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Full text of "La Chine et les puissances chrétiennes"

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^ Silvestre» 
2, Rue de la République 
Rochfefort 
Char • laf • 



LA CHINE 



LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 



m 



?arig, — Imprimé par E. Thunot et C*. rue Racine. 2fi. 



"^1^" 



LA CHINE 



ET 



LES PUISSANCES CHRÉTIENNES 



1>âR 



ANCIEN ENVOYÉ EXTRAOREINAIRE ET MINISTRE PLtMPOTEMUtHK 
DE LA REINE d'eSIASNE EN CHlî^E, LTÊ. 



TOME PREMIER 



PARIS 
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C% 

RUE PIERRE-SARRAZIN, 14. 
1861 



Je n'avais jamais eu l'intention de publier de li- 
vre sur la Chine, mais les événements qui eurent 
lieu à Canton à la fin de 1 8a6 ayant amené la dis- 
solution du parlement anglais, je rassemblai quel- 
ques souvenirs et j'écrivis un opuscule dans la 
pensée qu'il pourrait servir à éclaircîr la question. 
Pendant qu'il était sous presse, la nouvelle arriva 
d'une insurrection au Bengale; alors j'y ajoutai une 
courte notice sur l'Inde, et je mis à ma brochure ce 
titre : L'Angleterre, la Chine et L'Inde. 

Dans ce petit livre, je m'attachai surtout à dé- 
montrer que l'esprit de haine manifesté à Canton et 
en d'autres endroits de l'empire contre les Européens 
a toujours été le résultat de la politique ombrageuse 
et des menées du Gouvernement mandchou, et nul- 
lement l'expression des vrais sentiments du peuple 
chinois. 

Depuis 1857 de très-importants événements ont 
eu lieu dans le céleste empire, et ma brochure étant 
épuisée, j'ai cru utile de la refaire et de l'augmenter. 

Le récit de tout ce qui est arrivé depuis 1807 et 
de nouveaux chapitres font de ce travail un ouvrage 
sur la Chine et non plus seulement une brochure po- 
litique de circonstance : ainsi j'ai dû en modifier le 
titre. Je reconnais cependant que, malgré tout ce que 



j"y ai ajouté, il n'en reste pas moins un court abrégé 
pour ce qui est en dehors du récit des événements 
modernes, ou pour ce qui est étranger aux questions 
politiques. 

J'aurais pu donner plus de détails sur la géogra- 
phie et la division administrative des provinces et 
des colonies de cet empire (*). J'aurais pu expliquer 
avec plus d'extension les procédés employés par les 
Chinois dans la fabrication de leurs articles indus- 
triels de tout genre ; mais je pense qu'il y aurait 
plutôt curiosité qu'utilité réelle à étudiera fond cette 
matière, l'industrie et la science asiatiques étant bien 
en arrière de celles de l'Europe. 

Et pour ce qui concerne la porcelaine, les vers à 
soie, les vernis et autres fabrications, les mission- 
naires anciens, sir John Davis, S. W. Williams» 
les délégués commerciaux attachés à l'ambassade 
française de i844 (**)r W.. Lockhart, et surtout 
l'éminent synologue français M. Stanislas Julien, ont 
publié des renseignements nombreux et détaillés. 



(') Voyez pour cela la Chine modertie de M G. Pauthier. 
(**) Voyez Annales du commerce extérieur, 3* série, n" 415» 



TABLE DES MATIERES 

DU PREMIER VOLUME. 



CHAPITRE PREMIER 
DES MŒURS ET USAGES DE LA CHINE. 

Pagos.. 

Auberges, cafés. — Art de guérir. — Bains, propreté.— Comptes. 

— Division du temps. — Ecriture. — Enterrements, salle des 
ancêtres et fête des morts. — Fêle de naissance. — Fête du 
printemps. — Fête du premier jour de Fan. — Fête des lan- 
ternes. — Joutes sur l'eau. — Fête des moissons. — Gardes 
de nuit. — Imprimerie. — Incubation artificielle. — Infanti- 
cide. — Jeux. — Lait. — Laque, vernis. — Mariages, concu- 
binages, adultères, divorces, veuvages. — Monts-de-piété. — 
Ombres chinoises, marionnettes. — Pêche. — Peinture, sculp- 
ture. — Petits pieds — Prestidigitation. — Prisons. — Prosti- 
tution. — PjTotechnie. — Religions. — Respect pour la vieil- 
lesse. — Tabac. — Théâtres. — Toilette. — Vente d'enfants. 
Vente de la- propre vie. — Vie sociale. — Voyages, courriers. 

— Usages divers 1 

CHAPITRE DEUXIÈME 
IirSURRECTION ACTUELLE 

CONTRE LES TARTARES MANDCHOLX. 

Sociétés secrètes politiques, organisées en Chine, depuis 1650, — 
Commencements de l'insurrection actuelle, dite des Tae-pings, 
et de son chef, Hung-seu-tsuen. — Celui-ci commence à prê- 
cher le christianisme dans son village, en 1843. — Assassinat 
du gouverneur de Macao, pendant l'été de 1849. — Caractère 
religieux et politique de la secte des Tae-pings ; ils ont pour 
drapeau la croix, et proclament un seul et vrai Dieu, père de 
Jésus-Christ.— Hung-seu-tsuen se proclame empereur en 1851 ; 
il se déclare iils de Dieu et frère de Jésus-Christ, et prend le 
litre de Prince céleste. — Livre qu'il publie ; sa proclamation. 



m TABLE DES MATIEUES. 

Pages. 

— Le 23 décembre 18V2, après avoir pris la grande ville de 
llang-yang, les Tae-pings s'emparent de Han-kôu. — Prise 
de Nankin, le 19 mars 1855. — Terreur panique à Chang-hai. 

— Hung-seu-tsuen prend Ching-kiang-fou sans éprouver de 
résistance. — Le gouverneur de Chang-hai achète des navires 
de commerce européens, qu'il arme de canons et fait monter 
par des matelots européens. — Hung-seu-tsuen se fortifie dans 
Nankin et envoie une division sur Pékin. — Le plénipoten- 
tiaire b*'itannique, Sir G. Bonham, se transporte à Nankin, à 
la fin d'avril 1855, à bord du vaisseau à vapeur YHermès. — 
Négociations ponr une entrevue. — Lettre de Sir G. Bonham 
au. chef des Tae-pings. — Réponse. — Principes religieux des . 
Tae-pings. — En décembre 1855, le ministre de France,. 
M. Bourboulon, se rend à Nankin avec le vaisseau à vapeur 
le Cassini; le représentant des Etats-Unis y va aussi, à la fin 
de mars 185i, avec la frégate à vapeur la Susquehannah, et, 
un mois après, les vapeurs anglais le Rattler el\Q Styx s'y 
rendent également. — L'armée expéditionnaire des Tae-pings 
sur Pékin, après avoir pris la ville de Tsinghae, échoue de- 
vant Tien-tsin; elle est repoussée parle prince San-ko-lin-sin. 

— L'insurrection des Tae-pings facilite la naissance de plu- 
sieurs bandes de brigands et de rebelles dans différentes pro- 
vinces. — Prise de Chang-hai, le 4 septembre 1855, par le 
Triades. — Siège de cette ville par les Impériaux, — Les 
Triades envoient leur soumission aux Tae-pings de Nankin.; 
ceux-ci refusent leur alliance. — Le contre-amiral Daguerre, 
commandant deux vaisseaux de guerre français, engage les hos- 
lililés avec les Triades. — Les vaisseaux bombardent la place 
sans résultat. — Assaut donné par les troupes impériales et 
par les Français; il est repoussé.— Le contre-amiral renonce 
à de nouvelles attaques ; il se borne, de concert avec les Impé- 
riaux, à cerner de près les murs et à bloquer le port. — Dé- 
tresse des Triades; ils évacuent la place le 17 février. — 
Cruautés des Impériaux, — Prise de la ville d'Amoy, en 1855, 
par des Cantonais et des Foukienais appartenant à la société 
San-ho-huei. — Grande insurrection non Tae-ping dans la 
province de Canton. — Cruautés exercées parle vice-roi de 
Canton, le sanguinaire Yé. — Soulèvement général des San- 
ho-huei. — Yé demande le secours des Européens. — Les au- 
torités anglaises empêchent que Canton ne tombe dans les 
mains des rebelles; ceux-ci lèvent le siège. — Sanglantes 
exécutions qui s'ensuivent. Yé fait couper plus de cent mille 
tcles. — Au commencement de 1856, Ilang-tcheou, capitale de 



TABLE DKS MATIERES. ix 

Pages. 

la province de Tche-kiang, tombe au pouvoir dune bande de 
brigands; elle est reprise par les Impériaux, le 2i. mai 1856. 

— En 1857, plusieurs provinces sont troublées par des rebelles 
auxquels on donne différents noms ; la grande insurrectio» 
Tae-ptng, après avoir perdu quelques conquêtes, se soutient et 
s'étend dans les pïovinces de Fou-kien, Qouang-si et Qouang- . 
toui>g. — Etat déplorable des flnances du gouvernement impé- 
rial. — Les côtes sont infestées de pirates.— Quelques détails 
sur la piïalerie. — En même temps que l'armée anglo-fran- 
çaise prenait Canton aux Impériaux (28 décembre 1857), ceux-ci 
reprenaient Chin kiang-fou aux Tae-pings, le 27. — L'étoile 
des Tae-pings commence à pâlir. — Lord Elgin remonte le 
Yang-sc kiang jusqu'à Hang-kôu avec cinq bateaux à vapeur 
(novembre 1858). — La flottille anglaise arrive devant Nankin 
(20 novembre 1858); elle canonne les forts qui ont tiré sur 
elle. —- Vers adressés à lord Elgin par Hung-seu-tsuen. — 
L'insurrection se ranime pendant la guerre des Anglo-Français. 

— Prise de Hang-tcheou par les Tae-pings (19 mars 1860), et 
reprise par les Tartares le 2 i du même mois.— Les Impériaux 
sont défaits et lèvent le siège de Nankin (le 2i mai 1860); 
suicide du général en chef, Ho-cboun ; 70,000 hommes de l'ar- 
mée impériale passent du côté de linsurrection. — Le gou- 
verneur de Chang-hai implore le secours des Européens pour 
assurer la défense de la ville ; MAL Bruce et Bourboulon font 
débarquer des troupes. — Prise de Chang-choou et de Sou- 
tchaou par les rebelles.— Le commissaire impérial, Ho-kouei- 
tsing, demande les secours des autorités anglaises pour dé- 
truire la rébellion; 31. Bruce lui démontre l'absurdité d'une 
telle demande, et lui conseille d'engager l'empereur à faire- 
promptemcnt la paix avec les Anglo-Français. — Ho-kouei- 
sing adresse un mémoire assez hardi, en ce sens, à l'empereur ; 
il est destitué. — Quelques détails sur la religion des Tac - 
ping*. — Ils se pi'ésentent devant Chang-hai, occupé par les 
soldats français et anglais; ils sont repoussés. — Lettre de 
Choung-wang, général en chef des Tae-pings, aux ambassa- 
deurs. — La rébellion Tae-ping, née vers 1850, est plus 
puissante que jamais à la fin de 1860. — L'amiral Hope entre 
(11 février 1861) dans le Yang se kiang; il fait, à Nankin, une 
convention de paix avec les Tae-pings. — Dégâts commis par 
ceux-ci; la ville de Nankin n'est plus qu'un amas de ruines. 

— Prise do Hang kcm par les rebelles (avril 1861). —Ré- 
flexions sur la grandeur cl la durée de ces immenses ré- 

ellion? t59i 



X TABLE DES MATIÈRES. 

CHAPITRE TROISIÈME 

CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTAT ACTUEL ET FUTUR DE LA CHINS 

AVANTAGES QUI RÉSLXTERAJENT DE SON FRACTIONNEMEM 
EN TROIS OU QUATRE ÉTATS INDÉPENDANTS LES UNS DES AUTRES. 

Le but de la civilisation est d'éteindre les guerres; le moyen le 
plus sûr serait l'équilibre des nations. — La paix et le bien- 
être général réclament le fractionnement des puissances co- 
lossales; de toutes les puissances colossales existantes aucune 
n'est comparable à la Chine. — Derniers recensements officiels 
portant la population des dix-huit provinces de cet empire à 
536,90i,500. —Réfutation de l'opinion des géographes qui 
contestent l'énormité des chiffres^ uniquement parce qu'ils leur 
paraissent exorbitants.— L'empire chinois est un colosse uni 
et compacte ; ce colosse dort, mais il s'éveillera. — Considéra- 
tions sur ce sujet, -L'instruction est très-répandue en Chine; 
il n'est pas de pays au monde où la littérature soit plus en 
honneur. — Le commandement en Chine est invariablement 
entre les mains des autorités civiles. — Tolérance qui y est 
professée pour toutes les religions. — Erreur de ceux qui 
croient les Chinois lâches; leur faiblesse vient de ce que de- 
puis des siècles ils ont méprisé l'art militaire. — Grande in- 
fluence de Confucius à cet égard.— Loin d'être lâches les Chi- 
nois savent affronter la mort; leur histoire fournit beaucoup 
d'exemples d'héroïsme civil etmiltaire.— Traits à l'appui de 
celte opinion.- Les Chinois ne sont pas non plus des gens 
sans aucun principe honnête ou généreux et toujours prêts à 
tromper. — Faits qui le démontrent. — Le céleste empire ren- 
ferme en lui-même tous les éléments nécessaires pour de- 
venir une nation plus que colossale. — Pour devenir forts dans 
la guerre les Chinois n'ont besoin que d'imiter les Euro- 
péens.— Faits qui prouvent que l'adoption des idées de pro- 
grès chez ce peuple n'est pas improbable, et que tôt ou tari 
elles y seront mises en pratique.— Considérations sur les res- 
sources pécuniaires de la Chine ; difficultés d'y produire un 
meilleur système de flnances; sur ce point encore les Chinois 
pourront recevoir des leçons de l'Europe. — Il leur faut un 
homme capable et décidé qui brise les chaînes de la routine 
et entreprenne énergiquement les réformes. — Si l'on force 
l'empire chinois à devenir militaire, il peut se transformer en 



TABLK bLS MATIEHL:s. XI 

Pages, 

ane puissance redoutable. — Cette puissance serait conqué- 
rante parce qu'elle a beaucoup de population à exporter. — 
Toutes les considérations qui précèdent expliquent pourquoi 
il serait très-convenable que ce vaste empire fût divisé en 
frois ou quatres royaumes différen-ts. — La guerre civile ac- 
îueHe peut être une occasion favorable pour fractionner l'em- 
pire chiffois ; la France, l'Angleterre et toutes les nations 
chrétiennes devraient faire des efforts pour amener un tel 
yésHltat 2i9 

CHAPITRE QUATRIÈME 

STATISTÏPE FINANCIÈRE ET MILITAIRE. 

Tableau synoptique du budget des recettes des dix-huit provin- 
ces de l'empire.— Budget des lîépenses fixes.— Tableau de 
Tarmée impériale.— Tableau de la marine impériale,— Arme- 
ment et organisation des troupeschinoises.—>'otestatistique sirr 
les forteresses, châteaux et autres établissements ou monume nts 
publics. 289 

CHAPITRE CINQUIÈME 

DES AMBASSADES CHRÉTIENNES PERMANENTES A PEKLN. 

Dans un premier livre {U Angleterre, la Chine et l'Inde, 1857) 
l'auteur a exprimé l'opinion que des légations permanentes 
établies à Pékin par la seule voie pacifique n'obtiendraient 
pas de grands résultats. — Les événements qui ont eu lieu de- 
puis 1857 prouvent que cette opinion était fondée. — Depuis 
octobre 1860 les choses ont changé; les princes et g<?uvernants 
de la cour sont forcés de reconnaître la faiblesse de la Chine 
et la supériorité militaire de^Européens.— Sa 3Iajeslé et ceux 
qui l'entourent devront ouvrir les yeux et renoncer à leur 
prétendue supériorité sur toute la race humaine. Maintenant 
les légations européennes permanentes pourront fonctionner 
d'une manière utile, ce qui eut été impossible avant l'humi- 
liation du monarque céleste.— Il y aura encore des difficultés 
à vaincre; la plus grave est celle du Ka-tou (la prosternation) 
à l'occasion des audiences de l'empereur. — Examen de celle- 
difficulté.— Opinion de Napoléon I" à ce sujet.— Les ambassa- 
deurs ne devraient apporter à Pékin aucune espèce de pré- 
sents, pour ne pas être considérés comme des porteurs rfc 
triants. — Il conviendrait d exiger que l'empereur de la Chiive 



xn TAin.K l)i:S .MAT1K1\KS, 

«nlrelîiit de* ambassades composéos diin nombreux per- 
sonnel dans les principales capitales du monde.— Les Chinois 
apprendraient à connaître notre civilisation; l'admiration rem- 
placerait bientôt le mépris qu'ils ont maintenant pour nous, 
et ils reporteraient dans leur pairie des impressions favo- 
rables.— Ignorance déplorable des habitants de cet empire à 
l'endroit de tout ce qui tient à l'Europe.— Quelques passages 
d'une conversation qui eut lieu, en octobre 18 i9, entre l'em- 
pereur et Pi-kouei, haut mandarin gouverneur de Canton en 
1858.— Dialogue entre l'intendant de Canton Ki-shou-tsan et 
l'empereur actuel. — Mémoire incroyable du vice-roi Yé à l'em- 
pereur sur les affaires de l'Inde en 1857.— Haute impor- 
tance d'obliger le gouvernement chinois à entretenir en Eu- 
rope et en Amérique des ambassades permanentes 3'l.'5 

CHAPITRE SIXIÈME 

ANTAGONISME ENTRE LA POLITIQnE MANDCHODE 

ET LA POLITIQUE CHRÉTIE\SE. 

L'auteur cite un passage de son livre : V Angleterre , la Chine 
et l'Inde, où il démontre l'antagonisme qui existe entre la poli- 
tique chinoise et la politique européenne.— Le gouvernement 
chinois craint l'ambition des Européens et leur esprit de con- 
quête; s'il avait été sûr que notre but unique fût le commerce, 
nous aurions été bien reçus partout.— Les conquêtes des Eu- 
ropéens dans rindo-Chine semblent lui donner raison. — De 
quelle manière les mandarins comprennent la question des 
relations avec les étrangers. — Réponse que nous pourrions 
leur faire.— Les peuples chinois et chrétiens ne se connais- 
sent ni ne s'entendent mutuellement.— Injustice des journaux 
anglais à l'égard des Chinois.— Justification de ceux-ci tirée 
de faits historiques— Il ne faut pas endurer les prétentions 
arrogantes de suzeraineté universelle de l'empereur céleste. 
— Aujourd'hui il n'y a plus à di-cuter sur la meilleure poli- 
tique à suivre; il faut aller en avant et continuer lœuvre 
commencée au mois d'octobre 1860.— Larépulsion pour les Eu- 
ropéens n'est jamais entrée dans l'esprit des populations chi- 
noises; les Mandcboux seuls ont fermé la Chine aux étran- 
gers; les Chinois, jamais ,>39 



CHAPITRE PREMIER 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 



Dans un pays plus grand en surface que toute l'Europe, 
et double de l'Europe entière par sa population ; dans un 
pays où il y a les climats les plus opposés et plusieurs 
religions, on ne saurait s'attendre à trouver une parfaite 
similitude dans toutes ses provinces, et quand il s'agit 
d'en décrire les mœurs et les usages, il deviendrait fasti- 
dieux d'expliquer les différences de chaque localité. J'ai 
donc cherché seulement a donner les descriptions qui 
s'appliquent à la majorité des cas. 

Les titres des sujets sont classés par ordre alphabétique. 



AUBERGES, CAFES. 

îl y a dans les villes de la Chine des cafés qui contien- 
nent plusieurs petites tables. Une personne ou plusieurs 
amis s'y assoient, et un garçon leur sert du thé et la pipe. 
Très-souvent on sert a\ec le thé des graines sèches de 
melon d'eau , que les clients s'amusent à éplucher et à 
manger. Cela fait passer le temps et excite a boire le thé. 

En été on donne aux assistants des serviettes imbibées 
d'eau chaude pour s'essuyer la figure et les mains. 

1 



1 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Fréquemment des vendeurs de gâteaux et de confitures 
traversent les salles du café en offrant leur marchandise 
aux amateurs. 

Des chanteurs, des comédiens, des prestidigitateurs se 
présentent aussi parfois , et débitent leur talent pour ré- 
colter quelques dons volontaires. 

Quelquefois même c'est un lettré qui s'assoit grave- 
ment derrière une table et prononce des discours élo- 
quents sur un fait historique ou sur tout autre sujet 
sérieux. Souvent ce sont les propriétaires des cafés qui 
payent ces personnages pour attirer des consommateurs. 
Des hommes distingués assistent volontiers a ces lectures. 

Les journaux étant inconnus en Chine (*), les cafés sont 
les foyers des nouvelles politiques. C'est de là qu'elles se 
répandent daas les populations. Il y a tel café qui a plus 
d'autorité que d'autres a cause de la clientèle choisie qui 
s'y réunit. On peut juger de l'esprit public par les conver- 
sations qui se tiennent dans ces cafés. Aussi dans cer- 
taines circonstances les mandarins ne manquent pas d'y 
envoyer des espions qui les renseignent sur l'opinion 
publique. 

Certains cafés contiennent plusieurs compartiments 
séparés par des jardins. Dans quelques-uns on donne 
aussi à manger. 

Il existe des cafés exprès pour fumer l'opium : on y 
voit des bancs en bois, assez larges, avec un oreiller; et 
sur chacun d'eux se trouve un homme étendu, savourant 
la fumée odorante du narcotique. 

Ainsi que des cafés, il existe aussi des hôtels où l'on 
peut avoir un logement et la nourriture; mais ces éta- 

f ) 11 s'imprime bien un recueil de décrets de l'Empereur et de 
rapports des fonctionnaires publics, qui est distribué à tous les 
mandarins. C'est ce que les Européens appellent la Gautte de 
Pékin. Ces documents sont toujours imprimés longtemps après 
l'événement dont ils traitent. Plutôt qu'à un journal, ces cahiers 
pourraient être comparés à notre Bulletin des lois. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHi^E. S 

blissements sont pour nous dégoûtants de malpropreté 
et de misère. 

Les indigènes riches vont généralement se loger, ou 
chez des amis, ou dans quelque pagode servie par des 
prêtres ou des nonnes. Dans tous ces couvents il y a quel- 
ques chambres que les supérieurs louent aux voyageurs. 
Dans les monastères de nonnes, les hommes rencontrent 
souvent, en sus de la nourriture et du logement, quelque 
bonne aventure. 

Ces prêtresses, disons-le en passant, se laissent voir, 
vont dans la rue sans voile et font des visites (toujours par 
couples). La plupart d'entre elles ont été élevées dès leur 
enfance dans le couvent, et n'ont aucune vocation pour 
la vie religieuse; de la vient que leur conduite, par rap- 
port au vœu de chasteté qu'on les oblige a faire, n'est pas 
toujours sans reproche. Le plus souvent elles commettent 
leurs péchés a l'insu de l'abbesse, mais quelquefois celle- 
ci en a connaissance et ferme les yeux si elle y trouve 
son avantage. 

A Sou-tchaou surtout, il paraît qu'une grande corrup- 
tion a prévalu depuis longtemps dans les couvents de 
nonnes. Récemment encore, un vice-roi fut si indigné du 
désordre qui y régnait, qu'il fit vendre toutes les nonnes 
a l'enchère publique, a tant la livre. On pesait une prê- 
tresse, et celui qui l'achetait payait la somme sans voir 
la marchandise. Quand l'argent avait été compté et reçu, 
on lui remettait la victime; c'est alors que l'acheteur 
s'apercevait s'il avait eu bonne chance. Des indigènes de 
cette province m'ont eux-mêmes raconté ces faits. 

En voici un autre qui se rattache aux auberges de ce 
pays; je le tiens de la bouche d'un respectable mission- 
naire catholique : 

Dans les grandes villes et surtout h Pékin, il existe des 
maisons où vont coucher, pendant la nuit, les mendiants. 
Au milieu d'un grand salon on jette des plumes de poule 
en abondance, ce qui forme un vaste et épais matelas sur 



4 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

lequel chaque mendiant s'accommode de son mieux. Dans 
une de ces maisons, a Pékin, on fournissait au commen- 
cement une couverture a chaque pauvre, mais il arrivait 
que souvent les couvertures disparaissaient; on prit alors 
la mesure d'établir une énorme couverture de la gran- 
deur du salon, laquelle était suspendue en l'air, et on la 
faisait descendre au moyen de cordes et de poulies, a une 
certaine heure du soir, quand tous ces misérables étaient 
déjà rassemblés. Des coupures longues d'un pied, prati- 
quées dans plusieurs endroits de la couverture, permet- 
taient a chaque mendiant de chercher un trou par où il 
passait la tète au dehors afin de respirer a son aise tout 
en dormant. 



ART DE GUÉRIR. 

Les écoles et académies de médecine n'y sont pas con- 
nues. Les médecins ont avec eux déjeunes élèves qui les 
aident à préparer les médicaments, car chaque docteur 
confectionne et fournit les remèdes qu'il ordonne. Point 
d'autre pharmacie. 

Les élèves accompagnent très-souvent leurs maîtres et 
les aident à panser les malades; quelquefois même ils 
les remplacent, si le maître est malade ou trop occupé. 
C'est ainsi qu'ils apprennent par pratique la science mé- 
dicale; peu à peu ils s'émancipent et chacun de ces 
jeunes gens, sans besoin d'examen ni de titre académique, 
devient un médecin-chirurgien qui a lui-même des élèves, 
ou plutôt des apprentis. 

Il y a sur l'art médical des ouvrages imprimés, avec 
des gravures anatomiques qui donnent souvent les plus 
absurdes idées sur l'architecture humaine. On ne fait 
jamais l'autopsie des cadavres. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 5 

Bien plus que dans les livres imprimés, les étudiants 
de médecine puisent la science dans des recueils de re- 
cettes manuscrits, qui se conservent dans les familles des 
docteurs, et dont souvent on fait un secret. 

Ces manuscrits se transmettent de père en fils et de fils 
en petit-fils. Plus un docteur a d'aïeux médecins, plus de 
confiance il inspire au public, parce qu'on suppose qu'il 
possède l'expérience accumulée de ses ancêtres. Aussi 
trouve-t-on de ces Galiens qui mettent sur leur carte : 
M. un tel, docteur de quatre [ou de cinq) générations. 

Parmi ces docteurs, il en est qui s'attachent à des spé- 
cialités pour certaine maladie, comme on en voit en 
Europe. 

, Ceux qui se vouent aux opérations chirurgicales ont 
moins de valeur dans l'estime publique, que les médecins 
proprement dits. Ceci vient de ce que l'art et les instru- 
ments de la chirurgie sont extrêmement arriérés, et que 
par suite très-peu d'opérations de quelque importance 
sont essayées ; les cas de réussite sont rares. 

On attache beaucoup d'importance à V acupuncture, qui 
consiste à traverser la tète d'un tempe à l'autre avec une 
longue et fine aiguille d'acier. On fait aussi un grand 
usage du moxa. On guérit les fièvres intermittentes au 
moyen de l'arsenic. Dans ces dernières années, cette sub- 
stance a été employée pour le même but et avec un ex- 
cellent résultat aux États-Unis et en Angleterre. 

Ils n'ont pas de remède pour guérir l'hydrophobie. Heu- 
reusement les cas de cette maladie y sont rares. 

La vaccine y est bien connue; elle commença à être 
pratiquée l'an 1014 de J.-C, époque où elle fut inventée 
par un médecin de la province de Tz-chouen, nommé 
So-mei-chan. L'inoculation se fait en introduisant dans 
les narines un peu de coton imbibé de virus, ou en met- 
tant sur un enfant les vêtements qui ont été portés par 
un autre enfant atteint de la petite vérole. 

Un médecin appelé Liou-lau écrivit, par ordre de l'em- 



G LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

pereiir, un petit traité sur la vaccination, dans lequel est 
expliquée minutieusement la manière de l'exécuter avec 
succès. 

Je ne pourrais aller plus loin sur ce sujet en donnant 
des détails sur la science des Chinois. Je dirai seulement 
qu'il n'y a point de science comme nous l'entendons ; 
on ne connaît que la pratique et la tradition. 

Les docteurs tâtent les deux pouls du malade alternati- 
vement, et cette opération est de très-longue durée. Il 
est de règle que le bon médecin connaisse la maladie par 
les pouls, sans faire de questions sur les symptômes. 

Souvent les médicaments qu'ils donnent sont composés 
de plusieurs herbes et drogues diverses : plus il y a 
d'herbes différentes, plus le calcul et la sagesse du mé- 
decin sont dignes d'admiration. La combinaison atteint 
peut-être le nombre de cent ingrédients I c'est le comble 
du charlatanisme. J'ai vu préparer des remèdes dans des 
boutiques ouvertes, sur le seuil de la porte ; tous les 
passants pouvaient parfaitement voir les manipulations. 

Il est assez commun que des Européens qui ont habité 
la Chine racontent des merveilles de leurs médecins. 
Je crois que ces derniers connaissent des simples puis- 
sants ; leur matière médicale serait très-digne d'un examen 
sérieux par quelque docteur européen qui saurait la 
langue du pays. Nous avons déjà le camphre et la rhu- 
barbe qui nous sont venus de la Chine : pourquoi ne 
pourrions-nous pas en recevoir d'autres médicaments 
précieux? 

Quant à la science, je l'ai déjà dit, je pense que ces 
médecins asiatiques sont fort arriérés. Dans le pays même 
ils sont moins estimés que les Européens, bien que nous y 
soyons appelés barbares. Lorsque j'étais a Ningpo, un doc- 
teur missionnaire des États-Unis ouvrit un hôpital dans une 
pagode; les malades commencèrent bien vite à y affluer; 
ils arrivaient de plusieurs lieues à l'entour. Ils devinrent 
si nombreux, qu'il n'y avait plus de place dans les cours 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 7 

de la pagode pour les contenir, et ils encombraient les 
rues adjacentes où ils attendaient. 11 n'en arrivait pas 
moins de sept ou huit cents par jour. Bientôt il fut im- 
possible d'accorder des consultations et des médicaments 
à tant de malheureux, et l'hôpital fut fermé. Le docteur 
alors consentit seulement a aller dans l'intérieur de quel- 
ques maisons où l'on désirait sa présence. 

Il se trouvait dans cette ville un docteur indigène qui 
était une spécialité pour les maladies des yeux. Des pa- 
tients venaient de très-loin pour se faire guérir par lui. 
Voilà que son propre fils tomba malade des yeux : il ne 
sut pas le guérir et eut recours au médecin américain 
dont je viens de parler. Celui-ci mit bientôt l'enfant dans 
un parfait état de santé. Ayant eu l'occasion de bien 
connaître la capacité du docteur chinois, mon ami le mé- 
decin américain m'assura qu'il était tout à fait ignorant. 

Je pourrais citer plusieurs cas semblables dont j'ai été 
témoin, dans lesquels des docteurs européens ont guéri 
facilement des maladies qui avaient résisté longtemps K 
la science des indigènes. 

Ils connaissent la préparation du mercure a peu près 
comme nous, et la fabrication du carbonate de plomb 
(blanc de céruse), ou de zinc et du sulfate de cuivre ; mais 
ils manquent de presque tous les autres produits de nos 
laboratoires chimiques. 



BAINS, PROPRETÉ. 

Il y a des établissements de bains; ils sont toujours 
chauds, et les chambres en sont aussi très-chauffées. Ces 
bains ont assez de ressemblance avec ceux de Turquie. 

Voici la description qu'en fait le chirurgien M. W. 



8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Lockhart dans son excellent livre The Médical Missionary 
in China : 



« A Chang-haï il y a de nombreux établissements de 
bains fondés par des particuliers pour en tirer profit. Ces 
maisons sont pour la plupart très-commodes et très-pro- 
pres, et elles sont fréquentées par les Chinois, surtout 
vers la fin du jour. Le prix d'un bain est de 6 sapèques 
(li ou 12 sapèques = 5 centimes) ; si l'on y joint une tasse 
de thé et une pipe de tabac, la dépense est de 9 sapèques. 

« Sur le devant de la maison est une grande salle gar- 
nie déloges et de compartiments, où les baigneurs pla- 
cent leurs habits sous la surveillance d'un gardien, qui 
leur fournit une serviette blanche, et est responsable de 
leurs effets tant qu'ils sont au bain. Un passage conduit 
de cette salle a la chambre de bain, qui est un cabinet 
dont l'espace est pris en grande partie par une grande 
auge creuse d'environ un pied, faite en tuiles ou en dalles 
de marbre blanc. A travers le fond de cette auge en tuiles 
sont pratiqués deux ou trois trous circulaires, auxquels 
sont adaptées des chaudières en fer, dont les bords sont 
scellés avec soin. Quand l'auge est remplie d'eau, on al- 
lume le feu sous les chaudières dans un fourneau con- 
struit pour cet objet, et l'eau est vite chaude. Les baigneurs 
siègent sur des planches posées en travers de l'auge et 
se lavent a la vapeur. Un de mes professeurs qui prenait 
un jour son bain de cette manière, glissa de la planche 
dans l'eau et fut cruellement échaudé. • 

« L'eau n'est ordinairement renouvelée qu'une fois, 
deux fois cependant dans quelques établissements , pen- 
dant le cours de la journée, — circonstance qui , bien 
qu'elle répugne aux habitudes des Européens , n'affecte 
en rien les Chinois; ils jouissent de leur bain avec autant 
de plaisir le soir que dans la matinée, alors que l'eau est 
fraîche et propre. On ne saurait contester la valeur de 
ces établissements (fréquentés seulement par les hommes) 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 9 

en ce qui concerne la propreté elle bien-être du peuple, 
qui peut se procurer le luxe d'un bain chaud a très-peu 
de frais. On dit que la moyenne des baigneurs dans les 
grands établissements s'élève chaque jour a environ mille 
individus, et il y a de semblables établissements dans la 
plupart des grandes villes. Les voyageurs au Japon re- 
marquent que dans ce pays les salles de bains sont a l'u- 
sage des deux sexes sans distinction, et qu'on n'y trouve 
aucun inconvénient. Il n'en est pas de même en Chine. » 

Je ne puis vanter la propreté des indigènes. Il est assez 
général de trouver une jarre à la porte d'une maison, où 
tous les hommes qui l'habitent et même les passants 
viennent lâcher de l'eau, n'importe à quelle heure. Il 
n'est pas rare non plus de voir, au milieu d'une belle rue, 
au lieu d'une boutique, une longue latrine avec plusieurs 
places. Les passants qui en ont besoin s'en accommodent 
sans cérémonie et sans craindre les regards du public, 
pas plus que les amateurs de café qui s'asseyent au bou- 
levard des Italiens, le long du mur extérieur du café Tor- 
toni. Ces latrines sont la propriété d'un individu qui en 
fait spéculation pour ramasser de l'engrais. Dans tous les 
alentours des villes on trouve également de grandes 
jarres au service des passants. 

Il est très-difficile d'inspirer à ces Asiatiques nos goûts 
sur la propreté. Les débats que cette question suscite avec 
les domestiques et les voisins sont ennuyeux pour eux 
et affligeants pour nous. 

Quelquefois leurs idées à ce sujet sont, comme dans 
tant d'autres, très-opposées aux nôtres. Par exemple, 
quand ils dînent, ils ne voudraient pas laisser un os sur 
le plat ou sur la table, mais ils ne se gênent point pour le 
jeter par terre, dans la certitude que le domestique ba- 
layera le parquet. 

Us trouvent très-inconvenant que nous nettoyions notre 
nez avec un mouchoir, et que nous mettions dans notre 

1. 



10 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

poclie ce qui en est sorti. Voila comment ils s'y prennent 
lorsqu'ils sont enrhumés : ils portent sur eux des mor- 
ceaux de papier de 10 centimètres carrés, ordinairement 
placés dans leurs bottes, celles-ci étant très -larges 
vers la partie supérieure, autour du mollet. Ils prennent 
un de ces morceaux de papier, qui est fort mince , se 
nettoient le nez avec, et puis jettent par terre cette 
espèce de petit mouchoir. Quelquefois il leur faut répéter 
deux fois l'opération. 



COMPTES. 

A la fin de chaque année, les personnes qui sont dans 
le commerce font leur bilan et soldent leurs comptes. 
C'est un espèce de faillite que d'éire obligé de remettre 
le payement des sommes qu'on doit. Aussi on fait tous les 
efforts imaginables pour solder toutes les maisons avec 
lesquelles on a des comptes courants. Dans ces moments 
on achète les articles meilleur marché qu'à l'ordinaire. 

Pour leurs calculs arithmétiques, ils font infaillible- 
ment usage d'un instrument appelé souan-pan. Il contient 
dix rangs ou plus, chacun de sept grains mobiles, sem- 
blables à ceux de nos rosaires. Par la position qu'ils don- 
nent a ces grains ils représentent la somme voulue. Par 
exemple, le souan-pan marque 156; si l'on veut y ajou- 
ter 37 on touche les grains de manière à marquer 193 ; et 
ainsi de suite le souan-pan marque toujours la dernière 
somme et il ne reste aucune trace des antérieures. Avec 
cet instrument ils calculent très-vite, même des fractions. 

Depuis un temps immémorial ils connaissent le sys- 
tème décimal. Jamais ils ne parlent de douzaines comme 
en Europe, où l'on dit une douzaine d'œufs, etc. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. It 



DIVISION DU TEMPS. 

Ils datent par des cycles de 60 ans chacun a com- 
mencer trois siècles avant J.-C, époque où ce mode fut 
adopté. Les années se composent du même nombre de 
jours que les nôtres. Cette année 1861 est la 58* du 
75* cycle. 

Ils supputent aussi le temps par règnes : ainsi on écrira 
que tel événement a eu lieu le 3" jour de la 2' lune de 
la 27* année de Kien-lung. Or, cet empereur ayant com- 
mencé à régner Tan 1736 de J.-C, ce sera pour nous, par 
exemple, le 3 mars 1763. Ce mode de supputer le temps a 
été pratiqué dans d'autres pays et même en France. 

Chaque jour est divisé en 12 parties et chacune d'elles 
en 8 plus petites parties égales à un de nos quarts d'heure 
de 13 minutes. 

Ils se servent généralement de montres et horloges euro- 
péennes. Leurs artistes enfabriquentenbois.Leshommes 
portent les montres suspendues à la ceinture. La mode 
est d'en étaler une à chaque côté; cela explique pourquoi 
dans ce pays les montres se vendent toujours par paires. 

On a aussi des cadrans solaires. Il paraît qu'ils ont ap- 
pris à les construire d'après les missionnaires européens. 

Ils ont depuis l'antiquité des horloges qui marquent les 
heures au moyen de leau, comme nous en avons qui les 
marquent avec du sable; mais il n'y a pas la moindre 
ressemblance entre ces deux objets. 

La manière la plus usitée par le peuple de marquer les 
heures consiste à faire brûler un bâton d'encens, placé 
perpendiculairement sur un support, comme une chan- 
delle. Le morceau de bâton brûlé indique le temps écoulé. 
Il y a de ces bâtons où les heures sont indiquéf^s. 

Qu'on ne se figure pas que ces bâtons dits d'encens 



12 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

soient coûteux. Ils sont composés de sciures de bois, 
où l'on mêle quelquefois de l'excrément d'animaux. On 
en trouve aussi de parfumés dans les maisons aisées. 



ECRITURE. 

Chaque mot est représenté par un signe différent. Très- 
souvent le signe ou caractère est composé d'un signe ra- 
dical et d'un autre modificateur. Le dictionnaire dit de 
Kanghi contient plus de 40,000 caractères différents. 
Il ne faut pourtant pas croire que pour savoir lire ou 
écrire cette langue, il soit indispensable de connaître 
par cœur tous ces caractères ; les indigènes instruits 
n'en savent ordinairement guère plus de 4 ou 5,000; et 
pour les usages ordinaires de la vie, un nombre beaucoup 
moindre est suffisant. 

Ils écrivent de haut en bas et de droite a gauche. Pour 
mieux me faire comprendre je donne ici \& Pater noster'k 
la manière de ce pays : 



pain 



sur sanctifié. Notre 



la 

tentation , 


qui 
nous 


quotidien. 
Pardonnez- 


la 
terre 


Que 
votre 


père 
qui 


mais 


ont 


nous 


comme 


règne 


êtes 


délivrez- 


offensés. 


nos 


au 


arrive; 


aux 


nous 


Ne 


offenses 


ciel. 


que 


cieux, 


du 


nous 


comme 


Donnez- 


votre 


que 


mal. 


laissez 


nous 


nous 


volonté 


votre 


Ainsi 
Eoit-il. 


pas 
succomber 


pardonnons 
à 


aujourd'hui 
notre 


soit 
faite 


nom 

soit 



Par suite du même système, la première page d'un 
livre chinois est celle qui serait pour nous la dernière et, 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 13 

au contraire, ils ont lafin où nous plaçons le commen- 
cement et le titre de l'ouvrage. 

Les caractères de récriture chinoise représentent l'idée 
et non le son d'une parole. Il arrive, en conséquence, 
que les habitants de Canton, par exemple, de Fukien et 
de Pe-chi-li, ne s'entendent pas du tout mutuellement 
par la parole, mais un écrit est égal pour tous; de même 
qu'un Anglais, un Grec et un Français comprendraient 
sur-le-champ ce que se signifient ces chiffres 25, mais 
ils ne s'entendraient pas si l'un prononçait vingt-cinq^ 
l'autre icosi pende et Tautre hcenty-five. 

On a soutenu que le principe phonétique existe dans la 
langue chinoise. Ceci est vrai jusqu'à un certain point. 
Voici comment : 

Supposez qu'il y a un signe idéographique pour repré- 
senter l'animal appelé lion et un autre signe idéographique 
pour exprimer l'idée de ville. Supposez que nous voulons 
écrire Lyon (la ville de Lyon). Dans ce cas nous n'avons 
pas besoin d'un nouveau signe; nous ferons un groupe 
des caractères ville et lion et nous écrirons ville-lion^ 
c'est-à-dire la ville dont le nom est pareil à celui de l'a- 
nimal lion. L'application de ce système est très-fréquente. 

Il est fort embarrassant pour ces Asiatiques d'écrire des 
noms européens. Manquant d'éléments phonétiques, ils 
ont recours à des syllabes de leurs mots d'un son pareil. 
Par exemple, veulent-ils écrire mon nom Mas prononcé 
à l'espagnole, c'est-"a-dire Mass^ ils ont dans leur langue 
la syllabe ma qui veut dire cheval et ils ont ce son ss qui 
veut dire réfléchir : ils écrivent donc 

cheval [ma] 
réfléchir [ss] 

Pourtant il arrive que certains sons, comme celui de r, 
gn^ gl^ etc., et des syllabes finissant en ^,5, Z, etc., ne se 
trouvent pas dans leur langue. En ce cas, très-fréquent, 
ils sont obligés de remplacer le son inexprimable par 



14 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

un autre son approximatif; exemple : au lieu de ri, ils 
écrivent H. Par ce procédé les noms européens sont en 
général si estropiés qu'il est impossible de les recon- 
naître. En voici quelques uns : 

Wei-to-ma. Thomas Wade. 

Mei-wuh-toung. Meritens. 

Hwa-jo-hàou. John Ward. 

Sha-toun-toun. Southampton. 

II aï-m i-1 aï-y a . II i m al ay a. 

A-lu-chaou. Alexandria. 

So-ho-sz. Suez. 

Mon-to-pan. » Montauban. 

Pa-hia-li. Harry-Parkes. 

Pih-li-si-tien-teh. Président (le président des 

États-Unis.) 

Pou-lou-sz. Bruce. 

Go-lo-sz. Gros. 

Pou-lou-pou-long. Bourboulon. 

Ki-sou-ki-li-si-to. Jesucristo (Jésus-Christ.) 
etc., etc. 

De la vient que tous les Européens résidant dans ce 
pays sont connus par un nom conventionnel, qui sou- 
vent n'a pour notre oreille aucun rapport avec le vrai 
nom. Le synologue et consul anglais M. R. Thom a été 
toujours désigné par Lou (Lou loya; le seigneur Lou). 

Malgré le grand nombre de caractères différents qu'il 
faut apprendre pour savoir lire et écrire, la connaissance 
de cet art est plus répandue en Chine que dans aucun pays 
d'Europe. Je parle des hommes, car pour les femmes 
c'est bien différent. 

Il n'y a pas d'enfant, même très-pauvre, qui ne soit en- 
voyé à l'école pour apprendre a lire et à écrire. Dans ce 
pays il n'existe d'autre aristocratie que le fonctionarisme 
public. Or, pour être mandarin, il faut gagner certains 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 15 

grades littéraires, et il est indispensable avant tout de 
savoir lire et écrire. 



ENTERUEMENTS, SALLE DES ANCETRES 

ET FÊTE DES MORTS. 

Les enterrements varient selon la province et la reli- 
gion du défunt. J'indiquerai les cérémonies les plus gé- 
nérales et applicables a tous les cas. 

Aussitôt après le décès, on en fait part aux parents qui 
viennent faire leurs compliments de condoléance a la 
famille. 

Le fils aîné ou le plus proche parent va chercher une 
tasse d'eau a la rivière ou a une fontaine pour laver la 
figure du cadavre. Il jette dans l'eau une monnaie comme 
pour payer celle qu'il emporte : ainsi l'esprit de la rivière 
sera propice aux mânes du décédé. 

Le cadavre est paré des plus beaux habillements que la 
famille possède ; on lui met un éventail dans une main 
et une prière écrite dans l'autre , et puis on le dépose 
dans la bière au fond de laquelle on place préalablement 
de la chaux ou du coton. Ensuite on la ferme et Ton rem- 
plit les fissures avec du mortier, de manière à la laisser 
hermétiquement close. Si la bière doit rester quelque 
temps a la maison, on la vernit. Ceci a lieu quand la fa- 
mille n'a pas l'argent nécessaire pour faire les funérailles 
ou quand le cadavre doit être transporté dans le lieu où 
se trouve le tombeau de la famille, si la personne est 
morte loin de chez elle. 

La bière est construite avec quatre planches épaisses 
de huit à dix centimètres, et l'on rabote le coin extérieur 



IG LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

de façon a l'arrondir et a lui donner a peu près la forme 
d'un gros tronc d'arbre. Pour les corps des grands sei- 
gneurs, on fait des caisses doubles et triples. 

Le corps est placé dans un salon, et l'on met près de 
lui une table avec des viandes sacrifiées, des lampes et 
des encens en forme de bâtons parfumés, qui se tiennent 
et brûlent perpendiculairement. On brûle aussi du pa- 
pier doré et argenté représentant la monnaie d'or et d'ar- 
gent, et des fauteuils, chevaux sellés, costumes, tables et 
autres objets d'ameublement, le tout en papier. Par cet 
appareil, on pense que l'esprit du défunt recevra dans le 
royaume des ombres toutes les choses dont il pourra 
avoir besoin. Si la personne décédée était bouddhiste ou 
taouiste, des prêtres assistent pour faire des prières, et il 
n'y manque pas une troupe de musiciens, cet appen- 
dice indispensable a toute fête chinoise. 

On suspend des lanternes blanches au lieu de celles 
de couleur qu'on a ordinairement, et sur la porte est un 
écriteau où on lit l'âge, le nom et les titres du défunt. 

Si la famille ne possède pas un tombeau, il faut faire 
l'acquisition du terrain nécessaire ; mais on consulte 
d'abord des devins, qui tirent les horoscopes pour 
s'assurer si la place est bien choisie. On préfère les mon- 
ticules d'où la vue puisse découvrir la mer ^t un beau 
panorama. Les sites accessibles aux inondations sont 
rejetés. 

Quand le jour de l'enterrement arrive, les parents 
mâles font des prosternations devant le corps, et, après 
eux, les parentes et les amis. Pendant ces cérémonies, 
on fait des libations; on brûle des bâtons d'encens et des 
papiers dorés et façonnés, et l'on fait de la musique. Les 
mets pour le sacrifice se trouvent près du défunt. En- 
suite, avec toutes ces personnes et les provisions on 
forme une longue procession pour porter le défunt dans 
sa dernière demeure. Les individus de la famille, mâles 
et femelles, y assistent habillés de grossiers vêtements 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 17 

blancs ; quelques-uns portent une bande blanche de toile 
sur la tète. On loue des pleureuses qui crient tout le 
long de la route, de concert avec les personnes de la fa- 
mille. La veuve et les fils doivent paraître très-affectés, 
et parfois ils se font supporter par des amis. Un des prin- 
cipaux objets de la procession est une chaise a porteurs 
renfermant les tablettes des aïeux. On porte également 
des porcs rôtis, des volailles et autres viandes, des ban- 
nières et autres objets saillants, sans compter une ou 
plusieurs musiques. On fait des libations en route, et l'on 
tire des pétards. L'un des conducteurs du deuil précède 
la procession en jetant a droite et à gauche du papier 
doré, figurant de l'argent, pour gagner le bon vouloir des 
esprits qui pourraient se trouver sur le passage. 

Arrivés a la fosse déjà préparée, on y dépose la bière 
après avoir fait de nouvelles prosternations et des liba- 
tions, brûlé des pétards et des papiers dorés façonnés ou 
peints, avec des vêtements et des meubles, des chaises à 
porteurs, des chevaux et d'autres objets qui peuvent être 
agréables a l'esprit du mort dans le pays des ombres. La 
musique joue. 

La fosse étant recouverte, la procession retourne a la 
maison avec les tablettes des ancêtres et les viandes du 
sacrifice. Les premières sont déposées dans la chambre 
habituelle, et l'on fait un repas avec les viandes, dont les 
restes sont distribués aux mendiants. 

Il n'y a pas dans ce pays des cimetières clos comme en 
Europe, et l'on n'enterre point dans les cours des temples 
ni dans l'intérieur des villes. Les tombeaux sont toujours 
dans les environs des villes et parsemés de manière à 
laisser le passage libre. 

La forme en est très-variée, mais on n'aperçoit point 
d'urnes funéraires, les cadavres étant toujours enterrés 
sous terre. On place a la partie supérieure du cercueil 
une pierre oblongue perpendiculaire qui porte une in- 
scription indiquant le jour du décès, le nom, l'âge et les 



18 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

titres du défunt. Ce n'est que par exception qu'on y 
ajoute autre chose. 

Sur les tombeaux des grands mandarins, on voit des 
chèvres en pierre, des chevaux sellés, des guerriers, des 
colonnes et même des arcs de triomphe; mais pour dé- 
corer un tombeau avec ces honneurs posthumes, il faut 
l'autorisation du gouvernement. Souvent ils sont décernés 
et payés par le gouvernement lui-même, quand le défunt 
a rendu de grands services à l'État. 

M. Fortune parle d'un tombeau qu'il vit près de Sung- 
kiang-fou construit sur une colline ; on y arrivait par 
une voûte taillée dans le roc, garnie à droite et a gauche 
de statues, de chèvres, chiens, chats, chevaux sellés et 
bridés et enfin deux prêtres (c'étaient peut-être deux guer- 
riers) gigantesques. 

Souvent les familles dépensent des sommes énormes 
pour ces funérailles. Seule la bière coûte quelquefois 
500 fr. et même 5,000 et 10,000 fr. Les bouddhistes donnent 
fréquemment de fortes sommes aux bonzes pour qu'ils 
disent leur espèce de messe, et de larges aumônes sont 
distribuées. 

C'est pour les chefs de famille qu'on célèbre les céré- 
monies que je viens d'énumérer ; quant aux personnes 
non mariées et les concubines ou les esclaves, on les 
met tout simplement dans une bière et on les ensevelit 
dans le tombeau de la famille sans faire d'invitations. 

Les pauvres portent souvent leurs morts dans une bière 
grossière enveloppée d'une natte, qu'ils déposent dans 
un champ en attendant qu'ils puissent réunir l'argent 
nécessaire pour célébrer les funérailles, ce qui le plus 
souvent n'arrive jamais, et la bière finit par s'ouvrir : en 
voici deux que j'ai dessinées moi-même d'après nature. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 



19 




Dans toutes les grandes villes il y a des sociétés phi- 
lanthropiques composées de personnes bienfaisantes qui 
souscrivent les fonds nécessaires afin d'acheter des cer- 
cueils pour les pauvres et les enterrer. Le gouvernement 
se charge quelquefois de cette bonne œuvre dans des 
teinps de calamité. Près de la ville de Canton, il existe de 
grands édifices où l'on dépose les cadavres des pauvres. 
Les Anglais, pendant la guerre de 4842, en ouvrirent un, 
ce qui indigna beaucoup les indigènes. 

L'enterrement d'un mort et la conservation indéfinie 
du tombeau est une affaire des plus sérieuses. Dans l'é- 
chelle des délits et des œuvres méritoires que leurs mo- 
ralistes ont arrangée , la profanation d'un tombeau est le 
plus grand crime, et au contraire l'inhumation d'un corps 



20 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

abandonné est l'action la plus digne d'éloge et de récom- 
pense. 

On cite des fils qui se sont vendus comme esclaves tem- 
poraires ou à vie, afin de se procurer l'argent nécessaire 
pour enterrer leur père ou leur mère. Le désir d'avoir 
des enfants est surtout pour qu'ils prennent soin des tom- 
beaux ; et quand on n'en a pas, on en achète et on les 
adopte dans ce but. La comédie Khan-tsien-nou[V Avare), 
dont je ferai l'analyse quand je parlerai du théâtre, pré- 
sente un harpagon qui fait un vacarme pour un liard, et 
pourtant il achète un enfant qu'il adopte. 

Pendant les années 4848 à 1850 le gouverneur de Macao, 
Amaral, fit déterrer des cadavres qui avaient été ensevelis 
à des époques antérieures dans des terrains enclavés en 
dedans de la limite qui sépare cet établissement portugais 
du territoire chinois. Les indigènes en furent si irrités 
qu'ils jurèrent vengeance ; et en effet ils l'assassinèrent, 
puis lui coupèrent la main et la tête qu'ils emportèrent. 

Après l'enterrement, on prend une planche mince de 
bois d'un mètre a peu près de hauteur et trente centi- 
mètres de largeur. On y grave en lettres dorées le nom, 
l'âge, le titre et la date du décès du personnage; fixée 
perpendiculairement sur un bloc ou pied, on la place 
dans le salon appelé des ancêtres. 

Chez les familles riches, il existe a cet effet un petit 
édifice contigu a la demeure de la famille ; le plus sou- 
vent c'est une chambre qui est destinée a ce service, 
comme une chapelle ; et quand la maison est trop petite, 
on a seulement un autel, dans une chambre qui sert en 
même temps à d'autres usages. 

L'autel du salon des ancêtres contient des degrés ou 
échelons, et sur chacun d'eux sont placées les tablettes 
des aïeux de la même génération. On y brûle constam- 
ment des bâtons d'encens dont la valeur, dans ce pays, 
est très-minime. 

Souvent aussi on suspend, dans le salon des ancêtres, 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 21 

leurs portraits peints en pied, quoique sur une petite 
échelle ; mais on n'en fait ni les statues ni les bustes. 

Des personnages de riches familles préparent fréquem- 
ment eux-mêmes leurs bières, alors qu'ils jouissent 
d'une très-bonne santé. Dans ce cas, les bières sont pla- 
cées dans ce salon, où l'on entre tous les jours pour re- 
nouveler les bâtons d'encens. 

Il ne manque pas non plus de familles pauvres qui 
ont chez elles les bières préparées pendant la vie des 
maîtres de la maison. M. Scarth raconte qu'il en aperçut 
une dans une chaumière ; et ayant demandé a un garçon 
qui se trouvait là quel était l'objet de cette bière, le gar- 
çon lui montra de l'index sa vieille grand'mère qui était 
assise au fond de la chaumière, en lui indiquant que c'é- 
tait pour elle. 

Parfois des personnes absentes de leur pays viennent 
à perdre un parent ou un ami, et elles en gardent chez 
elles le cadavre jusqu'à leur retour (retardé quelquefois 
de plusieurs années), afin de l'emporter avec elles. 
M. Scarth dit que dans ces dernières années un navire 
est arrivé en Chine venant de Californie , chargé de ca- 
davres des émigrants, qui vont par milliers chercher de 
l'or dans les mines de cette contrée. Les parents des dé- 
cédés ont cru devoir ramener ces restes mortels pour les 
enterrer près de leurs familles. Au mois de février 1860, 
il y avait à San-Francisco de Californie un navire prêt à 
partir pour la Chine avec cinq cents et quelques cadavres 
embaumés. 

Une veuve doit pleurer toute la journée, le jour anni- 
versaire de la mort de son mari. 

Le deuil pour les père, mère, ou mari, dure vingt-sept 
mois, bien que des personnes pieuses le portent pen- 
dant trois ans. Les plus proches parents ne doivent ni se 
raser ni faire de toilette pendant trente jours après le 
décès. Quant aux vêtements, la couleur du grand deuil 
est le blanc; mais, le jour de l'enterrement passé, on 



22 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

porte le demi-deuil, qui consiste à mettre des souliers 
bleus et à s'attacher les cheveux avec un cordon bleu au 
lieu d'un cordon rouge. Quelques personnes mettent aussi 
des souliers blancs. 

Lorsque l'impératrice meurt, les mandarins ôtent le 
globule officiel de leurs bonnets, font usage d'encre 
bleue pour apposer les sceaux sur les documents qu'ils 
signent, et ne peuvent se raser la tète pendant cent jours ; 
pour les autres individus de la nation, ce deuil dure un 
mois. Quand l'empereur meurt, le peuple entier laisse 
croître ses cheveux pendant cent jours ; les théâtres sont 
défendus, et les mariages ajournés. 

Du 5 au 10 avril une fête funèbre en l'honneur des 
ancêtres est célébrée dans tout l'empire. En quelques con- 
trées, on voit dans cette circonstance une grande profu- 
sion de branches de saule. On en orne les portes des mai- 
sons , on en met au cou et aux cheveux , on les porte 
dans la main. Chaque famille fait bien balayer le tom- 
beau où sont ensevelis ses aïeux. Hommes, femmes et 
enfants s'y rendent gravement en faisant porter avec eux 
des liqueurs pour les libations, des viandes pour le sa- 
crifice, des bâtons d'encens, du papier doré et des mai- 
sons, chevaux, tables, etc., en papier, pour brûler. On se 
prosterne à plusieurs reprises, et l'on récite des prières. 
Voici la traduction d'une de ces prières, traduites par 
M. S. W. Williams : 

« Moi, Lin Kouang, second fils de la troisième généra- 
tion, j'ose venir devant la tombe de mon ancêtre , Lin 
Koung. Le cours des ans a ramené la saison du prin- 
temps. Nourrissant des sentiments de vénération, je lève 
les yeux et balaye votre tombe. Prosterné, je vous prie de 
venir et d'être présent, et d'accorder a vos descendants 
qu'ils soient heureux et illustres; en cette saison des 
pluies fécondantes et des douces brises, je désire récom- 
penser la source de mon existence et faire sincèrement 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 25 

des efforts pour le mieux. Accordez-moi toujours votre 
sûre protection. Ma confiance est dans votre esprit divin. 
Avec révérence, je présente le quintuple sacrifice d'un 
cochon, d'une poule, d'un canard, d'une oie et d'un pois- 
son, comme aussi une offrande de cinq assiettes de fruits 
avec des libations de liqueurs spiritueuses, vous sup- 
pliant instamment de venir les voir. Avec le plus pro- 
fond respect cette annonce est envoyée en haut. » 

Ce furent ces adorations aux ancêtres qui engendrèrent 
les fameuses polémiques religieuses des anciens mission- 
naires jésuites et dominicains. Les jésuites étaient ar- 
rivés les premiers dans le pays : ils avaient compris 
l'importance que les indigènes attachent à ce respect 
pour les morts, et ils pensèrent que toute religion qui 
interdirait ces cérémonies gagnerait difficilement des 
prosélytes. En conséquence , ils ne les déclarèrent pas 
incompatibles avec la foi chrétienne ; il en résultait qu'un 
grand nombre de Chinois, même des rangs les plus élevés, 
embrassaient le catholicisme. Mais vinrent les moines, 
qui se révoltèrent en voyant les adorations, et les inter- 
dirent aux chrétiens. Le saint-père donna en dernier lieu 
raison aux dominicains et franciscains contre les jésuites. 
Toutefois, cette polémique orageuse ayant duré long- 
temps, les Chinois purent dire aux missionnaires : « Vous 
« nous assurez que vous venez nous prêcher la vérité, et 
« vous n'êtes pas d'accord vous-mêmes! » Ces disputes 
scandaleuses contribuèrent beaucoup à l'expulsion de 
tous les missionnaires. 

Les Chinois s'attristent a Tidée de ne pas laisser des 
descendants qui aient soin de leurs tombeaux et qui 
aillent rendre a leurs cendres ces honneurs funèbres an- 
nuels. Ainsi, l'indigène croqué dans la gravure qu'on 
vient de voir était un lettré distingué; il se promenait 
avec moi quand nous rencontrâmes les cercueils, qui s'y 
trouvent tracés, fendus par le temps et les broussailles. Il 



24 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

fut gravement affecté à cet aspect, et se mit a jeter des la- 
mentations sur le sort malheureux de l'individu ainsi 
abandonné. D'abord ses exclamations me parurent drôles, 
et elles me donnèrent envie de rire, mais bientôt je le 
vis si contristé que j'en fus touché; je pris la chose au 
sérieux; je cherchai a l'éloigner de la, et changeai le sujet 
de notre conversation. 

Ce sentiment m'a paru si étrange, qu'il m'a fait réflé- 
chir pour en trouver la cause. Je ne l'explique, jusqu'à 
un certain point, qu'en le comparant à notre désir de 
gloire posthume. Combien de citations ne pourrions- 
nous faire de personnes qui ont sacrifié leur fortune et 
leur vie à ce sentiment d'une renommée dans la posté- 
rité I Combien d'écrivains et de poètes ont supporté avec 
résignation les plus grandes misères, consolés par l'es- 
poir de leur gloire éternelle ! IS'on moriar ! disait avec or- 
gueil Horace, jf'e me suis élevé^ avec mes vers, des monu- 
ments plus durables que le marbre et le bi'onze. Il avait 
raison, sans doute; mais de quelle utilité fut pour lui, 
tant qu'il vécut, ce renom dont il a joui pendant des siè- 
cles et dont il jouira encore? Cette renommée posthume 
n'est-elle pas une illusion des plus complètes, un pré- 
jugé des plus absurdes? Vaut-elle la peine d'incendier le 
temple d'Éphèse et de subir un horrible supplice (*)? Et 
pourtant, qui de nous est libre de cette illusion, de ce 
préjugé? Il a beaucoup de rapport (si ce n'est la même 
chose) avec le préjugé chinois fondé sur l'adoration post- 
hume des descendants. 



(*} Ërostrale, brûlant du désir de rendre son nom immortel, mit 
le feu au célèbre temple d'Éphèse. Il fut condamné à un supplice 
affreux, et défense fut faite de prononcer son nom. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 



FETE DE NAISSANCE. 

Un mois après la naissance de l'enfant, oa célèbre une 
fête de famille; le nouveau né est richement habillé; 
après lui avoir rasé la tète, le père, entouré des parents 
et amis, confère le surnom de lait [juming] à l'enfant. 
C'est ordinairement le nom d'une fleur ou d'une vertu ; 
quelquefois c'est seulement le numéro 1, 2, 3, 4, selon 
qu'il est le premier, second ou quatrième fils. La céré- 
monie finit par une fête en rapport avec les circonstances 
du lieu et de la famille. 

Quand l'enfant arrive à l'âge de commencer ses études, 
on solennise une seconde fête et l'on change son surnom 
-en lui donnant le chu ming{%\xmov[i d'école) : c'est celui sous 
lequel il reste connu pendant sa vie. Parfois, au moment 
de lui conférer le surnom d'écoZe, on confirme et continue 
celui cZe lait. 

Les Chinois se distinguent entre eux par le nom de fa- 
mille et par un surnom, exactement comme nous. Seule- 
ment on place, à l'opposé de nous, le nom avant le sur- 
nom. Ainsi nous disons « M. Jean Durand et ils diraient 
Durand Jean Monsieur. » 



FETES, PROCESSIONS. 

On fait des processions à l'occasion de certaines fêtes 
publiques, au printemps^ au génie de Yagriculture^ etc. , 
dans lesquelles on voit toute espèce d'allégories, et quel- 
quefois des petites filles et déjeunes demoiselles portées 



26 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

sur des brancards et comme suspendues en l'air. Quelques- 
unes de ces fêtes sont célébrées par les bouddhistes et par 
les taouistes, en l'honneur de leurs dieux ou fondateurs. 
Je donne ici un aperçu des principales de ces fêtes d'après 
Tabbé Grosier. 

FÊTE DU PRINTEMPS. 

« Elle est solennisée le même jour dans toutes les pro- 
vinces de l'Empire. Le Tchi-fou^ ou premier magistrat du 
département, sort le matin de son palais ; il est couronné 
de fleurs, porté dans sa chaise au bruit de divers instru- 
ments et précédé d'une troupe nombreuse. Sa chaise est 
entourée ou suivie de plusieurs brancards ornés de ri- 
ches tapis de soie, sur lesquels sont placées des figures 
qui représentent des personnages mythologiques. Toutes 
les rues sont tapissées et garnies de lanternes, et l'on y 
élève d'espace en espace des arcs de triomphe. 

« On promène, dans cette cérémonie, un grand buffle 
de terre cuite et dont les cornes sont dorées : quarante 
hommes ont quelquefois beaucoup de peine a le porter. 
Un enfant le suit, ayant un pied chaussé et l'autre nu ; on 
le nomme V esprit du travail et de la diligence. Il frappe 
sans cesse avec une verge ce simulacre de buffle, comme 
pour le faire avancer. Il est suivi de tous les laboureurs, 
armés de leurs instruments aratoires. Des masques, des 
comédiens ferment la marche et donnent au peuple des 
spectacles plus ou moins grotesques. 

« Le gouverneur s'avance vers la porte orientale de la 
ville, comme s'il voulait aller à la rencontre duprintemps^ 
et de la il retourne à son palais, dans le même ordre. 
Lorsqu'il est arrivé, on dépouille le buffle de tous ses 
ornements , on tire de son ventre un nombre prodigieux 
de petits buffles d'argile, et on les distribue à tout le peu- 
ple. On met en pièces le grand buffle et les morceaux 
en sont également distribués. Le gouverneur termine la 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 27 

cérémonie par un discours à la louange de l'agriculture 
et par une exhortation. » 

FÊTE DU PREMIER JOUR DE L'AN. 

« C'est une fête que les Chinois célèbrent avec appareil 
et qui produit un grand mouvement dans tout l'Empire. 
Elle commence dès la veille, dernier jour du douzième 
mois. Toutes les affaires, tant du gouvernement que de 
la nation, sont suspendues. Les tribunaux sont fermés 
dix jours à l'avance, le service des postes est interrompu, 
tous les travaux cessent dans les ateliers. Dès le grand 
matin, une foule immense assiège les temples; on ac- 
complit les rites sacrés. Les mandarins inférieurs vont 
saluer leurs supérieurs; les enfants rendent le même 
devoir a leurs pères, les domestiques a leurs maîtres. 
Toutes les familles s'assemblent le soir, et terminent leurs 
mutuels compliments de congratulation par un grand 
repas. 

« Pendant les deux ou trois jours qui suivent , on ne 
s'occupe que de jeux, de festins, de spectacles. Chacun 
revêt son plus riche habit. On visite ses voisins, ses amis, 
ses protecteurs; on se félicite, on s'accable de protesta- 
tions d'amitié, on se fait réciproquement des dons et des 
cadeaux. Rien a cet égard, disent les missionnaires, ne 
ressemble mieux à nos visites du jour de l'an et à nos 
étrennes. Comme chez nous, on consacre les derniers 
jours de l'année qui finit à régler les comptes arriérés. » 

FÊTE DES LANTERNES. 

« C'est la plus brillante des fêtes chinoises, celle qui 
est célébrée avec le plus d'ivresse, de pompe et de dé- 
penses. Elle est générale dans tout l'Empire ; et l'on peut 
dire que, pendant ces trois ou quatre nuits, toute la Chine 
est en feu. Les villes, les villages, les rivages de la mer, 
les bords des chemins et des rivières sont garnis d'une 



28 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

multitude innombrable de lanternes de toutes les gran- 
deurs et de toutes les formes. Les villes, les rues, les 
places publiques, les façades, les cours des palais en sont 
ornées; on en voit aux portes et aux fenêtres des mai- 
sons les plus pauvres. Tous les ports de mer sont illu- 
minés par celles qu'on suspend aux mâts et aux agrès 
des jonques et des sommes chinoises. On allume peut- 
être dans cette fête plus de deux cents millions de lan- 
ternes. Les Chinois opulents rivalisent de magnificence 
dans ce genre d'illumination et se piquent de suspendre 
devant leur maison les plus belles lanternes; celles que 
font faire les grands mandarins, les vice-rois et l'em- 
pereur même sont d'un travail si recherché, que cha- 
cune d'elles coûte quelquefois jusqu'à quatre et cinq 
mille francs. On en construit de si vastes, qu'elles for- 
ment des salles de vingt a trente pieds de diamètre, où 
l'on pourrait manger, coucher, recevoir des visites et re- 
présenter des comédies. On y donne en effet, par l'arti- 
fice de gens qui s'y cachent, plusieurs spectacles pour 
l'amusement du peuple. « Ils y font paraître, dit le P. Du- 
« halde, des ombres qui représentent des princes et des 
« princesses, des soldats, des bouffons et d'autres person- 
« nages, dont les gestes sont si conformes aux paroles de 
u ceux qui les font mouvoir, qu'on croirait véritablement 
« les entendre parler. » Quelques-unes de ces lanternes 
reproduisent aussi toutes les merveilles de nos lanternes 
magiques, autre invention joyeuse que nous devons peut- 
être aux Chinois. 

« Outre ces lanternes monstrueuses qui sont en petit 
nombre, une infinité d'autres se font remarquer par leur 
élégante structure et la richesse de leurs ornements. La 
plupart sont de forme hexagone, composées de six pan- 
neaux de quatre pieds de haut sur un pied et demi de 
large, encadrés dans des bois peints, vernis ou dorés. Le 
panneau est formé d'une toile de soie fine et transparente, 
sur laquelle on a peint des fleurs, des rochers, des ani- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 29 

maux et quelquefois des figures humaines. Les couleurs 
employées dans ces peintures sont d'une vivacité admi- 
rable, et reçoivent un nouvel éclat par le grand nombre 
de lampes ou de bougies allumées dans Tintérieur de ces 
machines. Les six angles sont ordinairement surmontés 
de figures sculptées et dorées, qui forment le couronne- 
ment de la lanterne : on suspend tout autour des bande- 
rolles de satin de toutes les couleurs, qui retombent avec 
grâce le long de ces mêmes angles, sans rien dérober de 
la lumière ni des six tableaux. 

« Ces lanternes sont aussi variées par leurs formes que 
par la matière qu'on emploie pour les faire. Les unes 
sont triangulaires, carrées, cylindriques, en boules, py- 
ramidales; on donne aux autres la forme de vases, de 
fleurs, de fruits, de poissons, de barques, etc. On en con- 
struit de toutes les dimensions, en soie, en gaze, en corne 
peinte, en nacre, en verre, en écailles transparentes 
d'huîtres, en papier fin. Le travail fini et délicat qu'on 
remarque dans un grand nombre de ces lanternes, con- 
tribue surtout a les rendre d'un très-grand prix. 

« Toutes les merveilles de la pyrotechnie se joignent a 
celles de l'illumination, pour donner le plus grand éclat 
a ces fêtes de nuit. Il n'est pas de Chinois aisé qui ne pré- 
pare quelque pièce d'artifice ; tous tirent au moins des 
fusées; et de toutes parts des gerbes, des flots d'étoiles et 
des pluies de feu éclairent et embrasent l'atmosphère. 

« Il est plus facile de décrire cette fête singulière que 
d'en assigner la date et l'origine. Les auteurs chinois ci- 
tent des faits et des anecdotes anciennes pour en expli- 
quer l'institution, mais les histoires qu'ils racontent ont 
tellement l'air de fables, que nous nous dispensons de les 
rapporter. Il est plus vraisemblable de supposer que cette 
fête nocturne avait quelque rapport avec l'ancien culte 
religieux de la nation (*). » 



n Grosier, Description de la Chine. 



LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

JOUTES SUR L'EAU. • 

« C'est un grand divertissement dansles provinces mari- 
times. On y voit des bateaux d'une forme singulière, 
très-longs, très-étroits et qu'on appelle long-tchoueriy a 
cause de la ressemblance qu'ils ont avec les dragons. 
Ces barques sont conduites par quarante , soixante et 
quelquefois quatre-vingts matelots qui rivalisent avec 
les autres bateliers. Les fêtes nautiques sont presque tou- 
jours troublées par des accidents funestes. » 

FÊTE DES MOISSONS. 
« Elle a lieu après toutes les récoltes, et a été instituée 
pour célébrer, par des actions de grâce et des réjouis- 
sances publiques, la constante fécondité de la terre et la 
fin des travaux de l'année. Cette fête dure depuis le 
1" jusqu'au 16^ jour de la lune, c'est-a-dire plus de quinze 
jours, pendant lesquels on fréquente les miao (temples), 
et l'on mêle a la joie des festins l'amusement qu'offrent 
de toutes parts des représentations de comédies. Dans 
toutes les villes, et de distance en distance dans les cam- 
pagnes, surtout dans le voisinage des grands miao, sont 
des théâtres en plein air, fixes et solidement construits. 
Tous les chemins sont alors couverts d'une foule d'habi- 
tants des campagnes qui sortent de leurs villages pour 
assister aux comédies (*). » 



GARDES DE NUIT. 

La police entretient des gardes de nuit dans les rues ; 
ils battent des coups sur une bambou creux ou un gong 
de cuivre. 

(•) Grosicr, Description de la Chine. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 51 

Souvent des personnes voisines payent un garde pour 
elles, et il y a même telle maison qui a un garde de 
nuit pour elle seule. Ces gardes battent pendant toute la 
nuit sur un bambou creux. Les Européens trouvent 
ridicule de faire du bruit, comme pour avertir les 
voleurs qui pourraient venir; mais ceux qui payent 
les gardes de nuit aiment pourtant a entendre le bruit du 
bambou, étant assurés pas là que le garde ne dort pas. 



IMPRIMERIE. 

On écrit une page sur un papier mince ; on l'applique 
au moyen d'une légère colle de riz sur une planche de 
bois bien plate ; quand le papier est sec on l'humecte ; 
ensuite on passe dessus la paume de la main de manière 
à faire comme de minces vermicelles avec le papier, qui 
est ainsi peu a peu tout enlevé ; il y reste seulement 
l'encre collée sur le bois : les lettres sont naturellement 
empreintes au rebours. Le graveur évide ensuite tout le 
bois blanc et laisse seulement les traits noirs, c'est-à-dire 
les lettres. 

Pour chaque page d'un livre on grave une de ces plan- 
ches. Le bois en est mou, et par conséquent les graveurs 
font cette besogne excessivement vite et à un incroyable 
bon marché. Il y a à Canton une grande rue où on voit 
tout du long, à droite et à gauche, des graveurs assis dans 
les boutiques, et même dans la rue quand le jour man- 
que. On met deux pages sur chaque planche. Pour impri- 
mer, un homme donne l'encre au bois avec une brosse, et 
un autre fait tomber dessus une feuille d'un papier tou- 
jours mince. 11 se colle de lui-même à l'encre, et pour 
surplus on passe dessus une brosse propre. Cette feuille 
de papier est ensuite ployée. On n'imprime que d'un côté. 



o2 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Ce procédé d'imprimer avec des planches en bois, qui 
était déjà usité en Chine a la fin du vi'' siècle de notre 
ère, est le plus usuel; mais celui des types mobiles n'y est 
pas inconnu. 

Vers l'an 10Z|5 de J.-C. , un forgeron nommé Pi-Ching 
inventa des caractères mobiles avec lesquels on imprima 
des livres. Ils étaient de terre cuite, après avoir été moulés 
dans une matrice. On les plaçait sur une planche de 
fer encadrée par un châssis. La planche était préalable- 
ment enduite de mastic. Quand les caractères étaient bien 
arrangés et serrés, on approchait la planche du feu, le 
mastic fondait ; on appuyait sur les types avec un taquoir 
pour bien les enfoncer. Quand le mastic refroidissait, les 
types restaient bien solidement collés les uns a côté des 
autres et on pouvait tirer des exemplaires sur cette planche 
comme sur une planche de bois gravée. 

On voit donc que les Chinois connurent les types mo- 
biles quelques siècles avant nous ; et il ne serait pas im- 
possible que Gutemberg en eût entendu parler. Marco 
Polo et le voyageur arabe Ibn-Batuta revinrent en Europe 
au commencement du xiv"' siècle. 

Kang-ghi, qui régna au xvii'^ siècle, fit graver des types 
mobiles de cuivre a la recommandation des missionnai- 
res européens, et on imprima avec ces types plusieurs 
ouvrages. 

Vers 1776 on commença a imprimer avec des types mo- 
biles fondus à la manière des nôtres. On grave le poin- 
çon sur un bois dur ; on fait la matrice avec la pâte de 
porcelaine et l'on fond avec une matière composée de 
plomb, d'étain et quelquefois d'un peu d'argent. On a 
imprimé par ce moyen avec beaucoup de perfection un 
grand nombre d'ouvrages. On ne s'est pas servi pourtant 
encore des rouleaux pour donner l'encre et des presses 
européennes. 

Il est évident qu'on fera encore des progrès; mais il est 
douteux qu'on parvienne jamais à obtenir avec les types 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 53 

mobiles des éditions à aussi bon marché qu'avec les 
planches en bois. 

Le nombre de caractères chinois différents étant de 
. plusieurs milliers, il faut avoir un casse monstrueuse ; le 
, temps qu'on perd pour chercher le caractère voulu et pour 
! faire la distribution après l'impression est immense : la 
' valeur intrinsèque de tant de types n'est pas peu de chose. 
.Ajoutez à cela le coCit de presses européennes trans- 
I portées a une telle distance. Il est vrai qu'avec une presse 
j mécanique on tirerait dans le même espace de temps cent 
jfois plus de feuilles que l'on n'en obtient par le procédé 
; ordinaire des planches de bois : mais les hommes qui 
impriment avec ces planches gagnent 'pour tout salaire 
o ou 6 francs par mois : il ne faut employer qu'un très- 
petit capital pour types-, presses, etc., et les planches ont 
l'avantage de la stéréotypie, c'est-a-dire qu'on fait un pe- 
tit tirage ; on garde les bois , qui sont très-minces , et 
quand on manque d'exemplaires on tire de nouveau, sans 
faire d'avances onéreuses de papier, et sans avoir l'em- 
barras de livres en magasins. 

J'ai oublié de dire que dans les temps anciens on a im- 
primé quelques ouvrages avec des lettres blanches sur un 
fond noir. Pour cela ils gravaient les caractères en creux 
et puis ils imprimaient par le moyen ordinaire. 

Il est possible qu'un jour viendra où l'autographie 
jouera un rôle important dans le commerce des livres 
chinois. 



INCUBATIOM ARTIFICIELLE. 

L'incubation artificielle d'œufs de poule et de canard 
est pratiquée dans la plupart des grandes villes de Chine. 
J'insérerai ici une lettre que j'adressai à ce sujet au 



5i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

secrétaire de la Société asiatique de Calcutta. Cette société 
savante avait publié dans le n° 85 de son journal (jan- 
vier 1839) un long mémoire écrit par moi sur l'incuba- 
tion artificielle d'Egypte , accompagné des dessins néces- 
saires. 

Celui qui s'intéresserait a cette question (qui se rat- 
tache à celle des subsistances) pourra facilement se faire 
traduire la lettre que je donne" ici. Je l'engagerais, dans 
ce cas, à voir mon mémoire sur Vincubaiion cVÉgypie, 



Lettre adressée au secrétaire de la Société asiatique 
de Bengale^ datée du 'ii^ février 1845. 

Sir,— A memoir written by me upon the artificial hat- 
ching of eggs as practised in Egypt, received thehonour 
of being published in the year 1839 in the journal of the 
Bengal Asiatic Society. — Sincè that time I hâve had the 
opportunity of seeing the artificial hatching both of fowl 
and duck eggs as practised in Shanghai (China) which is 
not the same as that of Egypt, but on the contrary as 1 
will now describe. There are in a room of ordinary 
size 10 apparatus or owens (5 at eacli side) of which this is 
the perspective (see Fig. 1) and this the section (Fig. 21 




Tio^2. 




DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 55 

They are 4 feet high and are made of a coarse texture 
of straw lightly covered with clay. They hâve a cover 
of straw and thin bamboo which may be put on or re- 
moved at pleasure. They place in the superior part of 
each owen (a Fig'. 1 and 2) 800 eggs ; and in the inferior 
(c Fig^ 1 and 2) some embers or a small fire of live coals 
having no blaze , which fire is kept up with the same 
degree of heat during the whole process. The door (c) is 
closed if the weather be cold, though at other times it is 
considered adviseable to leave it open. The fire is 
hotter during the first three than the subséquent days. 
The position of the eggs is very often changed during 
the day and night. On the third day the eggs are exa- 
mined for the purpose of ascertaining whether or not they 
hâve fermented. For this purpose two oval holes about 
the size of the eggs are made in the door of the room 
which looks to the street ; and placing the eggs to thèse 
holes and applying the eye to the centre they see if fer- 
mentation bas taken place, in which case they are again 
put into the owen ; but if fermentation bas not commen- 
ced they separate them. After the eggs bave remained 
in the owen 12 days if they be fowl and 14 if duck, they 
are taken out, and being wrapped in raw cotton are pla- 
ced in baskets, which baskets are placed upon a support 
of bamboo. (*) The eggs remain in this way 12 days if 
they be fowl and 14 if duck ; after which time the chicken 
cornes out. 

The baskets of which we hâve spoken are not always 
kept in the same bouse in which the ovens are; in some 
instances, when the eggs are taken from the oven they 
are wrapped in cotton, placed in baskets, covered and 
carried to another house in which there are in a room se- 



( ) M. Lockhart a dit (1861) que les œufs sont placés sur des 
tables; ce qui revient au même. 



S6 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

veral supports of bamboo the one above the other distant 
from each other 1 l/2foot; the lowest being afoot from 
the groiind. The room is kept closed, but withoutany fire. 

The opération begins in March as soon as spring com- 
mences, and is finished when the beat of June is feit; the 
sameasin Egypt. The artificial hatching is practised at 
Hancheu, Nankin, Suchau, Ningpo and other towns, and 
is probably common throughout the Empire. I cannot 
exactly tell the degree of beat applied to the egg as I ar- 
rived at Shanghai in summer when the hatching Avas 
completed and I was only able to examine the apparatus 
and seek explanations. 

Upon my askingwhy the opération is carried on during 
the spring season and not in summer, I was informed that 
it is difficultin summer to gather a large number offresh 
eggs and that the chicken in growing would be exposed 
to the cold of winter, whereas beinghatched in the spring 
they thrive during the summer. 

It snows every year in Shang bai as also in the other 
towns I hâve mentioned. 

At Shang bai the fowls are of great size, andtherewas 
one on board the vessel in which I left the port weighing 
15 pounds. 

It afîbrds me pleasure to think that the facts above 
mentioned strengthen not a little the opinions brought 
forward in my memoir upon the artificial hatching of 
Egypt which are chiefly as follows; that if in Egypt the 
process is carried on during the spring it is only on ac- 
count of the difficulty attending ils opération during 
another season on a large scale, fresh eggs being scarce, 
and also the advantage of the summer months for the 
growth of the chicken : that it bas no efifect upon the size 
of the fowls and eggs ; that it is not absolutely necessary 
to practise it precisely as in Egypt ; that it is very easy to 
cmploy small ovens placed in any bouse whatever; that 
any other kind of eggs may be used, those of the turkey 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 57 

not excepted; and that, there is no difficulty in carrying 
on the opération in other countries than Egypt. 
I hâve the honour, etc. 



I^FA^TICIDE. 

Des auteurs européens ont assuré que l'infanticide se 
pratique sur une grande échelle, et d'autres le nient com- 
plètement. La vérité ici, comme en beaucoup d'autres 
occasions, est dans un juste milieu. 

J'ai la conviction que l'infanticide existe. Des indigènes 
m'ont expliqué que souvent dans les familles pauvres 
qui n'ont pas les moyens de nourrir les enfants, on prend 
la créature nouvellement née et on l'abandonne pour la 
laisser périr, en assurant a la mère que son enfant est 
mort de maladie. 

Il y a peu d'années, le vice-roi de Canton publia un dé- 
I cret dans le but de flétrir les auteurs des infanticides. 

!Les missionnaires catholiques recueillent beaucoup de 
ces victimes de la misère. Quand j'étais dans ce pays-là, 
les missionnaires espagnols de la province de Fukien en 
faisaient élever, au moyen de nourrices payées par eux, 
'plusieurs centaines, et s'ils n'en sauvaient pas davantage 
, c'est qu'ils manquaient de fonds. Ceci a donné origine a 
VŒuvre de la sainte enfance. 

Des Européens ont trouvé, près de quelques grandes 
villes, des puits sans eau pleins de cadavres d'enfants; 
mais il n'est pas avéré qu'ils y aient été jetés de leur vivant. 



58 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 



JEUX. 



Ils ont des cartes de la hauteur à peu près des nôtres, 
mais elles sont quatre fois moins larges. Il y en a de deux 
genres ; on ne peut pas jouer les mêmes jeux avec ces 
deux sortes de cartes, qui sont pourtant pareilles quant 
a leur hauteur et largeur. 

Chacune de ces deux espèces de cartes est beaucoup 
plus compliquée que les nôtres, et le nombre de cartes en 
est plus grand. 

Ils ont aussi le domino, mais bien moins simple que 
l'européen : d'abord il a trente-six pièces et quelques-unes 
portent des points noirs, d'autres des points rouges, et 
d'autres des points noirs et des points rouges. Avec les 
pièces du domino ils jouent un grand nombre de jeux 
différents, de la même manière que nous jouons avec les 
cartes le whist, l'écarté, etc., etc. J'appris celui qui est le 
plus en usage au Sud : il me fallut prendre plusieurs 
leçons avant de saisir et retenir par cœur la marche 
du jeu. Ces indigènes rient de notre manière de jouer 
le domino qui consiste à ajuster 4 avec 4, 2 avec 2, etc.; 
ils disent que cela est bon pour les enfants. 

Ils ont les échecs, qui diffèrent également des nôtres; 
les dames, la balançoire, la toupie, le petit palet, la boule, 
les quilles, l'escarpolette, le sabot, qu'on fouette avec des 
lanières; une espèce de jeu de l'oie et aussi une sorte de 
volant : c'est un ballon creux de la grosseur d'une tête 
humaine, fait de bandes de bambou cintré. Plusieurs 
jeunes personnes se placent en cercle et puis se jettent 
le ballon les unes aux autres avec la pointe du pied. Les 
femmes, malgré leurs petits pieds, jouent tout aussi bien 
que les garçons. 

On lance en l'air des cerfs-volants de toutes formes et 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. Ô9 

dimensions. Quelques-uns sont peints et représentent 
un dragon, un bateau, un mandarin et toutes sortes d'ob- 
jets. Ce sont plutôt les hommes que les enfants qui s'a- 
musent a ce divertissement. 

Ils sont très-adonnés aux jeux de hasard et en ont de 
plusieurs genres. Dans la petite ville de Macao, qui compte 
à peine 20,000 habitants, le gouverneur portugais vend 
a l'enchère publique le droit de tenir maison de jeu, et 
il en a tiré jusqu'à 400,000 fr. par an. 



LAIT. 



Dans les provinces du Nord, près de la Tartarie, on 
mange des petits fromages ; mais dans toutes celles du 
littoral on a de l'horreur pour les laitages , ou pour mieux 
dire ils y sont inconnus. On croit que le lait est du sang 
blanc. 

Cependant il y a bien des boutiques où l'on vend du 
lait; mais c'est du lait de femme a l'usage des poupons 
et des vieillards. 

Il est arrivé parfois que des Européens ont exigé de 
leurs domestiques qu'ils servissent du lait pour leur thé 
ou café, ne voulant pas croire qu'il fût impossible d'en 
trouver. Les domestiques, pour se tirer d'embarras, ont 
apporté du lait de femme ou de truie. 

A Canton, a Macao et ailleurs, où des colonies d'Euro- 
péens se sont formées, on est parvenu à créer le com- 
merce du lait, et il y a des familles indigènes qui tiennent 
des vaches a cet effet. Souvent les Européens eux-mêmes 
nourrissent une vache a la maison. 

Un de mes amis, a Macao, avait une vache chez lui 
pour les besoins de sa famille. Le domestique indigène, 



40 LA CHIiNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

qui en prenait soin, volait tous les jours une partie du 
lait pour le vendre a d'autres Européens. Son maître le 
saisit un jour en flagrant délit, et pour le punir il prit une 
cravache et le força d'avaler le lait qu'il avait soustrait. 
C'était le plus grand châtiment qu'il pût lui infliger. Ce 
fait prouve l'horreur de ces Asiatiques pour le lait et les 
laitages. 



LAQUE, VERIXIS. 

On fait des incisions a un arbre appelé tsl [Rhus ver- 
nix)^ et l'on y applique des réceptacles où l'on recueille 
une huil& grasse qui en découle. On broie du noir de fu- 
mée , du vermillon ou toute autre couleur avec cette 
huile, a laquelle on fait subir préalablement une prépa- 
ration, et l'on peint le meuble; quand la laque est sèche, 
on le polit avec une pierre ponce, et l'on donne une 
autre couche de couleur; puis on ponce de nouveau. 
Plus cette opération est répétée, plus la laque devient 
polie et belle. 

Les émanations de ce vernis sont caustiques et causent 
de terribles enflures a la figure et aux mains, jusqu'à ce 
qu'on y soit habitué. 

Quand j'habitais cet empire, je me procurai quelques 
jeunes pieds de l'arbre ^^i dont les feuilles commençaient 
à pousser; je les fis mettre dans une serre, et les en- 
voyai au gouvernement en Espagne. Comme je m'occu- 
pais moi-même de cette opération pour qu'elle fût bien 
exécutée, j'eus lieu de constater par ma propre expé- 
rience les eff'ets de ce poison. Mes mains et ma figure 
s'enflèrent avec une douloureuse cuisson ; mes yeux res- 
tèrent presque couverts sous l'enflure de la chair envi- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 41 

ronnante ; on eût dit que je souffrais d'un énorme érysi- 
pèle. On me fit faire des lotions, et au bout de cinq jours 
j'étais guéri. 

Il y a une autre huile très-brillante et siccative qui est 
d'un grand usage dans le pays. Elle vient d'un arbre qui 
produit un fruit sphérique de la grosseur d'une petite 
pomme. Dans ce fruit se trouvent quatre amandes un 
peu plus grandes que les nôtres. Ce sont ces amandes qui, 
mises dans une presse, produisent l'huile indigène appe- 
lée toung-yeou. On s'en sert ordinairement pour peindre 
les portes des maisons, les planchers, les escaliers, les na- 
vires et toute espèce de meubles, à peu près comme on 
se sert, en Europe, de l'huile de lin siccative. Souvent 
on la mêle avec de l'huile de lin. 

Le Père Incarville a donné l'explication de quinze dif- 
férents vernis connus dans cet empire. 



MARIAGES, CONCUBINAGES, ADULTERES, 

DIVORCES, VEUVAGES. 

« Les pères et les mères, dit l'abbé Grosier (*), et à leur 
défaut les aïeules, ou enfin les plus proches parents du 
côté paternel, et ensuite ceux du côté maternel, jouissent 
d'une autorité absolue pour régler les mariages des en- 
fants. 

« Rien n'est plus ordinaire, parmi les Chinois riches 
et d'un rang distingué, que d'arrêter les articles d'un ma- 
riage, longtemps avant que les parties soient en âge de 



(*) Description générale de la Chine, rédigée d'après les Mémoires 
de la mission de Pékin. 



i2 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

le contracter; souvent même on en convient avant que 
les futurs époux soient nés. Deux amis se promettent 
très-sérieusement et avec solennité d'unir par le mariage 
les enfants qui naîtront d'eux, s'ils sont d'un sexe diffé- 
rent, et la cérémonie qui sanctionne cette promesse con- 
siste a déchirer, l'un et l'autre, leur tunique et à s'en 
donner réciproquement une partie. » 

Les mariages s'arrangent par dès entremetteuses, très- 
honorées dans le pays. Il y a aussi des entremetteurs. 
Deux jeunes personnes ayant le même nom de famille ne 
peuvent pas se marier; or, comme il n'y a en Chine 
qu'une centaine de noms différents, cette loi empêche 
énormément de mariages qui se feraient sans elle. 

Une tradition veut que ce peuple colossal ait été fondé 
par une colonie de cent familles venues du nord-ouest ; 
en conséquence les descendants de ces familles se consi- 
dèrent tous parents. Voilà pourquoi un homme et une 
femme qui portent le même nom ne peuvent pas se ma- 
rier. 

Les entremetteuses informent les parents des deux 
familles des circonstances relatives aux deux jeunes 
gens qu'on désire unir, et fixent d'un commun accord les 
conditions du contrat. L'article le plus important est la 
somme que le fiancé doit donner au père de sa future, 
car la femme ne reçoit jamais de dot; c'est son prétendu 
qui la lui fait. La somme, pourtant, n'est ni pour elle ni 
pour ses enfants ; elle est perçue des mains des entre- 
metteuses par les parents de la fiancée, et il est censé 
qu'elle sera destinée à couvrir les frais que le mariage 
occasionne. 

Aussitôt que le contrat de mariage est signé, on change 
la coiffure de la fiancée, qui a porté jusqu'ici les cheveux 
à l'enfant. On fait part aux amis de l'heureux événement, 
et ceci est le mot d'ordre pour que chacun envoie un lé- 
ger cadeau a la fiancée. On prend note de ces présents, 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 43 

pour en rendre de pareils quand il y aura un mariage 
dans la famille dont on reçoit maintenant les politesses. 

Du moment que les fiançailles sont publiées, la jeune 
femme commence une vie de grande réserve; elle ne 
sort pas de chez elle, et si elle y est obligée^ c'est dans 
une chaise a porteurs hermétiquement fermée. 

Les entremetteuses, lors de l'arrangement du mariage, 
ne manquent pas de tirer l'horoscope pour examiner si, 
dans les jours de naissance et autres circonstances des 
deux jeunes personnes, il n'y a pas d'incompatibilité, et 
si l'on peut s'attendre au contraire à une heureuse réus- 
site. On tire aussi les horoscopes afin de choisir un jour 
qui ne soit pas néfaste, pour célébrer le mariage. La dé- 
signation de ce jour appartient a la famille de la fiancée. 

La veille on lui coupe les cheveux de devant pour lui 
élargir le front, et on la revêt de ses habits de noce ; tous 
les parents et amis intimes sont invités a dîner, et elle est 
à la tète de la table. Cette fête est un adieu a sa famille. 

Depuis les fiançailles jusqu'au jour du mariage, les 
deux familles des jeunes époux se font des politesses et 
des visites ; mais les fiancés ne se voient pas du tout; ils 
peuvent seulement s'envoyer des billets et des messages 
par la médiation des parents ou des entremetteuses. 
Celles-ci aiment a ajourner autant que possible le jour de 
la cérémonie, pour rendre ces espèces de services. 

Il n'y a ni jours ni époques spéciales pour les mariages, 
mais on donne la préférence au printemps. Il en est de 
même pour l'heure : on aime assez a se marier le soir, 
mais on le fait aussi pendant la journée, et quelquefois 
de bon matin. 

Outre la somme d'argent que le futur paye aux parents 
de sa fiancée, il lui envoie, quand le jour approche, un 
cadeau selon ses moyens et autres considérations; ce 
sont des bijoux, des soieries, de l'argent, des fruits, des 
douceurs, etc. 

Enfin le moment arrive ; l'époux envoie l'un de ses pa- 



44 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

rents avec une chaise a porteurs toute dorée (louée pour 
la circonstance) chez sa fiancée. Celle-ci a été parée de 
ses plus beaux vêtements et de tous ses bijoux ; ceux-ci 
sont quelquefois prêtés ou loués. Elle a presque toujours 
sur la tête une espèce de couronne en métal et beaucoup 
de fleurs. Cet ornement semble lourd et ennuyeux a 
porter. 

Quand la chaise arrive, tous les parents se mettent a 
pleurer à qui mieux mieux. La fiancée fait de même, 
puis elle se sauve et se cache dans sa chambre. Les frè- 
res sont obligés de la saisir et presque de la porter jusque 
dans la chaise, où elle est renfermée. La clef en est don- 
née à celui qui a conduit la chaise, pour qu'il la remette 
au mari. 

Une procession a été organisée; il y a des bannières, 
des hommes portant des lanternes, des bandes jouant 
de la musique, des hommes ou des enfants qui brûlent 
des pétards, des porteurs qui sont chargés de plusieurs 
caisses et malles contenant le trousseau et tous les effets 
de la fiancée, sans en excepter quelquefois les ustensiles 
culinaires. 

J'ai dit que les parents ne donnent pas de dot a leur 
fille, mais cela ne les empêche pas de lui donner, selon 
leur bon plaisir et leurs moyens, des bijoux, des robes, 
des douzaines de chemises, des draps de lit, etc. Souvent 
même ils font à cette occasion plus de dépenses que leur 
fortune ne le permet. 

La procession, qui est d'ordinaire assez longue, une fois 
en marche, la chaise dorée vient en dernier lieu, indis- 
pensablement entourée des entremetteuses. 

En arrivant chez le fiancé, celui-ci doit attendre a la 
porte pour ouvrir la chaise et recevoir sa dame. Mais 
quelquefois, au lieu de venir en avant, il se sauve et va 
se cacher dans un coin de la maison, et il faut aller le 
dénicher et l'emmener devant sa fiancée qui est a atten- 
dre dans la cour, enfermée dans sa belle cage. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHIiNE. 45 

Elle en sort enfin, couverte d'un voile épais lui ca- 
chant complètement la figure. Son mari la conduit par 
la main vers le salon des ancêtres où sont les tablettes 
avec les noms et titres des aïeux et même souvent leurs 
portraits. Les époux se prosternent et réitèrent la même 
génuflexion devant le père et la mère de l'époux. On lit 
alors aux mariés des maximes morales adaptées à la cir- 
constance, tirées des ouvrages de leurs philosophes. Puis 
on leur donne deux coupes pleines de liqueur , qui sont 
attachées avec un cordon de soie rouge, et la fiancée lève 
son voile pour boire ; c'est alors que le mari voit pour la 
première fois sa femme. Toutes les personnes des deux 
sexes invitées, parents ou amis, assistent debout à ces cé- 
rémonies. 

Enfin un repas plus ou moins solide ou délicat est 
servi. L'épouse préside a la table des dames et l'époux à 
celle des hommes. Une bruyante musique retentit. 

Après le repas l'épouse se présente dans le salon des 
hommes et elle en fait le tour gracieusement, en remer- 
ciant les assistants. Elle est soutenue par deux entremet- 
teuses qui font remarquer avec orgueil ses beautés et la 
petitesse de ses pieds. 

Pendant toute la journée, les amis qui n'ont pas été in- 
vités à l'acte de la cérémonie, ceux qui n'ont pas pu y 
assister à cause de leurs affaires, et les voisins, viennent 
faire leurs compliments aux époux. A chaque nouvelle 
visite les entremetteuses emmènent au salon l'épouse et 
lui font montrer ses pieds (qu'elles appellent toujours les 
lis (Tôt), pour qu'on puisse bien les admirer. 

Des écrivains modernes, en parlant de cet acte de la 
cérémonie, assurent que tous les visiteurs en examinant 
la fiancée font les observations que bon leur semble, sur 
son nez, ses yeux ou toute autre partie de sa personne, 
et qu'elle est tenue de supporter avec patience toutes ces 
impertinences sans rien répondre. Quant à moi je n'ai 
jamais entendu faire, en présence d'une nouvelle mariée, 



16 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

aucune observation qui pCit lui être tant soit peu dés- 
agréable, et je suis presque certain que pareiHe chose n'a 
jamais lieu. 

Généralement il y a trois jours de fêté pendant lesquels 
les amis et les voisins vont faire leurs compliments aux 
époux. Ces journées doivent paraître bien longues à la 
pauvre mariée qui, affublée de ses robes de gala et de sa 
lourde coiffure, est obligée de se tenir presque toujours 
debout et de se laisser examiner par tout le monde. J'en 
ai vu qui étaient si accablées de fatigue que j'en éprou- 
vais de la pitié. 

Il m'est arrivé, avec des amis européens, qu'en passant 
dans une rue nous entendions de la musique dans l'inté- 
rieur d'une maison et du monde assemblé à la porte ; nous 
apprenions qu'il y avait là une noce; nous montions dans 
la maison, nous saluions les personnes qui venaient nous 
recevoir, et demandions qu'on nous laissât voir la nou- 
velle mariée. On s'empressait de nous complaire et on 
nous offrait le thé et la pipe. Si c'était une famille mo- 
deste, nous trouvions sur une table un plateau où tous 
les amis visiteurs déposaient un cadeau en argent pour 
la nouvelle dame. Nous jetions dans ce plateau une piastre 
d'Espagne chacun, et nous nous séparions très-bons amis. 

Des indigènes, étrangers à cette famille, n'auraient pas 
fait une chose pareille ; mais les maîtres de la maison 
comprenaient notre curiosité d'Européens, et ne s'en fâ- 
chaient nullement. 

Enfin la nouvelle mariée est débarrassée de toutes ces 
cérémonies, sa vie de réserve et presque de réclusion 
commence pour durer toute la vie. 

Peu de jours après le mariage, elle va visiter ses pa- 
rents. Elle revêt ses habits de noce et est portée dans une 
belle chaise, ouverte par devant et par les côtés, de ma- 
nière qu'en passant dans les rues tout le monde peut la 
voir parfaitement bien. Comme il y a certaines époques 
et certains jours qu'on considère propices aux mariages. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 47 

un Européen a la chance , ces jours-la , de voir beaucoup 
de jeunes et belles dames découvertes. 

L'abbé Grosier, que j'ai cité au commencement de cet 
article , décrit ainsi un mariage : 

« Au jour fixé pour la célébration du mariage, l'époux, 
richement vêtu, se rend a la maison de sa fiancée, et s'y 
prosterne devant son beau-père et sa belle-mère, les on- 
cles et les proches parents de sa future épouse. Les der- 
niers adieux de celle-ci à tous ses parents sont aussi des 
prosternations, au moment où elle se dispose a quitter la 
maison paternelle. Quelques missionnaires placent ici la 
première entrevue de l'époux et de l'épouse, d'autres la 
reculent jusqu'à l'arrivée de celle-ci a la maison de son 
mari : peut-être cette circonstance varie-t-elle selon l'état 
des personnes et le différent cérémonial des mariages. 

a Ces formalités préliminaires remplies, on place la 
fiancée dans une chaise ou dans un palanquin fermé. 
Tout ce qui lui appartient et les divers effets qui compo- 
sent son trousseau l'accompagnent, portés par différentes 
personnes des deux sexes; d'autres l'entourent avec des 
torches et des lanternes, même en plein midi, usage qu'on 
a conservé parce qu'autrefois tous les mariages se cé- 
lébraient pendant la nuit. Une troupe de musiciens la 
précède, et sa famille la suit. La clef qui la renferme 
dans sa chaise est entre les mains d'un domestique de 
confiance : il ne doit la remettre qu'au mari. Celui-ci, 
après l'avoir accompagnée quelque temps à cheval ou 
dans un palanquin, prend les devants et court attendre 
à sa porte l'arrivée du cortège. On lui remet cette clef; il 
ouvre avec empressement la chaise, et du premier coup 
d'œil il apprécie sa chance et voit si on l'a bien ou mal 
servi. Il arrive quelquefois que l'époux mécontent re- 
ferme subitement la chaise et renvoie la fiancée chez elle. 
Il suffit qu'il consente a perdre, pour s'en débarrasser, la 
somme qu'il a donnée pour l'obtenir. 



t8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

• « Si l'épouse est agréée, elle descend de sa chaise et 
entre avec l'époux, suivis, Tun et l'autre, de leurs parents, 
dans une salle où le couple nouvellement uni salue 
quatre fois le thien (ciel), et ensuite les parents de l'é- 
poux. Aussitôt après, les nouveaux mariés se rendent au 
lieu où Ton a préparé, pour eux seuls, le repas nuptial. 
Avant de s'asseoir, l'épouse fait quatre génuflexions de- 
vant son mari, et celui-ci a son tour en fait deux devant 
elle; ensuite ils se mettent à table, mais avant de manger 
ils répandent un peu de vin en forme de libation, et met- 
tent a part quelques viandes pour être offertes aux es- 
prits. Lorsqu'ils ont un peu mangé, en gardant un pro- 
fond silence, l'époux se lève, invite son épouse a boire et 
se remet incontinent à table : l'épouse pratique aussitôt 
la même cérémonie à l'égard de son mari. Alors on ap- 
porte deux coupes pleines de vin : ils en boivent une 
partie, et.mêlent dans une seule coupe ce qui reste, qu'ils 
se partagent ensuite et achèvent de boire. 

« Pendant ce temps, le père de l'époux, dans un appar- 
tement voisin, donne un grand repas a ses parents et aux 
personnes invitées : la mère en donne un autre a ses pa- 
rentes et aux femmes des amis de son mari. Cet usage 
s'observe dans tous les festins chinois : les femmes s'a- 
musent entre elles et les hommes se réunissent de leur 
côté. » 

L'abbé Grosier admet, comme on vient de le lire, chez 
répoux le droit de refuser sa fiancée quand il la voit, si 
elle ne lui plaît pas. Je n'ai jamais entendu parler aux 
indigènes de ce droit, et il me paraît assez difficile de le 
concilier avec la loi du pays (admise parle même auteur) 
qui oblige les fils de respecter les engagements de leurs 
parents et de se marier conformément à leur volonté. 

Ce récit prouve les différences qu'on trouve, selon les 
provinces et les circonstances, dans le cérémonial du 
mariage. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 4.9 

A une noce, à laquelle j'assistai, je fus témoin de deux 
singuliers usages que je n'ai trouvés, pas même indiqués, 
dans aucune des descriptions que j'ai lues sur ce sujet. 

Voilà ce que je vis : après que les nouveaux mariés eu- 
rent fait leurs prosternations aux ancêtres et aux parents 
de l'époux, et qu'ils eurent entendu, à genoux, le sermon 
qu'on leur lut, ils furent conduits dans un salon au mi- 
lieu duquel se trouvait le lit nuptial. On y fit monter les 
époux et ils s'y assirent l'un en face de l'autre; le mari 
était adossé a la tête du lit et la femme du côté des 
pieds. Celle-ci avait gardé jusqu'à ce moment sur sa 
figure un voile épais d'une étoffe d'or, sous lequel elle 
était parfaitement cachée à tous les regards. A peine fut- 
elle assise sur ce lit, vis-a-vis de son mari, on lui ôta le 
voile, et alors l'époux et nous tous qui étions dans le 
salon, pûmes la voir a notre aise. Je compris que ceci 
voulait dire qu'un mari ne doit voir sa femme qu'au mo- 
ment d'entrer dans le lit nuptial. 

Ils descendirent du lit et la dame fut emmenée dans 
un boudoir où il y avait une table de toilette avec une 
glace, des essuie-mains, de l'eau, des cosmétiques et des 
parfums. J'avais toujours suivi la dame, et j'entrai dans 
ce boudoir : je vis qu'on lui enleva les ornements dorés 
et les fleurs qu'elle portait sur la tête, qu'on lui lavait la 
figure, et on commençait à la déshabiller quand je me 
retournai pour demander à l'un des hommes de la mai- 
son, que je croyais près de moi, l'explication de cet 
étrange procédé. Je m'aperçus alors qu'aucun homme 
n'était entré dans cette chambre, où je me trouvais avec 
une trentaine de dames et demoiselles. Une jeune fille 
de 14 ans, sœur du nouveau mari, me regardait toute 
rouge de colère. 11 était évident que je n'aurais pas dû 
entrer dans ce boudoir, mais personne, pas même les 
dames, n'avait osé me le dire. On pensait que je ne 
tarderais pas a comprendre l'inconvenance de rester là, 
et que j'en sortirais de moi-même, ce qui arriva en effet. 



50 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Et je ne puis m'empêcher de faire remarquer, a propos 
de cet incident, Je raffinement de la politesse chinoise. 

En sortant du boudoir je trouvai les hommes, avec les- 
quels je pouvais m'entendre en langue mandarine, et je 
leur demandai ce qu'on allait faire avec cette dame. On 
me dit qu'on lui enlevait les ornements et le fard afin de 
la voir telle qu'elle était, et qu'ensuite on la farderait et 
la coifferait de nouveau. 

Des écrivains modernes ont fait supposer que très-sou- 
vent les fiancés se voient plus ou moins furtivement 
avant de se marier et même avant de faire le contrat. 
Mon opinion est différente ; sans croire que l'interdiction 
d^ se voir soit aussi rigoureuse qu'elle l'est dans ces cir- 
constances parmi les musulmans, j'ai la conviction que, 
dans l'immense majorité des cas, les époux chinois ne se 
voient qu'après le mariage. 

Je fonde mon opinion sur ce que j'ai entendu dire aux 
indigènes eux-mêmes , et aux probabilités qui découlent 
des faits sociaux de ce peuple extraordinaire. 

Il ne faut pas penser aux bals, aux soirées, aux dîners, 
aux promenades, aux visites que nous avons en Europe 
et où nous voyons toujours les deux sexes jouissant du 
plaisir de la conversation. En Chine il n'y a d'autre so- 
ciété, surtout pour les femmes, que celle de la famille. 
Les fils en se mariant ne quittent pas leurs parents pour 
s'établir a part; ils reçoivent leurs épouses à la maison 
paternelle. La femme nouvellement introduite est pour 
les vieux maîtres une fille de plus. Elle porte le deuil à 
la mort des parents de son mari, et non à celle des siens 
propres. 

Un jeune homme ne cherche pas, ne choisit pas une 
compagne; ce sont ses parents qui, désirant son bon- 
heur, ayant plus d'expérience, exempts de toute passion, 
ce sont ses parents qui lui choisissent sa compagne, et il 
est obligé par les usages et par la loi écrite d'accepter ce 
choix. Dès lors, il serait fort inutile pour les jeunes gens 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 51 

de se voir avant le mariage : cela ne pourrait produire que 
des désagréments aux chefs des deux familles qui ont 
décidé l'union parce qu'elle leur convient. Ces personnes, 
déjà âgées, attachent peu d'importance à la beauté et con- 
sidèrent plutôt l'intelligence, la douceur du caractère, la 
fortune, les relations de famille et d'autres qualités plus 
positives et plus durables que celle d'une passagère 
beauté. Ils n'aimeraient donc pas à voir tous leurs soins 
perdus a cause d'une entrevue dans laquelle une des par- 
ties du couple futur ne trouverait pas l'autre de son goût. 
Les vieux parents, donc, ne peuvent pas trop désirer que 
ces entrevues aient lieu; elles sont d'ailleurs contraires 
aux rites, c'est-a-dire aux usages écrits, et elles désho- 
noreraient les demoiselles. Or, la vie sociale de ce pays 
considérée, il serait fort difficile a un fiancé de voir sa 
future, si les parents de celle-ci ne le favorisaient pas dans 
ce désir. 

Un indigène, homme sensé, auquel je demandais s'il 
n'était possible, en aucun cas , a un homme de voir 
une demoiselle avant de s'engager a l'épouser, me fit une 
réponse qui me paraît logique et vraisemblable. 

« Supposez, me dit-il, qu'un homme d'une grande for- 
tune entende parler d'une demoiselle qui est très-jolie 
et qu'il demande à la voir, avant de s'engager a l'épouser, 
dans ce cas il peut arriver qu'on la lui fasse connaître 
personnellement. » 

Dans tout ce que j'ai dit jusqu'ici j'ai entendu parler 
des classes moyennes et riches. Dans le bas peuple, on 
se marie bien souvent avec des femmes qu'on a vues 
très-bien. Les pauvres filles n'ont pas le moyen de vivre 
cachées dans les appartements. 

Il arrive même que la fille est conduite après les fian- 
çailles chez le futur, où elle commence a se rendre utile 
aux parents de son mari. M. Milne dit qu'il a connu une 
famille très-aisée dans laquelle la fiancée voyait tous les 
jours son futur. 



52 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Le mariage n'est pas de beaucoup une affaire aussi sé- 
rieuse pour un Chinois qu'elle l'est pour un Européen, 
D'abord la femme reste toujours à la maison. Il n'est pas 
question de l'accompagner aux promenades, aux théâtres, 
aux amusements et aux visites; il n'est pas nécessaire de 
payer souvent des notes à la couturière, à la modiste ou a 
la remise des voitures. La loi permet de prendre chez soi 
des concubines. Enfin, la femme restant à la maison, et 
le mari allant où bon lui semble, il peut courir, s'amuser 
a son aise, sans que la femme soit pour lui un embarras. 

J'ai dit qu'un homme marié peut avoir des concubines. 
En effet, la loi le permet : les grands seigneurs et les 
riches ont souvent (pas toujours) le luxe d'un nombreux 
harem. Dans les classes moyennes, quand unhomme ades 
enfants de sa femme, il est très-désapprouvé s'il intro- 
duit chez lui des concubines; c'est une débauche qui le 
rend méprisable aux yeux du public. Mais si, après 10 
ou 12 ans de mariage, sa femme ne lui a pas donné 
d'enfant, alors c'est différent : on ne blâmera pas qu'il 
asse l'acquisition d'une 'petite femme ou seconde femme, 
et même de deux ou trois. 

Cette acquisition se fait facilement. Il cherche, par le 
moyen d'un entremetteur ou d'une entremetteuse, une 
fille de famille pauvre ; il va la voir, l'examine ; il offre 
pour elle une somme d'argent, et quand le contrat est 
fait, il l'emmène chez lui, sans autre cérémonie, et l'affaire 
est terminée. 

C'est une bonne fortune pour une pauvre famille de 
vendre une fille à un homme riche, et elle-même ne s'en 
trouve pas malheureuse. Chez son père elle travaille ru- 
dement de ses mains, elle est mal nourrie et mal habillée. 
Si elle se mariait, ce serait avec un homme du peuple et 
elle se trouverait peut-être plus malheureuse encore 
chez son mari. Dans la maison du seigneur, elle est bien 
logée, bien vêtue, bien nourrie; elle ne travaille que 
pour s'amuser, elle a des bonnes pour la servir, elle peut 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 53 

protéger ses parents pauvres. Si elle a des enfants ils se- 
ront riches et par conséquent elle peut s'attendre à une 
vieillesse aisée. Quoique non mariée, elle ne sera jamaw 
renvoyée de la maison si elle ne commet pas quelque 
grave faute ou délit. Elle jouit du titre de 'petite épouse ou 
seconde épouse. 

Il ne faut pas croire pourtant que le mari puisse donner 
à la petite épouse la préférence sur la première. Celle-là 
est la femme légitime, la maîtresse de la maison : seule 
elle reçoit les visites, fait les honneurs ; toutes les femmes 
de la maison, sans en excepter les concubines, lui doi- 
vent respect et obéissance; la loi lui accorde ce privilège 
et règle minutieusement les rapports entre la femme lé- 
gitime et les concubines. 

On a même assuré qu'il y a telle dame qui incite son 
mari a acheter des concubines pour avoir plus de femmes 
a ses ordres. Je m'abstiens de croire ce fait, n'ayant jamais 
eu l'occasion d'en constater l'exactitude. 

J'ai relaté qu'un homme marié, sans obtenir d'héritiers 
de sa femme après dix ou douze ans, peut, en conservant 
l'estime de ses amis, acquérir une ou plusieurs secondes 
épouses. Et pourtant j'ai été témoin d'un fait qui devrait 
me faire douter de cette assertion. 

Dans une ville du pays, je connaissais assez intime- 
ment une famille composée de la veuve, du fils de celle- 
ci, et de la femme du fils. Ces derniers étaient mariés 
depuis 12 ans et n'avaient jamais eu d'enfant. Un jour le 
fils (qui demeurait dans mon voisinage), vint tout ému 
me prier de lui permettre de coucher chez moi pour la 
nuit. Je lui demandai naturellement ce qui lui était arrivé ? 
Il me répondit : Voila : vous savez que je n'ai pas d'enfant 
de ma femme ; j'en ai acheté une autre et je l'entretenais 
hors de chez moi ; mais elle est enceinte et j'ai voulu 
l'emmener a la maison ; j'en ai parlé à ma femme et à 
ma mère. Celle-ci s'est mise en une terrible colère et m'a 
chassé du toit paternel. J'arrange mes affaires à la hâte 



5i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

et je partirai demain pour Chang-hai avec ma petite 
épouse ; mais pour ne pas faire de scandale, je voudrais 
coucher cette nuit chez vous, ce qui ne serait pas remar- 
qué par les voisins. 

Je fus assez surpris par cette déclaration. J'allai sur-le- 
champ voir les dames. Je trouvai la pauvre épouse rési- 
gnée et placide, elle ne se plaignait pas; elle me dit: 
«Hélas! je n'ai pas d'enfants. Est-ce que cela dépend de 
moi? — Il faut avoir patience 1 » Quant a la mère du 
mari, elle était inabordable, et ne voulait pas entendre 
parler d'avoir à la maison une autre femme outre sa belle- 
fille. Des parents et des amis se mêlèrent de l'affaire et 
il fut arrêté que la petite épouse viendrait loger a la maison 
lorsqu'elle serait heureusement accouchée. 

Les causes qui autorisent un mari a répudier sa femme 
sont : l'adultère, la lèpre, la désobéissance à ses parents 
(de lui), le vol, l'excès de jalousie et de loquacité, et une 
maladie incurable. Dans l'un de ces cas, il la renvoie 
chez son père, mais si celui-ci n'existe pas il faut qu'il 
la garde et la nourrisse. 

Quand deux époux divorcent volontairement , les lois 
ne s'y opposent pas. 

Dans le cas d'adultère prouvé, le mari a le droit de 
vendre sa femme ou de la mettre dans les mains de la 
justice pour qu'elle soit vendue par le ministère public. 

Un évêque missionnaire apostolique me raconta que 
pour ces ventes on fait des contrats auxquels on appose 
une espèce de sceau fort curieux : le vendeur et l'ache- 
teur s'enduisent la main par la partie intérieure avec de 
l'encre et la posent tout étendue en pressant sur le pa- 
pier, de manière à y laisser bien marquée l'empreinte de 
la main entière. Quelquefois, non contents du sceau des 
mains, ils y ajoutent celui des pieds nus. 

Le mari qui surprendrait sa femme avec un amant et 
qui tuerait ainsi en flagrant délit le couple criminel, ne 
serait pas puni par les lois. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 55 

Au contraire, les lois punissent par des peines sévères 
le mari qui pardonnerait et garderait chez lui une femme 
adultère. 

J'ai demandé à des amis chinois si l'infidélité des 
femmes mariées est un crime fréquent; on m'a répondu 
qu'elles n'ont guère l'occasion de le commettre, mais que 
pourtant il a lieu quelquefois avec un voisin ou avec un 
commis du mari, logeant dans la maison. 

La femme qui perd son mari peut se remarier, mais 
l'opinion publique honore extrêmement celles qui se 
vouent a un veuvage éternel, et souvent.les mandarins 
leur décernent les honneurs d'une tablette (avec une 
inscription) ou une colonne. En 1857, un décret a paru 
dans la Gazette de Pékin^ accordant une tablette d'hon- 
neur a la mémoire de la femme d'un mandarin qui s'em- 
poisonna quand elle reçut la nouvelle de la mort de son 
mari, tombé dans une bataille contre les rebelles. 

Dans les premiers jours de janvier de cette année 1861, 
deuxjeunes veuves se sont suicidées a Fou-tchaou devant 
plusieurs milliers de spectateurs. (Une autre s'était suici- 
dée a la fin de décembre 1860.) 

Voici le récit d'un Anglais, témoin qui assista au second 
de ces suicides (17 janvier) ; je le trouve sur les journaux 
de Hong-Kong : 

(( Je rencontrai , il y a quelques jours, une procession 
chinoise qui passait à travers le quartier étranger, escor- 
tant une jeune dame habillée en écarlate et or, dans une 
chaise a porteurs richement décorée. Je demandai l'objet 
de cette promenade ; j'appris que la dame l'avait faite 
pour inviter le public a aller la voir se pendre, ayant 
pris cette résolution à cause de la mort de son mari qui 
l'avait laissée sans enfants. Les auteurs de ses jours, 
ainsi que ceux de son feu mari, étant tous morts, elle 
était restée sans aucun de ces chers liens de famille qui 
l'attachaient a la terre, et elle espérait, en sacrifiant sa 



56 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

vie, obtenir le bonheur éternel et se réunir avec son 
époux dans l'autre monde. 

« Profitant de l'invitation générale, je me rendis avec 
un ami le jour fixé au lieu indiqué. A peine étions-nous 
arrivés que nous vîmes paraître la même procession sor- 
tant de la pagode du village où habitait la veuve et se 
dirigeant vers la potence élevée dans un champ voisin et 
entourée de plusieurs centaines d'indigènes des deux 
sexes: les dames, vêtues de leurs plus beaux costumes, 
étaient très-nombreuses. Mon ami et moi, ayant obtenu 
par considération pour notre qualité d'étrangers un banc 
qui était placé a peu de mètres de l'échafaud , nous pou- 
vions tout voir parfaitement. 

« La procession étant arrivée au pied de l'échafaud, la 
dame y monta, aidée par un domestique, et, après avoir 
salué la foule, prit part, avec quelques parentes , a un 
repas préparé sur une table placée sur l'échafaud, et 
elle sembla manger avec beaucoup d'appétit. Après on 
mit debout sur la table un petit enfant qu'elle caressa et 
orna avec un collier porté par elle-même. Elle prit en- 
suite une belle corbeille contenant du riz, des herbes 
et des fleurs, et tout en les parsemant sur le public elle 
prononça un court discours pour le remercier de son as- 
sistance et pour expliquer les raisons qui l'avaient portée 
à l'acte qu'elle allait exécuter. Sur cela, une détonation de 
trois coups de bombarde annonça que le moment était 
arrivé pour la représentation de la dernière scène de son 
existence. Mais l'absence d'un frère a qui ce spectacle ré- 
pugnait ayant été observée, un retard eut lieu. 

« En attendant qu'il vienne je vais décrire l'instrument 
du suicide. Deux poteaux droits placés aux deux côtés de 
l'échafaud, surmontés d'un fort bambou horizontal for- 
maient la potence. Une corde rouge ayant un nœud cou- 
lant pendait du centre du bambou : la double corde était 
passée dans un petit anneau que couvrait un mouchoir de 
une tente surmontait tout l'échafaud. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 57 

a Le frère manquant ayant été persuadé de paraître, il 
arriva enfin et la veuve monta tout de suite sur une 
chaise placée sous le nœud coulant, et afin de s'assurer si 
tout était bien disposé elle mit sans hésiter sa tête dans 
le nœud, puis l'en ressortit, dit adieu pour la dernière fois 
a ses spectateurs pleins d'admiration, reçut les embras- 
sements suprêmes de ses parents et amies, et jeta le mou- 
choir rouge sur sa tête. La chaise qui la supportait allait 
déjà être enlevée quand plusieurs voix d'entre la foule 
lui crièrent qu'elle avait oublié de descendre l'anneau 
qui devait serrer la corde autour de son cou. Elle re- 
mercia avec un sourire, mit l'anneau bien a sa place et 
puis, demandant avec un signe qu'on lui enlevât la chaise, 
elle fut laissée suspendue en l'air... suicidée. Encore avec 
un extraordinaire sang-froid elle joignit ses mains fer- 
mées et les mit en avant, continuant a saluer ainsi le pu- 
blic a la manière chinoise, jusqu'à ce que les convulsions 
de la strangulation séparèrent les mains et firent tomber 
les bras. Elle était morte. 

« On laissa le corps suspendu pendant une demi-heure 
et il fut ensuite descendu par les domestiques. L'un d'eux 
s'empara de la corde et voulut la couper pour en garder 
un morceau. Un débat s'ensuivit, et j'en profitai pour 
m'attacher à la chaise dans laquelle le cadavre allait être 
porté à la pagode : je désirais m'assurer si la veuve était 
réellement morte. 

« Aussitôt arrivé à la pagode le cadavre fut étendu sur 
un lit [couch) et on ôta le mouchoir qui couvrait sa figure, 
sur laquelle se vit l'empreinte irrécusable de la mort. 

« Ce suicide est le troisième cas de ce genre depuis 
20 jours. Les autorités ne peuvent pas les empêcher, et 
un monument ne manque jamais d'être élevé à la mé- 
ijîoire de la fidèle veuve ;*). » 



C) Daily ^press (Journal de Hong-Kong) 20 janvier 1861. 



58 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

Si une demoiselle fiancée perd son futur avant le ma- 
riage, elle se considère veuve, porte le deuil et souvent 
elle ne se marie jamais. Dans ce cas la demoiselle va gé- 
néralement habiter la maison du défunt, afin de servir ses 
père et mère, comme si elle y était entrée avant le décès. 

L'homme qui perd sa femme se remarie sans que per- 
sonne y trouve à redire. 



MONTS-DE-PIÉTÉ. 

Les Monts-de-Piété sont très-nombreux dans toutes les 
grandes villes, et je crois qu'il n'est pas de village où il 
n'y en ait. 

Ils appartiennent a des négociants particuliers qui en 
font leur commerce, et sontjidministrés a peu près comme 
les établissements du même genre en Europe. 

Le grand nombre de Monts-de-Piété paraît démontrer 
que le peuple souifre beaucoup de la guerre civile et du 
mauvais gouvernement, qui détruisent l'empire depuis 
quelques années. 



OMBRES CHINOISES, MARIONNETTES. 

Le nom même d'ombres chinoises prouve que ce diver- 
tissement est connu de temps immémorial dans le Céleste 
Empire. 

11 y a aussi des petits théâtres ambulants de marion- 
nettes, exactement dans le même genre que ceux qui font 
les délices des enfants aux Champs-Elysées de Paris. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINÉ. 59 

On voit aussi des panoramas ambulants avec des trous 
et des verres à travers lesquels on regarde. Il paraît que 
souvent les tableaux représentés à l'intérieur sont de la 
dernière indécence, ce qui n'empêche pas les enfants de 
jouir du spectacle moyennant le payement de quelques 
centimes. 



racHE. 



On pêche avec des filets ordinaires près du rivage ou 
sur un bateau. On porte aussi à la proue d'un bateau a la 
voile un grand filet attaché à un mât qui s'abat, et après 
avoir été quelque temps dans l'eau, le mât et le filet avec 
lui sont relevés. 

On place dans les rivières des claies et des pièges 
laits de minces morceaux de bambou où le poisson est 
pris. 

La pêche la plus particulière de ce pays est celle d'une 
espèce de canard appelé cormoran. Le batelier porte dans 
son bateau plusieurs de ces oiseaux; lorsqu'il croit être 
dans l'endroit convenable, il les jette a l'eau. Chaque cor- 
moran se met à la recherche des poissons ; quand il en 
aperçoit un, il plonge, le prend avec son bec et va le 
porter a son maître. 

Pour dresser les cormorans a la pêche, on commence 
par leur mettre un anneau au cou qui les empêche d'a- 
valer le poisson. Quelquefois on punit par des coups le 
cormoran qui mange le poisson au lieu de le porter au 
maître. 

Il paraît que ces animaux, malgré leur habit de plumes, 
sont assez sensila^es aux coups. Dans les provinces du 
Sud, il y a des hommes qui élèvent des canards pour le 



60 LA CHhNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

commerce. Ils ont des bateaux qui supportent une im- 
mense cage en bambou, beaucoup plus grande que le 
bateau lui-même. On tient dans la cage plusieurs cen- 
taines de canards. Le propriétaire conduit le bateau sur 
la rivière et dans le lieu qu'il juge à propos, s'accoste au 
rivage, ouvre la cage et lâche tous les canards qui se met- 
tent a boire et a courir la campagne en cherchant de la 
nourriture. Lorsque la fin du jour arrive et que l'homme 
veut retourner a la maison, il prend son gong (espèce de 
tambour en cuivre), bat quelques coups pour appeler son 
troupeau, et immédiatement tous les canards d'accourir 
et de se culbuter pour entrer dans la cage l'un avant 
l'autre. Celui qui reste le dernier est saisi par le batelier, 
et il lui applique une bonne rouée de forts coups qu'il 
n'oublie plus de sa vie. Voilà pourquoi tous accourent si 
vite à l'appel, chacun d'eux craignant de rester le dernier. 

« Dans les provinces de l'Est, on dresse un grand nom- 
bre de cormorans a prendre le poisson, et leur éducation 
est quelquefois si parfaite, qu'ils se dispersent à un signal 
donné et reviennent avec leur proie sans qu'on ait pris la 
précaution de leur attacher un anneau au cou. Un seul 
batelier peut aisément surveiller de douze a quinze de 
ces oiseaux, et bien qu'il y en ait des centaines sur l'eau, 
chacun d'eux connaît son propre maître. Si un seul 
saisit un poisson trop lourd pour lui, un autre vient a 
son aide, et a deux ils l'emportent a bord. Les oiseaux 
eux-mêmes sont nourris d'anguilles ou de poisson. Ils 
pondent, quand ils ont trois ans, des œufs qu'on fait cou- 
ver par des poules de grange, et l'on nourrit les petits 
avec du sang d'anguille et du hachis. On ne pêche pas 
durant les mois d'été (*). » 

« Une des choses les plus singulières à voir a Foucheou, 



(*) Middle Kingdom; par S. W. Williams. 



i)ES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 6i 

ce sontlespêcheursau cormoran, se tenantdebout, chacun 
sur un petit radeau de bambous qui n'a pas plus de deux 
pieds de largeur, dirigeant leurs oiseaux et faisant avan- 
cer leur radeau avec un long bambou, par une forte 
marée, au milieu de remous qui les menacent d'une mort 
certaine en cas d'accident. Ils paraissent complètement 
absorbés par le travail de leurs oiseaux subtils, qui plon- 
gent dans toutes les directions pour saisir leur proie. Mais 
le meilleur endroit pour voir la pèche au cormoran est 
dans les claires rivières du Che-kiang. Il est très-agréable 
de voir ces oiseaux chasser le poisson sous l'eau — la vi- 
tesse de leurs mouvements est étonnante, et quand ils na- 
gent le long d'un fond rocailleux, il est vraiment mer- 
veilleux de voir la rapidité avec laquelle ils allongent le 
cou de côté et d'autre dans les crevasses des roches, tout 
en continuant leur course précipitée a travers l'eau. Ils 
semblent tout fiers quand ils saisissent un bon poisson, 
et le portent en triomphe a leur maître. Celui-ci a géné- 
ralement un oiseau favori et attache une valeur relative 
à chaque individu de son troupeau ; quelques-uns se ven- 
dent moins d'un dollar. Je ne crois pas que l'anneau 
attaché par les pécheurs autour du cou des cormorans 
ait pour but de les empêcher d'avaler le poisson, mais 
bien de distinguer les oiseaux appartenant a chaque pê- 
cheur, car lorsque plusieurs bateaux étaient réunis, j'ai 
remarqué que chaque troupe avait des marques diffé- 
rentes, et que quelquefois l'une d'elles n'avait pas d'an- 
neaux. Ces oiseaux reconnaissent sans hésiter leurs maî- 
tres, et ils se trompent rarement de bateau en portant le 
poisson. J'en fis un jour mettre à l'eau quatre ou cinq 
troupes a la fois, et ayant commandé aux hommes de 
rappeler leurs oiseaux, ils revinrent tous sans une seule 
erreur. Quand ils sont dans le bateau ils sont désagréa- 
bles et paraissent stupides ; en outre, comme on les nourrit 
d'entrailles de poisson, ils ont une odeur dégoûtante. 
Lorsqu'ils arrivent le long du bateau, les hommes glis- 



62 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

sent sous eux un bambou, sur lequel ils se perchent, et a 
l'aide duquel on les soulève dans le bateau {*). » 

« On prend les moules dans de petits pièges en osier 
d'une forme cylindrique, qui sont attachés par une sim- 
ple corde et flottent avec la marée près du fond. On pose 
de semblables pièges pour attraper des crabes sur le bord 
des champs, et on les amorce quelquefois avec un petit 
poisson sec. Quand la marée descendante laisse les bords 
de la rivière à sec, les bateliers sautent hors du bateau 
et marchent dans la boue, ou se poussent en avant sur 
une planche avec un pied, à la recherche de tout ce qui 
se retire dans la vase. 

« Lorsque les nuits sont éclairées par la lune, de basses 
et étroites barques, munies d'une large planche blanche 
fixée a la préceinte et flottant sur l'eau, restent à l'ancre 
en eau calme; la lune luisant sur la planche, le poisson 
trompé saute dessus ou dans la barque. On peut voir près 
de Macao, par les soirées de clair de lune, vingt ou trente 
de ces barques de leurre qui se livrent à cette pêche. 
Quelquefois une barque, garnie d'une marche, monte et 
descend près de la côte en frappant des planches contre 
le fond et les côtés; les poissons effrayés se prennent 
dans le filet qui traîne a l'arrière. Les équipages de beau- 
coup de petits bateaux se réunissent pour chasser, en 
frappant et agitant Feau, le poisson dans leurs filets, ou 
dans une mare sur le bord de la rivière à la marée haute, 
où on le retient facilement à l'aide de claies, pour l'en 
oxlraire à la marée basse. Des plongeurs frappent des 
bâtons iun contre l'autre sous l'eau pour chasser leur 
proie dans les filets tendus a cet eff'et, ou l'attrapent avec 
les doigts du pied, quand, terrifiée par le bruit, elle se 
cache dans la vase. Ni la pèche avec des mouches ni la 
pêche a la ligne ne sont beaucoup pratiquées; l'ennui et 



l") Twelve years in China, par J. Scarlh. 



DES 310EURS ET USAGES DE LA CHINE. <i3 

le peu de profit qu'on en retire ne feraient trouver aux 
Chinois qu'une triste compensation dans l'élégance de 
l'attirail ou dans la science déployée pour approprier les 
mouches au goût du poisson (*). » 

« Un homme péchait de la manière la plus singulière. 
Il était perché sur un pont bas passant sur un ruisseau 
qui allait se déverser dans le canal. D'abord je crus qu'il 
avait amorcé un énorme poisson, mais, après plus ample 
examen, je reconnus que c'était tout simplement un ap- 
pât vivant, dont la nageoire dorsale était lacée à deux 
petits bâtons, un de chaque côté; avec ceux-ci il était lié 
par une attache à ce que je pris d'abord pour une canne 
a pêche. Le pauvre poisson s'ébattait dans l'eau, comme 
s'il eût voulu mieux attirer l'attention de ses confrères 
écaillés. L'homme tenait un petit trident à pointes de flè- 
che, avec lequel il frappait adroitement tout gros poisson 
qui venait admirer les tours du captif qui servait d'appât. 
Tout l'appareil était si simple que je m'étonne qu'on ne 
fasse pas ailleurs l'application de ce système. Ce serait 
magnifique pour la pêche du saumon dans quelqu'une des 
claires rivières de l'Ecosse, et l'on aurait tout le plaisir de 
cette pêche sans la confusion qui résulte des torches et 
d'un travail de nuit (**). » 



PEINTURE, SCULPTURE. 

Ils sont très-arriérés dans l'art de la peinture. A Macao, 
Canton et Hong-Kong, on fait quelque chose de semblable 
à nos portraits à l'huile et à nos tableaux de genre, par ce 

(*) Middle Kingdom, par S. W. Williams. 
(**) Twelve years in C/iina, par J. Scarth. 



Gi LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

qu'ils ont appris des modèles européens. J'ai vu d'excel- 
lentes têtes peintes par un artiste appelé Lam Kua , mais 
il faisait très-mal les mains, il ne savait pas dessiner. 

On peint des costumes, des bateaux, des poissons et 
des scènes de théâtre ou de la vie ordinaire, sur des feuil- 
les d'une pulpe d'arbre, blanches et veloutées. Les Euro- 
péens les connaissent sous le nom ôe papier de riz. A l'ex- 
ception des villes que j'ai nommées, où l'art est pour 
ainsi dire européen, la peinture est réduite a des traits 
avec une indication a peine visible de couleur et de clair- 
obscur. Si on mettait les ombresnécessaires sur un visage, 
on le croirait sali. 

J'ai connu aNingpo un peintre déjà vieux qui dessinait 
d'une manière admirable. C'était un homme de vrai ta- 
lent, et en Europe il serait devenu un grand artiste. Il 
n'avait presque pas d'idée de la couleur et du clair-obscur 
pour rendre le relief. Je lui fis voir un portrait que j'avais 
peint, d'un vieillard qu'il connaissait beaucoup ; il le re- 
connut sur-le-champ et fut dans le plus grand étonne- 
ment, le style de peinture étant tout à fait nouveau pour 
lui. Il le regardait de tous les côtés, et à différentes dis- 
tances, en faisant des grimaces d'admiration à amuser 
beaucoup tous ceux qui étaient présents à cette scène. 

L'art statuaire est plus avancé que celui de la peinture. 
Dans tous les temples il y a un grand nombre d'idoles, 
tantôt nues, tantôt drapées, tantôt de grandeur naturelle 
ou réduite, et tantôt de grandeur colossale. En général, 
ces statues sont mauvaises et grotesques ; mais j'en ai vu 
plusieurs , dans un temple qui se trouve dans la ville de 
Chin-gae a Chusan , qui honoreraient des artistes euro- 
péens; j'en ai remarqué de plus mauvaises exposées au 
public dans quelques-unes de nos grandes villes. 

La peinture n'est pas méprisée dans cet empire. Des 
mandarins amateurs, du plus haut rang, s'amusent quel- 
quefois a peindre, et font des cadeaux de souvenir avec 
leurs œuvres. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE, 65 

Ces Asiatiques aiment beaucoup les portraits : les fa- 
milles riches conservent dans la salle des ancêtres les 
représentations de leurs aïeux. La photographie y fera 
fortune. 



PETITS PIEDS. 

On soumet les pieds des petites filles a l'opération qui 
suit , vers la sixième année de leur âge : 

On replie sous la plante du pied quatre orteils, en lais- 
sant libre et droit seulement le gros orteil. On maintient 
ces quatre orteils repliés sous le pied au moyen d'une 
bande de toile de la largeur a peu près de six centimè- 
tres, a laquelle on fait faire plusieurs tours bien serrés; 
en même temps on force le pied en approchant autant 
que possible le bout du gros orteil du talon. Pour main- 
tenir cette position violente, on met les mêmes ligatures 
qu'aux orteils; on fait un tour de droite à gauche (de A 
à A) et un autre tour de l'orteil au talon (de B à B). 






Pour commencer , on tient les ligatures légèrement 
flexibles, et peu à peu on les resserre. Les petites filles 
souffrent immensément et pleurent beaucoup: elles ne 



r.O LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

peuvent pas marcher, mais l'impatience naturelle a leur 
âge les pousse à se lever et elles marchent en se cram- 
ponnant à la robe de leurs mères pour ne pas tomber. 
Ces douleurs durent cinq ou six mois. Après que le pied 
a pris la forme voulue, elles n'éprouvent plus la moindre 
douleur. 

Il y a des petites filles qui ne supportent pas l'opération 
que je viens de décrire sans avoir des enflures, des plaies 
et quelquefois la gangrène, qui leur font perdre les pieds 
et même la vie. Dans les hôpitaux que des missionnai- 
res anglais et américains ont tenus depuis plusieurs an- 
nées à Canton et Chang-haï, plus d'une enfant a été por- 
tée dans un état pitoyable provenant de la compression 
a laquelle on avait soumis ses tendres pieds. 

Les indigènes eux-mêmes ne connaissent pas au juste 
l'origine de cette étrange coutume. Voici ce que j'ai en- 
tendu raconter par un lettré, homme grave : Un petit 
pied a toujours été une beauté dans cette contrée; or il 
se trouva jadis le roi du Kiagnan Li-You (X* siècle de 
notre ère), prince quelque peu excentrique; il voulut ra- 
petisser les pieds de ses concubines ou de ses filles par 
le procédé déjà indiqué. Si tout autre l'eût fait, on aurait 
dit de lui qu'il était fou, mais comme c'était le monarque, 
tous les flatteurs de la cour de louer l'idée et de l'imiter. 
Dès lors cette coutume commença a devenir populaire. 

Beaucoup d'écrivains, même parmi ceux qui ont visité 
ou habité la Chine, ont avancé des choses erronées à pro- 
pos des petits pieds. 

Je citerai un cas récent. 

Le Révérend W. C. Milne, qui a résidé dans le pays 
plus de douze ans et qui a publié un livre sous le titre de 
la Vie réelle en Chine^ dit « qu'on supprime les^ ligatures 
« lorsqu'on a obtenu la conformation désirée; que les 
« femmes en sont réduites à se soutenir avec un parasol, 
« ou à s'appuyer sur un domestique ou sur le bras de 
« quelque petit-fils. » 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHI^'E. ti7 

Un personnage français qui remplit depuis plusieurs 
années un assez grand rôle, fut a Macao et a Canton pen- 
dant quelques jours en 1839, et publia dans laRexue des 
Deux-Mondes du mois de septembre de la même année , 
un récit étendu de son voyage. Il y dit que les Chinois 
ont adopté l'habitude de la compression du pied parce 
qu'ils connaissent le tempérament fougueux de leurs fem- 
mes Il ajoute: 

« Elles sont obligées de s'appuyer à chaque instant aux 

murailles pour ne pas tomber 

La compression... ne manque jamais de produire une 
vive inflammation qui se résout continuellement en ma- 
tière purulente d'une odeur infecte. Chez les femmes qui 
tous les jours renouvellent les bandages et lavent la plaie, 
cette odeur est en partie neutralisée, mais chez celles qui 
ne peuvent se permettre ce luxe de soins elle est vrai- 
ment insupportable. » 

Il raconte qu'il assista a une noce indigène, qu'on lui 
présenta la nouvelle mariée, et il dit à ce propos : 

« Je fus douloureusement ému en la voyant s'avancer 
vers nous en trébuchant; elle serait tombée vingt fois 
sans le secours de ses deux suivantes ; je fus au point de 
lui offrir l'appui de mon bras. » 

Si fixe avait ce bon monsieur dans sa tète l'idée de la 
plaie et de l'infection qui en résulte, qu'il fait dire à un 
richard de Canton , qu'il n'aime pas les femmes à petit 
pied parce qu'elles sentent mauvais (*). 



C) Cet article de la Reiue des Deux-Mondes dont j'ai cité quelques 
lignes est un bon échantillon des écrits de ces touristes aussi frivoles 
qu'osés, qui après avoir séjourné une semaine dans un pays dont 



08 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

On a fait croire aussi que les femmes mettent les pieds 
dans des souliers de fer ou de bois pour les obliger à se 
raccourcir! 

Eh bien ! je puis affirmer que tout cela n'est pas. Les 
ligatures ne se suppriment jamais, pas même pour dor- 
mir pendant la nuit. On les défait seulement pour se la- 
ver les pieds , et on les remet ensuite. Les dames riches 
se lavent les pieds tous les jours ou au moins très-sou- 
vent, mais celles qui ne sont pas dans l'aisance'manquent 
de temps pour pratiquer l'opération assez longue de délier 
les bandages et de les relier; aussi ne lavent-elles leurs 
pieds que chaque semaine et même moins souvent; de là 
vient la transpiration et la mauvaise odeur de plusieurs 
petits pieds. Les victimes elles-mêmes de cette coutume 
riraient de l'idée d'avoir des gangrènes à cause des liga- 
tures. 

Il peut se trouver quelque vieille femme infirme qui ait 
besoin d'un appui pour marcher (ceci arrive aussi parmi 
nous), et dans les rues mal nivelées et détestablement pa- 
vées de Macao, même les jeunes femmes ne se trouveront 
pas mal du soutien de leur parasol, mais dire des femmes 
chinoises en général qu'elles ne peuvent pas marcher sur 
leurs jambes toutes seules, c'est en donner une idée des 
plus erronées. 

Il est vrai néar moins qu'elles font une chute plus faci- 
lement qu'une femme européenne. Ayant perdu le mou- 
vement ou jeu du pied sous l'os delà cheville, elles 
marchent comme les canards; exactement comme si elles 
marchaient sur leurs talons. Quelquefois une jeune 



Hs ne connaissent pas mcme la langue, n'hésitent pas à en parler 
magistralement sous tous les rapports, pour l'instruclion du genre 
humain. Dans cet article se trouve, entre beaucoup d'autres, l'er- 
roné renseignement suivant : « Les Chinois gardent le secret sur les 
manières de travailler l'ivoire; la méthode et les outils qu'ils em- 
ploient nous sont également inconnus. » 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 69 

femme, dans un salon ou dans un jardin, mettra par 
coquetterie la main sur le bras ou l'épaule de son mari. 
L'air de faiblesse que le petit pied donne a la femme a 
un charme des plus intéressants pour les yeux des Chi- 
nois. Mais a part tout cela, les dames, pour si petit que 
soit leur pied, marchent très-bien et assez vite, mon- 
tent et descendent des escaliers sans le moindre appui. 
J'en ai même vu courir pas mal, quoique les pieds dans 
ce cas ne fussent pas très-comprimés. 

Les bandages et surtout leig souliers sont bien néces- 
saires à la femme pour qu'elle puisse marcher aisément. 

Enfin, le même R. W. C. Milne que j'ai tout a l'heure 
cité, dit ceci : 

« Si l'étroite compression des pieds occasionne réelle- 
ment de la peine ou de la douleur, il est merveilleux de 
remarquer l'absence complète de ces sentiments chez 
des femmes qui font dans la même journée une marche 
de plusieurs milles, chez des nourrices qui portent leurs 
enfants sans en éprouver la moindre incommodité, chez 
des servantes qui accomplissent des travaux devant les- 
quels reculerait le zèle des servantes européennes. Il est 
étrange de contempler avec quelle aisance des jeunes 
filles dont les pieds ressemblent au sabot d'un quadru- 
pède, exécutent les postures des danses les plus étranges, 
ou se livrent à leurs jeux dans les rues et dans les ruelles. 
Les femmes aiment beaucoup a jouer au volant; et, 
comme raquette, elles se servent de leur pied, sans pa- 
raître en éprouver la moindre gêne. J'ai vu, dans une 
troupe de jongleurs nomades, une femme soulever une 
table sur ses deux pieds difformes, la balancer dans l'air, 
la tourner et retourner sur ses deux bouts, sans mani- 
fester la moindre douleur. » 

Il est très-certain que les indigènes attachent une im- 
portance de beauté au petit pied. J'ai souvent observé 



70 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

qu'en parlant d'une femme il était tout de suite question 
de son pied. Par exemple, on disait : « Avez-vous vu 
M""* F.... qui s'est mariée avec notre ami M. G.... ? — Oui, 
je l'ai vue. — Est-elle belle? — Oh! oui , elle a un pied 
comme cela, w Et en disant ces paroles l'interlocuteur 
approchait les deux doigts, pouce et index, de sa main 
droite en indiquant un pied de six centimètres. Je pense 
aussi qu'une demoiselle qui n'aurait pas le pied compri- 
mé trouverait difficilement à se marier convenablement. 
Malgré tout cela, j'ai la conviction que la petitesse du 
pied est loin de causer sur l'esprit du Chinois autant d'im- 
pression qu'un gracieux visage ou d'autres traits de beauté; 
il en reçoit a peu près, je crois, la même illusion qu'un 
européen trouve dans un petit pied non estropié d'une 
dame a crinoline. Je raconterai un fait entre plusieurs 
autres dont je pourrais faire l'énumération : 

Un jour, j'avais été invité à une noce par un ami qui 
vint a se marier, et avec lequel j'étais assez lié. Après la 
cérémonie, tous les convives se trouvaient, selon l'habi- 
tude, assis a différentes tables où il y avait du thé et des 
gâteaux. Le nouveau marié s'entretenait un peu, tantôt 
avec les uns , tantôt avec les autres. Quand vint mon 
tour et qu'il fut assis près de moi, je m'aperçus qu'il était 
tout déconcerté. Il me dit : « Avez - vous regardé ma 
femme? — Oui, répondis-je. — Comment l'avez-vous 
trouvée? — Très-bien ; pourquoi me demandez-vous 
cela? et vous, comment l'avez-vous trouvée? — On m'a- 
vait assuré qu'elle était jolie, mais elle me paraît laide! 
— Pourtant elle a un pied excessivement petit. — Oui, 
c'est vrai, me répondit le nouveau marié avec distraction 
et très-peu consolé par ma remarque, elle a un pied très- 
petit, et, ajouta-t-il, elle brode très-bien. » 

LesTartares mandchous, dominateurs actuels de l'Em- 
pire, n'ont jamais fait déformer les pieds de leurs fem- 
mes. L'impératrice et toutes les dames de la cour, ainsi 
que les femmes et les filles des nombreux Tartares qui se 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 71 

trouvent dans le pays, soit comme mandarins, soit comme 
officiers et soldats, toutes ces dames, dis-je, ont les pieds 
au naturel et font usage de grands souliers, a la semelle 
épaisse de 2 ou 3 centimètres. 

Les nonnes de la religion bouddhique ont aussi de 
grands pieds. Il y a, dans tous les couvents, des petites 
filles qui sont vouées par leurs parents au service de Fo, 
et les abbesses de ces monastères achètent aussi de 
jeunes filles qu'elles élèvent pour le culte. 

A Macao et a Canton, les canots dont on se sert pour 
aller de terre aux vaisseaux , sont conduits par des fem- 
mes. Ces batelières ont les pieds au naturel, et quand 
elles sont abord, elles ne font pas usage de souliers. Elles 
demeurent toujours sur mer, n'ayant pas de logement à 
terre, et composent ainsi une population de bateaux. 

Les Européens n'ont guère visité, excepté dans ces 
dernières années, que Canton et Macao. Ce fait est proba- 
blement l'origine de l'idée assez répandue en Europe, 
que seulement les femmes riches ont le petit pied. 

Cette difformité est presque générale dans l'Empire, 
même parmi les servantes, les femmes des laboureurs 
qui travaillent elles-mêmes dans les champs, et les men- 
diantes. 11 est vrai que les ligatures des femmes du peuple 
sont moins serrées, surtout celles qui font approcher le 
talon du bout des orteils. Leur pied par conséquent n'est 
pas aussi déformé et petit que celui des grandes dames, 
sans être pour cela plus beau. C'est une de ces femmes 
travaillant dans un champ que j'ai vue courir. 

Souvent la femme dont le pied n'est pas très-petit, le 
diminue en apparence au moyen d'un talon postiche 
en bois qu'elle met sous la chaussette. On porte aussi 
quelquefois des petits pieds tout k fait faux. La femme 
marche sur eux comme sur des échasses. La longueur 
de la robe empêche de découvrir la supercherie. Sur les 
théâtres, ce sont les jeunes garçons qui jouent le rôle 
des dames : ils portent par ce moyen des petits pieds par- 



72 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

faitement bien imités : on n'imaginerait jamais que c'est 
un homme habillé en femme. 

Il paraît que des femmes tarlares ont voulu quelquefois 
payer le tribut à la mode et déformer les pieds de leurs 
filles, ce qui n'a pas été bien reçu par leurs compatriotes. 
Vers 1840, l'Empereur stigmatisa Tlans un décret cet usage 
bas et vulgaire , et rappela aux familles tartares qu'en 
l'adoptant elles privaient leurs filles de la chance d'être 
admises dames d'honneur dans l'intérieur du palais im- 
périal. 

11 y a des écrivains indigènes célèbres, qui se sont 
récriés contre cette habitude de déformer les pieds des 
femmes, mais jusqu'ici la folie de la mode l'a emporté 
sur le bon sens. 

11 va sans dire que le pied devient plutôt déformé que 
petit. Couvert des ligatures, d'un petit bas qu'on met par 
dessus et du soulier, il ne ressemble pas mal à un petit 
sabot de quadrupède. Cette déformation n'est pas, dit-on, 
sans remède. En laissant le pied libre il revient peu à 
peu et de lui-même a ses formes naturelles. Si l'on veut 
hâter la résurrection on cause des douleurs. J'ai entendu 
raconter qu'une Européenne accueillit chez elle, il y a 
quelques années, deux orphelines déjà nubiles ; elle leur 
ôta les ligatures des pieds et eut le plaisir de les voir, 
après quelque temps, marcher comme nous. 

Je terminerai ce paragraphe par une observation qui, 
pour avoir été faite cent fois, n'en a pas moins sa place 
naturelle ici. Les Européens peuvent à peine concevoir 
que les Asiatiques qui nous occupent aient un goût aussi 
absurde et irraisonnable. Pourtant nous en avons un 
autre qui n'est pas moins ridicule et qui est bien plus 
fatal pour la santé des femmes : je parle naturellement 
du corset et de la manie de rendre la taille mince outre 
nature. Pour qu'elle le paraisse davantage a la faveur du 
contraste, on a adopté d'immenses crinolines. Par ces 
procédés si factices, une femme au naturel et une femme 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 75 

européenne habillée sont les deux choses du monde qui 
ont le moins de ressemblance. 



PRESTIDIGITATION. 



Il y a des prestidigitateurs qui font apparaître ou dis- 
paraître les objets, qui avalent de larges épées, qui font 
sortir de grosses boules massives de leurs oreilles, de 
leur nez ou de leur bouche, et qui étonnent enfin les 
spectateurs par toute espèce de tours de force. 

Des Européens, témoins de ces spectacles, en ont ra- 
conté des merveilles ; quant à moi , je n'ai eu l'occa- 
sion de rien voir de supérieur ni même d'égal à ce que 
j'ai vu en Europe. Par cette raison et parce que la des- 
cription de ces scènes intéressent peu le lecteur, vu le 
doute qu'elles laissent toujours sur l'esprit, je m'abstien- 
drai d'entrer dans plus de détails a ce sujet; je donnerai 
seulement la traduction d'un correspondant du Times ^ le- 
quel écrivait de Pékin a la fin de 1860 : 

« Voila un jongleur! un homme étonnant! 11 prend 
deux morceaux de fil métallique à pointe aiguë, longs de 
deux pieds , les introduit dans ses narines et les fait 
descendre ensuite dans sa gorge. Il n'y a pas de trompe- 
rie, car il ouvre la bouche toute grande, et l'on voit les 
fils de métal entrer dans son gosier. Ensuite il prend 
deux balles de plomb, l'une de la grosseur d'une balle de 
fusil ordinaire, l'autre pesant 12 onces. Il avale la petite 
en premier. Avec beaucoup de contorsions il les fait re- 
monter, et la petite balle reparaît la première. Il retire 
les fils métalliques par son nez et crache du sang. Une 

5 



lï LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

pluie de Eapèques récompense ce tour. Ensuite, il avale 
une épée, s'enfonce des bâtons pointus dans les oreilles 
et dans les yeux, et exécute une foule de tours trop nom- 
breux pour être rapportés. Si M. E. T. Smith pouvait 
l'engager kDrury-Lane, il ferait fortune. » 



PRISONS. 



Il n'est jamais entré dans les principes de l'adminis- 
tration chinoise d'avoir des prisons spacieuses et propres _ 
Il paraît qu'on a tenu à inspirer la crainte d'une arresta- 
tion. Plus les crmies des détenus sont graves, plus étroi- 
tes sont leurs prisons. 

La nourriture que le gouvernement alloue pour les 
prisonniers est mauvaise et mesquine, et encore les di- 
recteurs de l'établissement en fraudent la moitié. 

Il y en a qui sont chargés de chaînes de cette manière : 
un anneau au cou et un autre à chaque poignet et a cha- 
que pied, puis une chaîne qui, descendant du cou, com- 
munique avec les anneaux des mains et des pieds. Pour 
leur sommeil, on attache ces détenus a une poutre qu 
chacun a près de la tête, de manière qu'ils ne peuvent 
plus se mettre debout que le lendemain quand on lej? 
détache. 

Voici ce que dit a ce sujet M. Scarth (*) : 

« Les horreurs d'une prison chinoise sont si grandes, 
que les criminels, considérant la mort comme un soula- 
gement, vont avec une apparente indifférence au sup- 



(*) Twelwe years in China, 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHLNE. 75 

plice. A Chang-hai, j'en ai vu blottis dans des cages 
comme des bètes fauves, roulés dans la boue, mendiant 
quelque chose à manger. Dans le cœur de Thiver, les 
criminels sont enchaînés les uns aux autres en longues 
files, et il n'est pas rare que l'un d'eux succombe et 
reste mort pendant plusieurs heures entre ses compa- 
gnons! Il arriva un jour que des pirates furent pris et 
débarqués près des factoreries étrangères (a Chang-haï;. 
On n'eut pas assez de chaînes, et pour attacher ces mal- 
heureux les uns aux autres, on leur perça les mains avec 
des clous rivés! A Fou-chaou, je trouvai un prisonnier 
qu'on portait dans la ville assis dans une cage qui était 
à peine suffisante pour contenir son corps. On avait coupé 
deux barreaux du toit pour faire un trou par où la tète 
pût sortir. A chaque mouvement des porteurs , son cou 
ou sa figure s'ensanglantaient contre les bouts des bar- 
reaux coupés. Tous les habitants de Canton se souvien- 
nent de ces quatre hommes qui, exposés au public, fu- 
rent placés dans une cangue avec une garde autour et 
restèrent ainsi jusqu'à mourir de faim. » 

En 1859, les Anglais découvrirent à Canton une prison 
où il y avait plusieurs hommes condamnés à mourir de 
faim. On trouva parmi ces squelettes vivants un ou deux 
cadavres dont les rats mangeaient ce qui restait de chair 
sur les os. 

Voici ce que raconte le chirurgien-missionnaire, M. W. 
Lockhart, à l'occasion d'une visite qu'il dut faire dans la 
prison de Chang-ha'i : 

« Après avoir été battu, le criminel est attaché sur une 
croix basse, les bras étendus et agenouillé sur une chaîne 
repliée] c'est une torture dont l'agonie est inconcevable. 
Il reste dans cette position, et quelquefois au soleil, pen- 
dant des heures. L'épuisement et la mort en sont fré- 
quemment la suite au bout de quelques jours ; et 
quand il n'en est pasainsi, et que la mort ne vient pas 



76 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

au secours de la victime pendant l'infliction delà torture, 
elle est paralysée ou estropiée pour le reste de la vie. 

« Voici un système adopté dans le bureau du magistrat 
pour extorquer de l'argent ou la déposition de personnes 
d'une condition respectable : Quelques courts et minces 
bambous sont attachés par une extrémité, puis écartés à 
l'extrémité libre ; les doigts sont insérés dans l'intervalle, 
et l'on serre plus ou moins les baguettes de bambou a 
l'aide d'une corde qui les enroule, jusqu'à ce que l'homme 
pousse des cris de douleur et qu'il consente à donner son 
argent ou sa déposition , suivant ce qu'on lui demande. . 

« Quelques hommes avaient des chaînes aux mains et 
des barres de bois attachées aux pieds. En outre, un lien 
ou anneau de fer ovale était placé au-dessus du genou, 
la jambe étant fléchie sur la cuisse ; pour tenir celle-ci 
en place, une tringle de fer était passée par le milieu de 
lanneau au jarret et fixée de manière à ne pouvoir être 
retirée; la courbure forcée du genou en cette manière 
causait aux malheureux prisonniers une douleur poi- 
gnante! . 

a Un homme avait une paire de menottes qui étaient 
trop petites pour ses poignets. Il s'ensuivit une grande 
enflure des mains et de Tavant-bras, jusqu'à ce que les 
menottes fussent ensevelies sous la chair et les os mis à 
nu. On lima alors les menottes et on les enleva, au 
grand mécontentement du geôlier. » 

Je ne veux pas parler des supplices, pour en épargner 
l'horrible description à mes lecteurs. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 



PROSTITUTION. 

Le fléau de la prostitution, avec toutes ses conséquen- 
ces, est aussi hideux dans ce pays que dans beaucoup 
d'autres. Lors de la guerre de 1840, quelques bateaux, 
chargés de femmes malades, furent envoyés vers les 
Anglais, près de Nankin. Le but de cette manœuvre mili- 
taire de nouvelle invention était de mettre hors de com- 
bat le plus grand nombre possible de soldats en les en- 
voyant a l'hôpital. 

Dans toutes les villes, il y a des maisons de courtisa- 
nes connues et tolérées par la police. 11 y en a aussi sur 
l'eau dans de beaux bateaux , la plupart des grandes 
villes de cet empire étant bâties sur les bords des fleu- 
ves. Ces bateaux ne sont pas construits pour naviguer, 
mais seulement pour soutenir à flot une espèce de mai- 
son en bois dans laquelle se trouve un salon et plusieurs 
chambres et même un second étage. Les bains de la 
Samaritaine à Paris peuvent donner une idée de ces ba- 
teaux àiU des fleurs . On les appelle ainsi parce qu'ils 
sont très-joliment ornés, peints et dorés, et on voit pres- 
que toujours des fleurs par les croisées et sur la terrasse. 

Dans un de ces bateaux il se trouve tout un établisse- 
ment de femmes qui en font leur demeure. Il est assez 
général, pour une partie d'amis, même parmi les gens 
mariés , honnêtes et sérieux, d'aller passer la journée 
dans un bateau de fleurs. Il y a plusieurs femmes qui 
savent jouer de quelque instrument de musique et qui 
chantent; elles jouent aux échecs et aux dominos; elles 
fument la pipe et l'opium. Quelques hommes vont au ba- 
teau comme on va au spectacle ou à une partie de cam- 
pagne. 



78 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 



PYROTECHNIE. 



Les feux d'artifice sont beaucoup plus populaires et 
fréquents dans ce pays qu'en Europe. 

Non-seulement on en voit à toutes les processions et 
fêtes publiques, mais aux mariages, aux enterrements, 
lors de l'arrivée ou du départ des parents et amis. Dans 
toutes ces occasions, les gens pauvres se contentent de 
faire brûler des pétards. Ceux-ci sont souvent attachés 
l'un contre l'autre de manière a former une longueur 
de plusieurs mètres. On les suspend au moyen d'un haut 
mcât, et quand on y met le feu, les pétards sautent immé- 
diatement l'un après l'autre, faisant retentir un étourdis- 
sant feu roulant. 

Voici ce que dit l'abbé Grosier a ce sujet: 

(t Les représentations de fleurs et de fruits en feu, or- 
nés de leurs couleurs naturelles, furent longtemps les 
pièces d'artifices qui étonnèrent le plus les spectateurs 
européens lorsqu'ils étaient admis aux fêtes données par 
l'empereur 

« Les Chinois ornent les scènes d'artifices d'animaux de 
toute espèce; ils y représentent des lions, des tigres, des 
dragons, des serpents; souvent ils y joignent, comme 
décoration, des treilles chargées de pampres et de raisins. 
Ils excellent surtout dans l'imitation de ces raisins , les- 
quels, malgré le feu qui les pénètre, conservent la cou- 
leur qui leur est propre 

« La pyrotechnie chinoise a aussi ses pièces d'artifice 
destinées à courir sur les eaux, dont elle se plaît à em- 
bellir la surface en la peuplant de cygnes et de canards 
en feu w 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 79 

Dans le Voyage en Chine de Barrow, on peut lire la 
description d'un magnifique feu d'artifice qui termina 
une grande fête donnée par l'empereur Kanghi : 

« Parmi les différentes choses que j'admirai dans ce 
feu, dit lord Macartney, il y avait une caisse verte de cinq 
pieds carrés qu'on éleva a cinquante ou soixante pieds 
de terre, au moyen d'une poulie. Le fond de cette caisse 
était construit de manière que , lorsqu'elle fut à cette 
hauteur, elle s'ouvrit tout a coup et il en sortit vingt à 
trente cordons garnis de lanternes qui se déployèrent 
graduellement. Il y en avait au moins cinq cents , et 
toutes éclairaient et étaient proprement colorées par 
la flamme qui était dedans. Les lanternes étaient , je 
crois, de gaze ou de papier. Leur descente et leur dé- 
ploiement se répétèrent plusieurs fois, et chaque fois 
elles offraient de nouvelles formes et de nouvelles cou- 
leurs. De chaque côté et a quelque distance de la grande 
caisse, il y en avait de petites qui s'ouvraient de la même 
manière et d'où il sortait un immense réseau de feu avec 
des divisions de toute forme et de toute grandeur. Il y 
avait des sphères, des carrés, des hexagones, des octo- 
gones et des losanges; les réseaux brillaient comme le 
cuivre bruni le plus éclatant, et dès que le moindre vent 
les agitait, il en sortait des flammes qui ressemblaient à 
des éclairs et réunissaient toutes les couleurs de l'arc-en- 
ciel. 

(( Les feux d'artifice se terminèrent par un volcan, 
c'est-a-dire par une explosion générale de fusées, de ser- 
penteaux, de pétards, de bombes et de grenades. » 



80 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 



RELIGIOIVS. 



Il n'est pas facile de donner une notion exacte sur le 
culle public ou religion dÉlai de la Chine. Il y a des 
temples, des idoles, des sacrifices d'animaux, des encens 
brûlés, des cérémonies, des processions ; et avec tout cela 
il n'y a pas, a proprement parler, de religion^ comme 
nous entendons ce mot. L'empereur adore, a Pékin , 
dans des temples différents et spéciaux, le ciel, la terre, 
le soleil et la lune ; et met, dans ces occasions, une robe 
pontificale dont la couleur change selon le temple où il 
se rend. Il est sévèrement défendu à toute autre personne 
que le souverain d'adresser des prières ou des adorations 
h des objets célestes : on voit par la qu'ils ne sont pas 
considérés comme des dieux. Des personnages d'un rang- 
inférieur au prince peuvent sacrifier aux esprits du vent, 
de la pluie, du tonnerre, du dragon, des patrons spé- 
ciaux des villes et des villages. Ceux-ci sont nommés par 
l'empereur parmi les hommes grands ou vertueux qui 
ont rendu des services importants. On sacrifie aussi aux 
mânes de Confucius et des ancêtres, et à ceux de certains 
sages ou guerriers célèbres auxquels on a élevé des tem- 
ples par ordre de l'empereur. Pour sacrifier, on ne tue 
aucun animal devant les autels : on apporte tout simple- 
ment des veaux, des cochons, des lapins, ou d'autres 
animaux déjà morts et préparés pour être cuits. Après la 
cérémonie, on fait un repas et l'on se réjouit. Mais tous 
ces actes sont plutôt des superstitions (dont le nombre, il 
paraît, augmente tous les jours) que les rites d'aucune 
croyance. Autrement, comment pourrait-on concevoir 
qu'on trouve des milliers de Chinois, lesquels étant de 
fanatiques bouddhistes ou musulmans, exécutent cepen- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 81 

dant toutes les cérémonies du culte officiel avec la même 
gravité et bonne foi que tous les autres Chinois? 

Et est-ce qu'il n y a pas eu des empereurs très-fanati- 
ques bouddhistes, qui. au lieu de détruire le culte offi- 
ciel, en ont observé, au contraire, les cérémonies comme 
les autres empereurs confuciens? 

Cela prouve bien qu'ils ne considèrent pas ces cérémo- 
nies comme des rites d'une religion, laquelle se trouve- 
rait alors en opposition avec la leur. Quant aux idoles 
des hommes célèbres, il n'y a pas de doute qu'on ne 
puisse les comparer aux statues que nous élevons en 
Europe; et les sacrifices et encens brûlés équivalent aux 
honneurs militaires et funèbres qui sont en usage parmi 
nous. Pour des hommes moins importants, l'empereur 
décerne des arcs de triomphe, des tombeaux d'honneur, 
et des tablettes écrites qui sont conservées dans les fa- 
milles. 

Dans le grand ouvrage officiel intitulé Statuts de VEm- 
pire^ il se trouve une ordonnance qui règle le nombre et 
la qualité des temples qu'il doit y avoir dans toutes les 
grandes villes. En voici un aperçu : 

« Quant aux temples ou lieux destinés aux sacrifices, 
les chefs-lieux de chaque 'province^ de même que les 
chefs-lieux de département^ district, arrondissement et 
canton^ doivent avoir : 

1° Un autel dédié au génie de la terre et de ses produc- 
tions ; 

2° Un autel dédié au vent^ aux nuages, au tonnerre^ a 
la pluie ^ aux montagnes et aux rivières ; 

S** Un autel dédié au premier agriculteur; 

4° Un temple dédié a la littérature ; 

5° Un temple dédié k la suite des empereurs qui ont 
gouverné la Chine ; 

6' Un temple à la constellation de la grande Ourse; 



82 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

V Un temple dédié aux fossés d'enceinte (gardiens) de 
Li cité; 

8° Un autel dédié au démon qui cause les maladies; 

9° Un temple honorifique dédié aux ministres d'État 
renommés pour les services qu'ils ont rendus à leur 
pays ; 

10° Un temple honorifique dédié aux sages des villages; 

11° Un temple honorifique dédié aux hommes qui ont 
été des modèles de fidélité, de sincérité, de droiture et 
de piété filiale; 

12° Un temple honorifique aux jeunes filles qui se sont 
distinguées par leur éminente chasteté, alix femmes ma- 
riées qui se sont aussi distinguées par leurs vertus et 
leur pudeur. 

«Maintenant, certaines villes doivent avoir certains 
temples dédiés à des divinités particulières. Ainsi, cha- 
que ville chef-lieu de département^ de même que les 
villes chefs-lieux des arrondissements qui ressortissent à 
la province de Tchi-li^ doivent avoir un temple honori- 
fique dédié a la fidélité éclatante ; chaque chef-lieu de 
province doit avoir un temple dédié au dragon génie, un 
autre temple honorifique dédié aux sages et aux hommes 
de mérite. En outre, certaines provinces, étant plus re- 
marquables que d'autres pour certaines productions na- 
turelles, ont encore d'autres temples particuliers. Ainsi, 
la province de Tchè-klâng a un temple dédié aux pre- 
miers vers a soie, parce que cette province a été, de 
temps immémorial, renommée pour la culture de la 
soie. » (*) 

Il ne faut pas perdre de vue que dans ces temples il 
n'y a ni prêtres ni aucune espèce de service religieux. 
Ce sont plutôt des monuments civils. 



(*) Chine moderne, par M G. Pautier. 



I 
i 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 83 

Le missionnaire américain S. W. Williams, dans son 
grand et important ouvrage sur la Chine, raconte qu'en 
1835, a la suite d'une grande sécheresse, le gouvernement 
de Canton publia un édit singulier dont il donne la co- 
pie. Le haut mandarin enjoignait de se présenter à qui- 
conque se croirait en mesure de faire tomber la pluie au 
moyen de prières ou d'exorcismes, en lui offrant des ré- 
compenses en cas de réussite. Un prêtre de Bouddha se 
présenta; on lui dressa un autel, et il se mit pendant 
trois jours à faire des pénitences et des cérémonies ridi- 
cules. Si par hasard il avait plu, il serait devenu un 
homme important; mais comme il n'en fut rien, on se 
moqua de lui. Le gouverneur chinois aurait accepté de 
même les services d'un brahmane hindou ou d'un adora- 
teur de Zoroastre pour intercéder vis-a-vis du ciel. 11 se 
disait probablement touchant ces prières ce que quel- 
ques-uns disent des médicaments homœopathiques : 
(( S'ils ne guérissent pas, du moins ils ne font pas de mal. » 

M. Scarth [Twelweyears in China) raconte qu'en 1847, 
a la suite de pluies incessantes, il y avait a Ningpo beau- 
coup de misère. Les mandarins se rendirent deux ou 
trois fois dans un temple pour prier les dieux de faire 
cesser la pluie. Celle-ci continuant, il fut décidé de tirer 
les idoles de leurs autels et de les mettre au milieu de la 
cour, exposées elles-mêmes a la pluie, pour voir si cela 
leur plairait. Le temps, qui avait été orageux pendant 
plusieurs semaines, se mit enfin au beau. 

L'idée est assez répandue en Europe qu'il existe une 
religion appelée de Confucius^ et qu'elle est la religion 
oflicielle de cet Empire. C'est une erreur ; il n'a jamais 
été considéré que comme un grand sage et un homme 
bon et vertueux. 

Je parlerai de lui plus loin, et je donnerai un aperçu 
de ses écrits. 11 suffit, pour le moment, de dire qu'à sa 
mort il jouissait d'une grande célébrité, et le roi de Low, 
qui n'en avait pas fait grand cas, lui fit rendre de grands 



«t LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

honneurs funèhrcs. Il y assista lui-même, et, prosterné 
devant son tombeau, il le reconnut pour son maître ; cé- 
rémonie qu'il renouvela chaque année, qui a été continuée 
depuis et même convertie en loi. C'est un usage sacré chez 
les Chinois d'aller tous les ans, au jour qu'on peut appe- 
ler des morts, se prosterner devant les tombeaux de 
Uuirs ancêtres et de pratiquer certaines cérémonies reli- 
gieuses. Tous les mandarins et les lettrés rendent cet 
honneur a Confucius ; et comme il n'est pas possible que 
tous se transportent au lieu oii se trouve le véritable 
tombeau, on a érigé, dans toutes les villes de quelque 
importance, un édifice ou temple destiné à le représen- 
ter. De la vient que plusieurs Européens ont cru et 
croient encore qu'on lui rend un culte divin ; et il est 
assez général de dire que la religion officielle en Chine 
est celle de Confucius. 

La vérité est que le gouvernement de ce pays singulier 
ne professe en réalité aucune religion. Il reconnaît sans 
doute le pouvoir du Ciel et d'un Être suprême, mais il 
ne traduit cette idée par aucun signe matériel. Point de 
dieux, point de mythologie, point de prêtres. Le Ciel! 
On menace les méchants avec la punition du Ciel ; on 
encourage les bons avec la récompense du Ciel : on a 
toujours le Ciel dans la bouche ; mais enfin, qu'est-ce 
({ue veut dire le Ciel ? Personne ne le sait et ne s'occupe 
guère de le savoir. Cette absence même de croyances 
religieuses a été probablement la cause de la tolérance 
des gouvernants de ce pays. On ne les a pas vus s'op- 
poser à l'introduction et à la propagation du judaïsme, 
du bouddhisme , du mahométisme , du rationalisme 
(culte de Tao, secte de Laotseu), ni même du christia- 
nisme ; car si, dans les derniers siècles^ la religion chré- 
tienne a éprouvé des contrariétés et des persécutions, 
il ne faut les attribuer qu'à des causes politiques dont 
nous parlerons en un autre chapitre. 

Confucius, dont les écrits sont l'Evangile des Cliinois. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 85 

n'enseigne pas la doctrine de Timmortalité de Tàme. Ses 
observations, dit M. Williams, sur des sujets religieux 
furent très-peu nombreuses ; il ne prêcha jamais les de- 
voirs de l'homme envers aucune autorité au-dessus du 
souverain delà nation ou le chef de la famille, bien qu'il 
se croyait revêtu par le ciel de la mission de restaurer les 
doctrines et usages des anciens rois. Il avouait qu'il sa- 
vait très-peu de chose à propos des dieux, qu'ils étaient 
en dehors de la compréhension humaine, et que le devoir 
de l'homme est plutôt de se conduire bien envers ses 
semblables que d'adorer des esprits inconnus. Il disait : 
« Puisque nous savons si peu de la vie, comment pour- 
rions-nous connaître ce qu'il y a après la mort {*) ? » 

Au milieu de toutes ces vagues doctrines, on ne peut 
se dispenser de reconnaître que ces indigènes croient à 
une espèce d'immortalité de l'âme. Pourquoi brûlerait- 
on des parfums aux mânes des ancêtres ? pourquoi leur 
ofifrirait-on des sacrifices? pourquoi leur enverrait-on 
des meubles et des viandes par le moyen du feu dans le 
royaume des ombres? pourquoi enfin pratiquerait-on 
tant d'autres superstitions, toutes fondées sur la croyance 
de l'existence indéfinie des esprits des morts? 

La religion de Bouddha fut introduite en 73 de notre ère 
et se répandit rapidement. Il y a eu plusieurs Empereurs 
qui ont été bouddhistes, et quelques uns très-fanatiques, 
qui ont prêché eux-mêmes le bouddhisme. Heureusement 



(') En réalité un grand nombre d'indigènes, probablement la 
majorilé, qu'ils croient ou qu'ils ne croient pas en l'existence d'un 
Être suprême, attachent si peu d'importance aux affaires de reli- 
gion qu'ils peuvent étremis dans la même classe que Tun d'eux qui 
me disait un jour en parlant sur ce sujet : «Je crois qu'il y a bien 
« des hommes qui sont des imbéciles : supposez qu'un individu 
« est bon, pourquoi adresser des prières à Dieu? supposez qu'il est 
« méchant, à quoi pourront lui servir ces prières? Dieu ne les écou- 
« tera pas.» {Twelve yeau in China, par J. Scarlh, p. 93.) 



80 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

aucun d'eux ne s'est départi de ces principes de tolérance 
religieuse qui font l'éloge du gouvernement chinois. 

A Pékin il y a 50 temples bouddhiques, et dans tout 
l'empire plusieurs milliers, tous élevés et entretenus aux 
frais des adorateurs de Fo. La plupart de ces monastères 
possèdent des biens-fonds qui leur ont été laissés en hé- 
ritage par des dévots. 

Six siècles avant J.-C. le philosophe Lao-tseu fonda une 
religion dite de Tao (la Raison). Elle possède 4 temples 
a Pékin et un au moins dans chaque ville de l'empire ; 
ils sont desservis par des prêtres. Cette religion a un ciel 
et un enfer. Les sectateurs ne sont pas de beaucoup aussi 
nombreux que ceux de Fo (Bouddha). 

Quand les Tartares Mongols conquirent cet empire, 
vers la fin du xiv* siècle, la religion de Mahomet s'y in- 
troduisit avec eux. Depuis lors il y a eu des mosquées 
dans quelques villes et il se trouve des musulmans parmi 
les employés civils et militaires. J'ai visité une de ces 
mosquées a Ningpo. Un vieillard qui en était chargé 
lisait l'arabe et le comprenait un peu : sa prononciation 
chinoise allait jusqu'au point de rendre les paroles pres- 
que inintelligibles : au lieu de dire kitah (livre), il disait 
tchitabou. 

Il paraît, d'après une inscription trouvée en 1625 à 
Sing-nan-fu , que les prêtres chrétiens nestoriens étaient 
établis dans ce pays vers l'an 500 de J.-C. 

Le premier missionnaire catholique apostolique qui 
arriva a Pékin fut Jean de Monte Consino, l'an 1290 ; il fut 
très-bien reçu par l'empereur mongol régnant. D'autres 
missionnaires arrivèrent ensuite comme lui de Rome, 
en traversant la Tartarie. Cette route fut fermée aux mis- 
sionnaires lors de ravénenient de la dynastie des 3Iings^ 
qui chassa les Mongols ; mais Dieu voulut leur ouvrir un 
autre chemin , et deux nouveaux missionnaires venus 
par le cap de Bonne-Espérance et le port de Macao occupé 
par les Portugais, pénétrèrent à Pékin en 1580. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 87 

Depuis cette époque la religion chrétienne a existé 
avec différentes vicissitudes dont nous parlerons dans 
un chapitre ad hoc. 

En ce moment, il y a a peine un demi-million d'ïn- 
digènes chrétiens catholiques. 

Les missionnaires catholiques qui entrèrent dans l'em- 
pire au XVI* siècle y découvrirent des synagogues de 
juifs, avec des inscriptions en hébreu. Il y en avait à 
Hang-tcheou-fou , a Nan-king et a Kae-foung-fou dans la 
province de Honan. Cette dernière était la plus considé- 
rable et s'est conservée jusqu'à ce jour; les deux autres 
n'existent plus depuis longtemps. Les Chinois qui sui- 
vaient le judaïsme avaient un grand nombre de livres et 
de manuscrits hébreux, mais ils ne les comprenaient 
point. Quand on leur parlait de Jésus-Christ, on restait 
convaincu qu'ils n'en avaient pas la moindre idée. Ce fait 
tendrait à prouver que les colonies de juifs en Chine 
étaient d'une grande antiquité. Ces sectaires professaient 
pour Confucius la même adoration que le reste des 
Chinois. 

Il est vrai que d'après une inscription cette synagogue 
de Kae-foung-foLi fut bâtie l'an 1163 de J.-C. ; mais on 
sait aussi, d après d'autres inscriptions, qu'elle fut détruite 
par une inondation du Hoang-ho l'an 1446, et qu'elle 
était pourtant debout en 1642, époque où elle fut abattue 
de nouveau ; et pourtant elle fut encore rebâtie. 

Il y a quatre ou cinq ans, une riche famille Israélite de 
Londres a envoyé des agents qui se sont rendus à Kae- 
foung-fou ; ils ont trouvé la synagogue et une centaine de 
juifs chinois très-pauvres, qui avaient quelques livres 
et rouleaux écrits en hébreu : ils leur furent achetés et 
portés a Londres. On laissa en échange à ces israélites 
d'autres livres imprimés. 

Kae-foung-fou était avant l'ère chrétienne la capitale 
d'un petit royaume appelé Owet. Cette circonstance décida 
peut-être les immigrants juifs à s'établir là. 



88 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Les écrivains indigènes appellent le judaïsme Taôu- 
kin-kiao (la religion qui fait couper les nerfs ou circon- 
cision) ; Y-se-lo-yel-kiao (la religion d'Israël) ; ou Kiou-kia 
(la religion ancienne). 

Dans ces dernières années une insurrection s'est orga- 
nisée contre les mandchoux , et leurs chefs proclament 
une espèce de christianisme. Je donne un chapitre spécial 
sur cette insurrection. 



RESPECT POUR LA VIELLESSE. 

« Les pauvres septuagénaires que leurs enfants ne 
peuvent entourer des douceurs réclamées par leur âge 
trouvent des secours dans la charité publique. On n'est 
point attristé à la Chine par le spectacle d'un vieux père 
abandonné de ses enfants, et livré à son sort seul et sans 
secours pour attendre une fin misérable. On voit ici le 
vieillard chancelant, homme ou femme, s'il n'a pas' le 
moyen de louer une chaise a porteurs, marcher dans les 
rues et promenades, appuyé sur le bras d'un fils ou d'un 
petit-fils, recevant sur son passage les hommages de tous 
les jeunes gens. On trouve encore une preuve du respect 
des Chinois pour l'extrême vieillesse, dans les tablettes et 
les monuments qu'on rencontre chaque jour, et qui sont 
consacrés à la mémoire d'octogénaires, de nonagénaires 
et de centenaires. Le gouvernement est le premier à en- 
courager ce sentiment. J'ai souvent rencontré, dans les 
rues, des hommes et des femmes d'un âge très-avancé 
vêtus de robes jaunes, présents de l'empereur comme 
marque de vénération pour leurs cheveux blancs. 

« Le chef patriarcal du pouvoir à la Chine regarde 
comme d'une bonne politique de témoigner des égards à 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 89 

ceux de ses sujets qui atteignent un âge avancé. Les lois, 
surtout celles créées par la dynastie régnante, ont pour 
objet de sanctionner ce sentiment naturel si populaire 
parmi les Chinois. Ainsi le Code pénal de la dynastie tar- 
tare actuelle porte ^( que les veufs et les veuves pauvres, 
« infirmes et sans enfants, recevront la protection et les 
a secours des magistrats de leur ville, lorsqu'ils n'auront 
(( point de parents sur lesquels ils aient droit de compter 
« pour leur soutien ; et le magistrat qui leur refuserait 
(( secours et protection serait puni de soixante coups de 
« bambou. » Lorsque les vieillards dans cette position 
sont placés sous le patronage du gouvernement, le ma- 
gistrat ou ses subordonnés qui manqueraient à leur four- 
nir les vêtements ou la nourriture fixés par la loi seraient 
punis en raison de l'importance du secours, comme 
ayant détourné les provisions du gouvernement. Il paraît 
aussi que le même code fait, dans les causes criminelles, 
une exception en faveur des personnes âgées. « Quicon- 
« que sera reconnu comme étant âgé ou infirme a Té- 
(' poque de son jugement pour un crime ou délit quel- 
ce conque, jouira du bénéfice de sa position, bien qu'à 
« l'époque du crime ou délit il n'eût pas atteint l'âge ni 
« contracté les infirmités qu'on fait valoir en sa faveur. » 
Un édit fut publié en l'année 1687, sous le sceau de l'em- 
pereur Kanghi, pour régler les secours accordés par le 
gouvernement aux gens qui auraient dépassé soixante 
ans. Les septuagénaires étaient exemptés de tout service 
et recevaient des aliments. A quatre-vingts ans, ils 
avaient une pièce d'étoffe de soie, un catty {ou six cent 
vingt grammes) de coton, cent livres de riz et dix cattis 
(six kilogrammes deux cents grammes) de viande. Les 
vieillards de quatre-vingt-dix ans recevaient double ra- 
tion. Suivant un état officiel des indigents âgés, placés 
sous le patronage de la faveur impériale, il y en avait 
cent- quatre -vingt- quatre mille quatre-vingt-six de 
soixante-dix ans et au-dessus, cent soixante-neuf mille 



90 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

huit cent-cinquante de quatre-vingts ans et au-dessus, 
neuf mille neuf cent-quatre-vingt-seize de quatre-vingt- 
dix ans et au-dessus, et vingt et un de cent ans et au- 
dessus. En 4722, Sa Majesté donna une fête aux vieillards 
de l'empire ; et son successeur, Kienloung, suivant cet 
exemple, institua, en 1785, un jubilé de la même nature, 
dont je trouve une description dans les mémoires du 
P. Ripa, qui y assistait. J'en extrais le passage qu'on va 
lire : « Un grand nombre de vieillards bien portants 
« (hommes) avaient été envoyés à Pékin de toutes les 
« provinces. Ils étaient rangés par compagnies , portant 
« les bannières de leurs provinces respectives. Ils por- 
V taient encore divers autres symboles et trophées; et, 
« rangés symétriquement le long des rues où devait pas- 
« ser l'empereur, ils offraient le coup d'œil le plus impo- 
({ sant. Chacun de ces vieillards avait apporté pour l'em- 
« pereur un présent qui consistait généralement en 
« vases ou objets de bronze. Sa Majesté donna à chacun 
« d'eux une pièce d'argent d'une valeur d'environ six 
« francs vingt-cinq centimes, avec une robe en soie de 
a couleur jaune, qui est la couleur impériale. Ils se 
« rendirent ensuite tous dans une place où l'empereur 
« alla les voir. On calcula que cette vénérable réunion 
« d'hommes s'élevait au nombre de quatre mille. Sa Ma- 
« jesté se montra très-satisfaite de cette revue ; elle 
« demanda a plusieurs d'entre eux leur âge, et les traita 
« tous avec beaucoup d'affabilité et de condescendance. 
« Elle les invita même en masse a un banquet où elle les 
« fit asseoir en sa présence, et ordonna à ses fils et a ses 
« petits-fils de leur servir à boire. Elle leur fit ensuite à 
« tous un petit présent de sa propre main. L'un d'eux, le 
« plus âgé de tous, qui avait cent onze ans, reçut uh 
« habit complet de mandarin, avec un bâton, un encrier 
« et divers autres objets(*). » 

C) La vie réelle en Chine, par le Rév. W. G. Milne. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 91 

c( Suivant les prescriptions de cette loi (article 89 du 
Code), ily a, dans la plupart des villes de la Chine, des 
hospices entretenus aux frais de lÉtat et par la charité 
publique, pour y recueillir les enfants trouvés, les infir- 
mes et les vieillards qui, n'ayant plus ni parents ni amis 
pour les secourir, ont par conséquent droit à l'assistance 
]»ublique(*)». 



TABAC. 



On fume du tabac jaunâtre, très-léger, qu'on met dans 
une pipe en cuivre d'une forme spéciale. La quantité 
qu'on en met chaque fois est très-minime : elle est con- 
sommée à la seconde ou troisième bouffée. On y met le 
feu avec un mince rouleau d'un papier qui brûle comme 
de l'amadou et qui produit une flamme chaque fois qu'on 
souffle dessus. 

On a aussi un tuyau en bois de la longueur de 65 ou 
80 centimètres. On place un peu de tabac à l'un des 
bouts; on y applique le papier allumé, et l'on aspire 
de l'autre côté. A chaque aspiration, il faut remettre du 
tabac. 

Enfin on fume l'opium. On a pour cela un tuyau assez 
semblable a une flûte, ouvert seulement du côté où on 
place la bouche; près du bout opposé, se trouve une es- 
pèce de pipe couverte, au milieu de laquelle il y a un petit 
trou. C'est dans ce petit trou que l'on met un peu d'o- 
pium préparé pour fumer. On l'arrange a la chaleur d'une 
petite lampe qu'on a près de soi, et puis on y applique la 

n Chine moderne, par M. G. Pauthler. 



92 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

ilaniiiie de cotte lampe. On suce et on avale la fumée en 
trois ou quatre sucées en appliquant chaque fois la 
tlaninie. 

Dans tous les territoires où j'ai passé, on se couche 
pour fumer l'opium, ou sur un sofa ou sur une espèce de 
plancher disposé à cet effet. Sir J. Davis donne la gravure 
d'un mandarin fumant ce narcotique, assis près d'une 
table sur laquelle se trouve la lampe. 

Les femmes fument tout aussi bien que les hommes, 
soit le tabac, soit l'opium. Les soldats reçoivent des ra- 
tions de tabac. Les hommes ont généralement suspendu 
a la ceinture un sachet avec du tabac. 

Je parlerai longuement sur l'opium et ses consé- 
quences, au chapitre que je destine a ce sujet. 

L'usage de priser du tabac en poudre est aussi assez 
répandu chez les hommes. Ils portent, au lieu de taba- 
tières, de tout petits flacons. On verse un peu de poudre 
sur le bas du pouce de la main droite ou gauche, et en ap- 
pliquant ensuite ce doigt au nez, on renifle , et le tabac 
monte d'un soûl côté du nez. 



THÉÂTRES. 

Le spectacle théâtral est beaucoup plus répandu et 
populaire en Chine qu'en Europe. A peine y a-t-il de fête 
publique ou particulière sans une représentation drama- 
tique. 

A Pékin et dans les grandes villes , des édifices sont 
construits exprès pour les jouer. Dans les pagodes, on 
trouve presque toujours une grande cour : d'un côté s'é- 
lève le temple, et en face de celui-ci, de l'autre côté delà 
cour, une plate-forme en pierre et k demeure est con- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHLNE. 95 

struite et destinée aux représentations théâtrales , afin 
d'amuser les dieux. Généralement, sur les deux autres 
côtés qui forment le carré de la cour, il existe des cha- 
pelles au même niveau que le théâtre ; ces chapelles, où 
il y a des idoles, servent de loges. On les loue pour 
quelque chose comme un franc. Dans la cour, le public 
est admis gratis. Tout le monde reste debout. 

Quand un mandarin prend possession d'une nouvelle 
place, quand un négociant voit arriver un navire qui 
revient après avoir fait de belles affaires, quand un père 
apprend que son fils a gagné un grade littéraire ou ob- 
tenu une place, quand une personne veut célébrer la 
guérison d'un membre de sa famille qui a été dangereu- 
sement malade, ou dans toute autre circonstance de ce 
genre, celui qui veut donner la fête loue les services 
d'une troupe de comédiens. Il y en a de tous côtés qui 
parcourent les provinces ; il y a aussi des troupes d'en- 
fants. La troupe voyage avec plusieurs grandes malles 
pourvues des costumes nécessaires. On élève , dans le 
lieu oii on le désire et à l'air ouvert, un échafaud avec 
un toit et trois murs en toile; le quatrième côté reste 
libre et ouvert pour le public. On laisse sur le derrière 
un endroit assez spacieux pour que les comédiens puis- 
sent s'habiller et se retirer. Les musiciens sont assis dans 
les coins de la scène. Le spectacle est gratis pour le pu- 
blic. Souvent les frais de la représentation sont payés par 
quelques amis qui ont souscrit pour cela. 

La représentation a lieu ordinairement pendant la 
journée, et elle dure parfois du matin au soir si la pièce 
est longue, comme il arrive, par exemple, pour le Pi-pa- 
ki, dont nous parlerons tout à l'heure. 

Quelquefois une de ces troupes bâtit a ses frais, avec 
des bambous, une enceinte autour de la plate-forme, avec 
des petits échafauds et des sièges plus ou moins hauts, et 
ces places sont louées pour des sommes très-modiques. 

Quand les ambassadeurs européens ont traversé le 



94 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

pays, les autorités locales leur ont souvent offert des 
festins, et le dîner avait lieu dans un salon d'où l'on 
voyait une comédie jouée en face. 

J'ai assisté un soir a une grande fête de famille de riche 
maison. Elle eut lieu dans un immense salon dont la 
quatrième ou cinquième partie avait été convertie en 
théâtre, et une troupe y jouait la comédie. Le reste était 
rempli de petites tables et de chaises. Les invités s'as- 
seyaient et ils avaient constamment des pipes pour fumer, 
des gâteaux et du thé. Le maître de la maison était un 
respectable vieillard, et cette fête avait lieu pour célébrer 
sa 61* année. Il s'asseyait tantôt près des uns, tantôt près 
des autres, et les hommes de la maison en faisaient au- 
tant. En ma qualité d'étranger, je recevais cette attention 
de beaucoup d'autres personnes qui n'étaient qu'amis de 
la famille et invités comme moi-mcme. Tout autour de 
la moitié du salon il y avait une haute galerie a deux ou 
trois mètres du toit. Dans cette galerie se tenaient les 
dames et demoiselles des hommes qui étaient en bas avec 
moi. Elles n'étaient couvertes par aucune espèce dévoile, 
mais comme les lustres qui pendaient du plafond étaient 
très-bas, et la galerie supérieure n'étant nullement illu- 
minée, je ne pouvais distinguer les traits de leurs figures. 
Les petites filles, jusqu'à l'âge de 10 ou 12 ans, descen- 
daient, et couraient parmi nous. Il y en avait de char- 
mantes et richement habillées : on voyait bien qu'elles 
appartenaient aux premières familles de la ville. 

Les dames, dans leur galerie, semblaient s'intéresser 
beaucoup au spectacle qu'on nous jouait. Quant aux 
hommes, en bas avec moi, ils ne s'en souciaient pas ; de 
tous côtés des causeries fort animées avaient lieu sans 
trop hausser pourtant la voix. Je n'eus pas le temps de 
faire la moindre attention au drame. Le meilleur ton 
régna dans cette réunion, qui dura jusqu'à près de mi- 
nuit, et que je trouvai très-agréable. 
Timkovski,dans son Voyagea Pékin, dit que les dames 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 95 

peuvent voir les représentations théâtrales à travers une 
jalousie. 11 dit aussi, a propos de théâtres, ces paroles : 

« A Texception de la capitale et de quelques grandes 
villes, les comédiens chinois sont ambulants, courent les 
provinces et vont jouer dans les maisons particulières, 
où on les appelle lorsqu'on veut joindre l'amusement de 
la comédie aux délices d'un festin; il en est peu de com- 
plets sans cette sorte de spectacle. Au moment où l'on se 
met a table, on voit entrer dans la salle quatre ou cinq 
acteurs richement vêtus; ils s'inclinent tous ensemble, et 
si profondément que leur front touche quatre fois la terre ; 
ensuite, l'un d'eux présente au principal convive un livre 
dans lequel sont inscrits, en lettres dorées, les noms de 
cinquante a soixante comédies, qu'ils savent par cœur et 
qu'ils sont en état de représenter sur-le-champ. Le prin- 
cipal convive ne désigne celle qu'il adopte qu'après avoir 
fait circuler cette liste, qui lui est renvoyée en dernier 
ressort. La représentation commence au bruit des tam- 
bours de peau de buffle, des flûtes, des fifres et des trom- 
pettes » 

Le même acteur représente souvent plusieurs rôles 

dans la même pièce.... 

M, Milne parle d'un incendie qui eut lieu dans la ville 
de Ningpo pendant qu'il s'y trouvait. Il dit que le len- 
demain tous ceux qui n'avaient pas soufi'ert se félicitaient 
mutuellement, et il ajoute : « Beaucoup d'entre eux s'em- 
pressèrent de se rendre aux temples pour promettre aux 
dieux des actes publics de reconnaissance, tels que re- 
présentations théâtrales pendant un plus ou moins grand 
nombre de soirées..... En conséquence, le lendemain 
de bonne heure les murs de la ville étaient tapissés d'af- 
fiches monstrueuses, annonçant des représentations théâ- 
trales » 

« Il arrive assez souvent que de riches familles élèvent 
des théâtres par bonté pour leurs voisins ou en l'honneur 
d'une idole préférée. Si une maison de commerce com- 



96 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

mence ses opérations, ou qu'un établissement de longue 
date veuille célébrer une opération fameuse, vite un théâ- 
tre. Plus souvent encore, à l'instigation de prêtres avides, 
on fait circuler une liste de souscription ayant en tête des 
phrases ronflantes sur les dieux, sur les sorts, etc. Cette 
liste passe de mains en mains : elle annonce que, pour 
plaire a telle ou telle diNinité, il doit y avoir une repré- 
sentation théâtrale. Si le produit de la souscription, dé- 
duction faite de la part des prêtres, permet de s'assurer 
d'artistes de talent, on rédige une pancarte donnant le 
nom des souscripteurs et un programme de la fête. Ces 
sortes de représentations ont lieu le jour, rarement le 
soir, et le public y est admis. Il n'est pas rare de voir la 
population du voisinage tout en l'air, et négligeant ses 
travaux, pour prendre sa part de l'aubaine. Les gens qui 
en tirent du profit, après les acteurs, sont des loueurs de 
bancs, les marchands de sucreries, ou ceux qui tiennent 
des tables pour jouer {*). » 

Quelquefois un ou deux comédiens parcourent les cafés 
et lieux publics et jouent un court intermède, espérant 
qu'après on leur fera cadeau de quelques sous. 

Les sujets des pièces théâtrales varient depuis la my- 
thologie et les fées jusqu'à la vie réelle. La plupart sont 
puisés dans l'histoire ancienne du pays. Si le drame est 
composé par un sectateur de Lao ou de Fo, on y roit re- 
présentés quelquefois le ciel et l'enfer. 

Les règles de l'unité n'y sont presque jamais observées, 
surtout celles de lieu et de temps. Il n'y a point de déco- 
rations : quand la scène passe, par exemple, d'un salon 
a un jardin, l'un des comédiens annonce tout simplement 
que maintenant la scène représente un jardin. 

Chaque nouvel acteur qui paraît déclare et explique ce 
qu'il est, comme cela avait lieu dans le théâtre grec an- 
cien; parfois il dit qu'il est a cheval. 

(■) La vie réelle en Chine^ par W. C. Milnc. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 97 

Les hommes mettent des masques, surtout quand on 
veut représenter un personnage célèbre ou un vaillant 
guerrier. Dans ce dernier cas l'acteur crie beaucoup et 
fait d'aussi grandes gambades et d'aussi hauts sauts qu'il 
peut : ce sont des signes de courage. 

Tout, pourtant, n'est pas ridicule, et j'ai vu représenter 
a la perfection des passions véhémentes et des scènes de 
la vie réelle ; cependant je n'ai eu l'occasion d'entendre 
que des troupes de second ordre. 

Les acteurs chantent et parlent alternativement, un peu 
a la manière du vaudeville français. Il n'y en a jamais 
qu'un seul qui chante à la fois : le duos, trios et en gé- 
néral la musique concertante, sont inconnus dans ce 
pays. 

On ne compose pas des airs différents pour chaque 
nouvelle pièce : on en a cinq qui servent pour toutes. Un 
de ces airs est employé pour chanter les paroles gaies, un 
autre pour les tristes, un autre pour les amoureuses, un 
autre pour les guerrières, et ces airs sont composés de 
certaines phrases musicales sur lesquelles on revient tou- 
jours; le chant n'est pourtant pas interrompu tant que 
durent les paroles. 

Dès que j'eus vu jouer un drame chinois en plein air, 
sur un échafaud, sans changement de décors, avec des 
paroles chantées par des acteurs avec des masques, je ne 
pus m'empècher de penser aux tragédies de Thespis et 
d'Eschyle. Je compris même ce qu'étaient ces cinq modus 
qu'on composait pour les pièces grecques et latines , et 
dont l'explication a tant embarrassé les érudits. 

Je ne puis me persuader que ces coïncidences soient 
purement l'effet du hasard. On pourra objecter que des 
historiens indigènes placent l'invention du théâtre au vi'' 
ou VII'' siècle de notre ère, mais d'autres historiens ci- 
tent un très-ancien empereur qui fut privé des honneurs 
funéraires pour avoir fréquenté les comédiens. L'empe- 
reur Liouen Wan, qui régnait l'an 827 avant J.-C, reçut 

6 



9S LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

des mémoires contre les comédiens, dont la présence 
infestait les mœurs, et Tching-tan ( 1766 ans avant J.-C.) 
défendit les représentations théâtrales. Il paraît donc 
probable que le théâtre, aboli d'abord comme préjudi- 
ciable a la morale publique, fut rétabli quelques siècles 
plus tard, et considéré par quelques-uns comme une in- 
vention assez récente. 

Une dissertation, qui ne pourrait trouver sa place ici, 
serait nécessaire pour prouver qu'un ancien rapport peut 
avoir existé entre les théâtres grec et chinois. Je me con- 
tenterai d'observer que les marionnettes et les ombres 
chinoises sont des amusements aussi anciens que popu- 
laires, soit dans l'Inde, soit dans la Chine. 

La profession de comédien a toujours été flétrie dans 
l'empire , et elle frappe d'incapacité pour devenir fonc- 
tionnaire public. Les rôles de femmes sont joués par 
des garçons, non qu'il soit défendu au beau sexe de pa- 
raître sur la scène, mais les femmes, même prostituées, 
s'y refusent, excepté quand on les paye d'une manière 
excessive. Or il se trouve des garçons habitués a la scène, 
n'ayant nul duvet sur la ligure, qui, habillés en femme, 
produisent une parfaite illusion, et qu'on rétribue avec 
très-peu de chose; de la l'habitude de se passer de vraies 
comédiennes. 

On a écrit que le théâtre est pour les Chinois une école 
de morale. Je pense bien que le plus souvent on y loue 
la vertu et l'on y flétrit le vice ; mais il paraît certain qu'il 
y a immensément de drames qu'une dame ne pourrait 
voir, soit k cause des scènes elles-mêmes, soit a cause de 
la manière dont elles sont jouées. Ainsi, je vis une re- 
présentation dans laquelle un homme faisait sa déclara- 
tion amoureuse à une jeune fille et lui demandait à se 
marier. Elle devait hésiter par modestie ; mais avant de 
prononcer les paroles qui étaient dans son rôle, elle si- 
gnifia par des gestes qu'elle avait peur du mariage, et ces 
gestes furent d'une telle nature qu'il me serait très-dif- 



I 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 90 

ficile de les indiquer ici. Pourtant ils firent partir un éclat 
de rire général du public. 

Il y a peu de femmes qui aillent voir les spectacles 
joués en plein vent, ou dans les pagodes, ou aux théâtres 
particuliers, et ces femmes appartiennent à la prostitu- 
tion ou au bas peuple. J'ai entendu dire qu'à Pékin il y a 
des dames honnêtes qui se permettent cet amusement. 

MM. Bazin, Davis, S. -Julien, Pavie, Pauthier et autres 
sinologues ont traduit plusieurs pièces du théâtre chinois, 
et par elles nous sommes a même de connaître que ce 
pays est resté dans l'enfance de Fart, surtout si nous les 
comparons avec nos chefs-d'œuvre. 11 n'en est pas moins 
vrai qu'on trouve parfois des scènes tracées avec beau- 
coup d'esprit et de vérité, et des plans heureusement con- 
çus. J'offrirai à mes lecteurs deux ou trois échantillons 
de cette curieuse littérature. 

Je commencerai par le Khan-tsien-nou, V Esclave des 
richesses qu'il garde ^ c'est-à-dire V Avare. Un bachelier 
avide d'honneurs veut se rendre à Pékin et y prendre 
part au concours des lettrés, pour obtenir ensuite une 
haute position officielle. Sa femme l'accompagne et ils 
emmènent leur fils avec eux. Ils enfouissent tout l'or 
qu'ils possèdent afin de le retrouver au retour. 

Un pauvre homme fait des prières journalières au dieu 
du bonheur (religion de Fo) pour qu'il lui accorde des 
richesses, lui offrant d'être très-bienfaisant et vertueux. 
A la fin, le dieu l'écoute et lui fait rencontrer le trésor 
que le bachelier avait enfoui. Avec cet argent, il ouvre 
un mont-de-piété, un magasin de comestibles, etc., et 
en peu de temps il devient excessivement riche; mais 
plus il a de capitaux, plus il est avare et impitoyable 
envers les malheureux. 

N'ayant pas d'enfants, il désire en acheter un pour 
l'adopter (ceci est bien dans les usages du pays), et fait 
faire des annonces dans ce but. 

Le bachelier revient de la capitale après avoir échoué 



100 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

au concours et dépensé tout ce qu'il avait emporté ; il ne 
retrouve plus l'argent qu'il avait enfoui, et il est plongé 
dans la plus grande détresse. On lui apprend qu'un ri- 
chard désire acheter un enfant; il va chez lui accompa- 
gné de sa femme, pour vendre leur fils a ce Crésus. L'a- 
vare voit l'enfant et l'arcepte ; on dresse un contrat de 
vente sans y spécifier la somme , car l'avare vante ses ri- 
chesses et donne à entendre qu'il payera un grand prix 
pour l'enfant. On ajoute au contrat que celui qui voudra 
retirer sa parole devra compter a l'autre partie mille on- 
ces d'argent pour le dédit. Mais lorsque le malheureux 
bachelier a signé le contrat , l'avare ne veut rien donner : 
« Le bachelier vend son enfant, objecte l'Harpagon, parce 
qu'il ne peut pas le nourrir; il doit bien se contenter de 
ce que je ne lui demande pas les frais de nourriture. » 
Mais le bachelier ne peut quitter la ville sans l'argent 
qu'il attendait de la vente de son fils. L'avare, enfin, 
pour s'en débarrasser, offre une once d'argent. La mère, 
en entendant la proposition s'écrie : « Gomment, une 
once d'argent 1 pour si peu on n'aurait pas un enfant do 
terre cuite I — Oui, répond l'avare, mais l'enfant de terre 
cuite ne mange pas et ne coûte aucune dépense. » 

Vient un commis de l'avare qui demande de l'argent à 
valoir sur ses gages ; il le reçoit sur son reçu, et le donne 
au bachelier, qui, enfin, l'accepte et se retire. L'avare re- 
mercie son commis de ce qu'il l'a délivré de ce misérable. 
« Je voulais, ajoute-t-il, t'inviter à dîner pour te témoi- 
gner ma haute satisfaction ; mais je suis accablé d'affai- 
res pressantes, qui ne me laissent pas même le temps de 
dîner. Dans l'armoire de rarrière-sallo, tu trouveras un 
bout de galette, (qui commence à moisir). Je t'en fais ca- 
deau; tu le mangeras en prenant le thé. » 

« Le troisième acte finit là. Supposez que les hommes 
ont vécu près de vingt ans dans l'intervalle qui sépare 
cet acte du quatrième. A présent vous voyez le fils adop- 
tif de Kou-jin dans sa vingt-cinquième année, et le vieil 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 101 

avare, devenu veuf, est malingre, cacochyme, moribond. 
Il vient appuyé sur le bras du jeune homme. 

« Aïe ! que je suis malade ! (// soupire.) Hélas ! que les 
jours sont longs pour un homme qui souffre! [J part.) 
Il y a bientôt vingt ans que j'ai acheté ce jeune écervelé. 
Je ne dépense rien pour moi, pas un denier, pas un demi- 
denier; et lui, l'imbécile, il ignore le prix de l'argent. 
L'argent n'est pour lui qu'un moyen de se procurer des 
vêtements, de la nourçiture; passé cela, il ne l'estime pas 
plus que de la boue. Sait-il toutes les angoisses qui me 
tourmentent, lorsque je suis obligé de dépenser le 
dixième d'une once (75 cent.). — Mon père, est-ce que 
vous ne voulez pas manger? — Mon fils, tu ne sais pas 
que cette maladie m'est venue d'un accès de colère. Un 
de ces jours, ayant envie de manger un canard rôti, j'al- 
lai au marché, dans cette boutique, là, que tu connais. 
Justement on venait de rôtir un canard, d'où découlait le 
jus le plus succulent. Sous prétexte de le marchander, je 
le prends dans ma main, et j'y laisse mes cinq doigts 
appliqués jusqu'à ce qu'ils soient bien imbibés de jus. Je 
reviens chez moi sans l'acheter, et je me fais servir un 
plat de riz cuit dans l'eau. A chaque cuillerée de riz, je 
suçais un doigt. A la quatrième cuillerée, le sommeil me 
prit tout a coup, et je m'endormis sur ce banc de bois. 
Ne voila-t-il pas que, pendant mon sommeil, un traître 
chien vient me sucer le cinquième doigt! Quand je m'a- 
perçus de ce vol à mon réveil, je me mis en une telle co- 
lère que je tombai malade. Je sens que mon mal empire 
de jour en jour ; je suis un homme mort. Allons, il faut 
que j'oublie un peu mon avarice et que je me mette en 
dépense. Mon fils, j'aurais envie de manger de la purée de 
fèves. — Je vais en acheter pour quelques centaines de 
liards. — Pour un liard, c'est bien assez. — Pour un 
liard ! a peine en aurais-je une demi-cuillerée. Et quel 
marchand voudrait m'en vendre si peu ? 

« Un domestique parlant bas au jeune homme : « Ache- 

6. 



102 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

tez-en pour une once d'argent. {A part.) S'il donne cinq 
liards pour acheter de la pun'^e de fèves, il écrira sur son 
livre de dépense qu'il m'a avancé cinq liards, et demain 
il voudra me les faire rembourser. » 

«Le jeune homme achète de la purée de fèves pour dix 
liards au lieu d'un. Mais il n'a pu tromper l'œil toujours 
vigilant de l'avare, et il essuie des reproches a son re- 
tour. « Mon fils, je t'ai vu tout à l'heure prendre dix 
liards et les donner tous a ce marchand de purée. Peut- 
on gaspiller ainsi l'argent? — Il me doit encore cinq 
liards sur la pièce que je lui ai donnée. Un autre jour je 
les lui redemanderai. — Avant de lui faire crédit de cette 
somme, lui as-tu bien demandé son nom de famille, et 
quels sont ses voisins de droite et ses voisins de gauche? 

— Mon père, a quoi bon prendre des informations sur ses 
voisins? — S'il vient à déloger et à s'enfuir avec mon ar- 
gent, à qui veux-tu que j'aille réclamer mes cinq liards? 

— Mon père , pendant que vous vivez , je veux faire 
peindre l'image du dieu du bonheur, afin qu'il soit favo- 
rable a votre fils, a vos petits-fils et a vos descendants les 
plus reculés. — Mon fils, si tu fais peindre le dieu du 
bonheur, garde-toi bien de le faire peindre de face : qu'il 
soit peint par derrière, cela suffit. — Mon père, vous vous 
trompez, un portrait se peint toujours de face. Jamais 
peintre s'est-il contenté de représenter le dos du per- 
sonnage dont il devait faire le portrait? — Tu ne sais donc 
pas, insensé que tu es, que, quand un peintre termine 
les yeux dans la figure d'une divinité, il faut lui donner 
une gratification? — Mon père, vous calculez trop. — 
Mon fils, je sens que ma fin approche. Dis-moi, dans 
quelle espèce de cercueil me mettras-tu? — - Si j'ai le 
malheur de perdre mon père, je lui achèterai le plus 
beau cercueil de sapin que je pourrai trouver. — Ne va 
pas faire cette folie; le bois de sapin coûte trop cher. 
Une fois qu'on est mort, on ne distingue plus le bois de 
sapin du bois de saule. N'y a-l-il pas, derrière la maison. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 103 

une vieille auge d'écurie? elle sera excellente pour me 
faire un cercueil. — Y pensez-vous? cette auge est plus 
large que longue; jamais votre corps n'y pourra entrer, 
voQS êtes d'une trop grande taille. — Eh bien! si l'auge 
est trop courte, rien n'est plus aisé que de raccourcir 
mon corps. Prends une hache et coupe-le en deux. Tu 
mettras les deux moitiés l'une sur l'autre, et le tout en- 
trera facilement. J'ai encore une chose importante à te 
recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache 
pour me couper en deux ; tu emprunteras celle du voi- 
sin. — Puisque nous en avons une chez nous, pourquoi 
s'adresser au voisin ? — Tu ne sais donc pas que j'ai les 
os extrêmement durs : si tu ébréchais le tranchant de 
ma bonne hache, il faudrait dépenser quelques liards 
pour la faire repasser. — Comme vous voudrez, mon 
père. Je désire aller au temple pour y brûler de l'encens 
a votre intention; donnez-moi de l'argent. — Mon fils, ce 
n'est pas la peine ; ne brûle pas d'encens pour obtenir la 
prolongation de mes jours. — Il y a longtemps que j'en 
ai fait le vœu; je ne puis pas tarder davantage a l'ac- 
quitter. — Ah ! ah! tu as fait un vœu. Je vais te donner 
un denier. — C'est trop peu. — Deux. — C'est trop peu. 
— Je t'en donne trois. C'est assez... C'est trop, c'est trop, 
c'est trop... Mon fils, ma dernière heure approche; quand 
je ne serai plus, n'oublie pas d'aller réclamer les cinq 
liards que te doit le marchand de fèves (*). » 

La pièce finit par la reconnaissance qui a lieu entre le 
fils adoptif de l'avare et ses vrais parents. 



(*) V Univers pittoresque. Chine moderne, par M. Bazin, chez 
F. Didot, 1853. 



tU4 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 



LA SOUBRETTE ACCOMPLIE. 

« On trouve dans le Journal des savants une analyse do 
cette pièce, dont j'ai donné une traduction en 1835, et 
qui est véritablement, dit M. Charles Magnin, une fort 
jolie comédie (*). 

« Madame Han, veuve du prince Peïtou , consacre tous 
ses soins à l'éducation de sa fille unique Siao-man. Elle a 
mis auprès d'elle, pour suivante et pour compagne d'é- 
tudes, une jeune personne de dix-sept ans, nommée Fan- 
sou, douée d'un enjouement et d'une finesse d'esprit re- 
marquables : « Mon frère Ilan-toui, dit madame Han, 
voyant cette petite Fan-sou si spirituelle, si sage, si ai- 
mable, me dit un jour : Attendez qu'elle soit devenue 
grande, vous en ferez la femme de votre neveu Ngo- 
tchang. » Cependant, a son lit de mort, le prince Peï-tou 
a recommandé à sa femme de donner leur fille en ma- 
riage au jeune Pë-min-tchong, fils d'un général qui, dans 
une bataille, lui a sauvé la vie aux dépens de la sienne. 
Le jeune Pë-min-tchong, retenu au fond de sa province, 
pendant les trois ans que dure le deuil de son père, ar- 
rive enfin dans la capitale de l'Ouest, pour y prendre ses 
degrés et réclamer la jeune épouse qu'il sait que le prince 
Peï-tou a promise autrefois pour lui à son père. Madame 
Ilan, qui est un modèle de savoir et de prudence mater- 
nelle, éprouve a la fois beaucoup de joie et d'embarras 
de la visite de Pë-min-tchong. Les rites lui défendent de 
parler du mariage projeté, et elle veut pourtant recevoir 
ce jeune homme comme un gendre futur. Elle présente 
le bachelier aux deux jeunes filles, et leur enjoint de le 
saluer comme un frère; puis, ne voulant pas laisser loger 
dans une hôtellerie cet étranger venu de si loin, ellel'in- 

(*) V Univers pittoresque. Chine moderne^ par M. Bazin, chez 
F.Didot, 1853. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 105 

stalle dans la salle des dix mille volumes, c'est-a-dire dans 
la bibliothèque, qui occupe un pavillon au milieu du 
jardin. On pense bien que l'amour ne tarde pas a naître 
entre Siao-man et le jeune Pë-min-tchong. Les symp- 
tômes de cette passion naissante sont peints avec beau- 
coup de naturel et de grâce. Le jardin, depuis que le ba- 
chelier habite dans le pavillon, est, comme l'exigent les 
bienséances chinoises, interdit aux jeunes filles. De la 
une charmante scène, où Siao-man, en descendant sur le 
soir dans le parc, veut avoir l'air de céder aux instances 
de son évaporée soubrette (*) : 

FAX-SOU. 

Mademoiselle, écoutez donc. 

SIAO-MAN. 

Que veux-tu que j'écoute? 

FAN-SOU. (Elle chante.) 

Entendez-vous les modulations pures et harmonieuses 
de l'oiseau Tou-kiouen? Sentez-vous le parfum des pê- 
chers qui vient réjouir l'odorat?... Mademoiselle, prome- 
nons-nous a la dérobée. 

SIAO-MAN. 

Fan-sou, garde-toi de faire du bruit. Retenons nos 
ceintures, qui sont garnies de pierres sonores, et mar- 
chons tout doucement. 

FAN-SOU. (Elle chante.) 
Les pierres de nos ceintures s'agitent avec un bruit 
harmonieux ; que nos petits pieds, semblables à des né- 
nufars d'or, effleurent mollement la terre [bis). La lune 
brille sur nos tètes, pendant que nous foulons la mousse 
verdoyante (6w). La fraîcheur humide de la nuit pénètre 
nos légers vêtements. — ( Elle parle. ) Voyez donc 



(*) Voy. Journal des Savants, cahier d'octobre 1842, article de 
M. Charles Magnin. 



106 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

comme ces fleurs sont vermeilles ; elles ressemblent a 
une étoffe de soie brodée ; voyez la verdure des saules ; 
de loin on dirait des masses de vapeurs qui se balancent 
dans l'air. Nous jouissons de toutes les beautés du prin- 
temps. 

SIAO-MAN. 

Que ces perspectives sont ravissantes!.... 

FAN-SOU. [Elle chante.) 

Les fleurs et les saules semblent sourire a notre ap- 
proche; le vent et la lune redoublent de tendresse. Dans 
ces moments délicieux, un poëte se sentirait pressé d'é- 
pancher en vers les sentiments de son âme. — {Elle 
parle.) Mademoiselle, les sites que vous voyez m'enchan- 
tent à tel point que je voudrais profiter de cette heure 
délicieuse de la nuit pour composer quelques vers. Je 
vous prie, ne vous en moquez pas. 

SIAO-MAN. 

Je désire les entendre. 

FAN-SOU. (Elle chante.) 
« Un han-lin (académicien) , avec tout son talent, ne 
pourrait décrire les charmes de ces ravissantes perspec- 
tives ; un peintre habile ne pourrait les représenter avec 
ses brillantes couleurs. Voyez la fleur haï-tang, dont la 
brise agite le calice entr'ouvert; la fraîcheur de la nuit 
pénètre nos robes de soie ornées de perles ; les plantes 
odoriférantes sont voilées d'une vapeur légère; notre 
lampe jette une flamme tranquille au milieu de la gaze 
bleue qui l'entoure; les saules laissent flotter leurs soies 
verdoyantes , d'où s'échappent des perles de rosée qui 
tombent, comme une pluie détoiles, dans cet étang lim- 
pide: on dirait des balles de jade qu'on jetterait dans un 
bassin de cristal. Voyez la lune qui brille k la pointe des 
saules; elle ressemble au dragon azuré qui apporta jadis 
le miroir de Hoang-ti. » 

{Pê-min-tchong joue de la guitare.) 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHLNE. 107 

SIAO-MAN. 
De quel endroit viennent ces accords harmonieux? 

FAN-SOU. 

C'est sans doute le jeune étudiant qui joue de la gui- 
tare. 

SIAO-MAN. 

Quel air joue-t-il? 

FAN-SOU. 

Écoutons au bas de cette fenêtre. 

PË-MIN-TCHONG. (Il chante en s' accompagnant de la guitare.) 

« La lune brille dans tout son éclat; la nuit est pure ; 
le vent et la rosée répandent leur fraîcheur; mais, hélas! 
la belle personne que j'aime n'apparaît point à mes yeux: 
elle repose, loin de moi, dans sa chambre solitaire ! De- 
puis qu'elle a touché mon cœur, aucun oiseau messager 
ne m'apporte de ses nouvelles. Il lui est difficile de trou- 
ver quelqu'un à qui elle puisse confier une lettre. Mon 
àme se brise de douleur, ma tristesse s'accroît de plus en 
plus, et cependant ma chanson n'est pas encore finie. 
Les larmes inondent mon visage. Mille lis me séparent de 
mon pays natal ; j'erre à l'aventure comme la feuille em- 
portée par le vent. Quand serai-je assez heureux pour 
posséder la belle Yu-feï (*) ? » 

SIAO-MAN. 

Les paroles de ce jeune homme vous attristent le cœur... 

FAN-SOU. (Elle chante.) 
A peine Tai-je entendu, que jai senti s'accroître mes 
ennuis. La douceur de ses accents faisait naître par degré 
le trouble au fond de mon âme; sa voix touchante inspire 
l'amour. Avec quelle vérité il a dépeint les tourments de 
cette passion ! Ne croirait-on pas qu'en prenant sa gui- 
tare, il a voulu décrire votre abandon, votre tristesse ?... 



Jeune fille d'une Icaulé rcmr.rqi:aLl8. 



108 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

PÈ-MIN-TCHONG. {Il chante de nouveau en s'accompagnanl de la 
guitare.) 

« Le phénix solitaire cherche la compagne qu'il aime; 
il chante d'une voix plaintive: où est-elle pour écouter 
ses tendres accents? » 

FA^•-sou. 

Que ne joue-t-il un autre air? il semble faire allusion 
à nos peines. Mademoiselle, allons-nous-en. 

SIAO-MAN. 

Pourquoi es-tu donc si pressée ? 

FAN-SOU. 

Hola! mademoiselle, est-ce que vous ne voyez pas un 
homme qui vient? 

SlÀO-MAN. 

De quel côté vient-il ? 

FAN- sou. {Elle chante.) 

Les bambous froissés résonnent sur son passage; les 
fleurs laissent tomber avec bruit leurs pétales décolorés ; 
les oiseaux, qui dormaient sur les branches, s'envolent 
de frayeur. {Elle écoute.) J'ai écouté longtemps avec in- 
quiétude : je n'entends personne; autour de nous régnent 
la solitude et le silence. 

SIAO-MAN. 

A quoi bon faire leffrayée? Comment un homme pour- 
rait-il venir a cette heure? Il faut que tu sois folle !.., 

PÈ-MlN-TCHONG. 
Il me semble que je viens d'entendre parler.... Ouvrons 
la porte du cabinet, et regardons. 

FAN-SOU. {Elle chante.) 
Ah! j'ai entendu résonner l'anneau de la porte; il 
m'a semblé voir quelqu'un venir. Le bruit m'annonçait 
une personne qui marche dans l'ombre. Soudain j'ai ar- 
rêté mes yeux de ce côté : ce n'était que le bruit des gout- 
tes de rosée ; ce n'était que le murmure de la brise du 
soir. Les fleurs balancent capricieusement leur ombre; 



I 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 109 

elles ont failli me faire mourir de frayeur.» — [Elle parle.) 
Mademoiselle , allons-nous-en. J'appréhende qu'il ne 
vienne quelqu'un. 

SIAO-MAN. 

Écoutons encore un air. Qu'est-ce que tu as a craindre? 

FAN-SOU. 

Si madame vient à le savoir, elle dira qu'elle connaît 
la coupable, que c'est Fan-sou, cette petite scélérate; 
puis elle m'appellera et me fera mettre a genoux. La nuit 
devient obscure; retournons-nous-en. Holà! je crois en- 
tendre l'arrivée de quelqu'un.... La nuit devient sombre; 
retirons-nous. 

SIAO-MAN. 

Eh bien! marche la première ; je te suivrai. 
FAN-SOU. {Elle chante.) 

L'éclat de la lune peut nous trahir; je meurs d'inquié- 
tude. 

«Fan-sou, envoyée par madame Han savoir des nouvel- 
les du bachelier tombé malade, le trouve vraiment près 
de perdre la raison. Il faut voir de quel ton l'espiègle 
soubrette, transformée en docte lettré, cite au bachelier 
tous les textes d'auteurs classiques qui recommandent a 
un étudiant de mépriser l'amour et de ne s'occuper que 
du progrès de ses études ; mais la petite prêcheuse finit 
pourtant par s'adoucir et par se charger d'un message 
pour sa maîtresse. Nouvelle scène fort jolie entre Fan- 
sou et Siao-man ; colère simulée de celle-ci en recevant la 
lettre de l'étudiant ; menaces de faire châtier Fan-sou par 
sa mère; feinte terreur de la messagère, qui reprend 
bientôt l'offensive et menace, a son tour, d'aller tout dé- 
clarer à madame Han; frayeur très-réelle de Siao-man 
et magnanimité de la soubrette, qui pardonne et consent 
même a porter une réponse au bachelier. Elle fait plus 
encore que de lui remettre un billet; elle lui donne, 

7 



110 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

comme de la part de sa maîtresse, un rendez- vous dans le 
jardin. Ces deux scènes charmantes, qui sont la sixième 
el la septième du deuxième acte , méritent dètre mises 
sous les yeux du lecteur ; les voici : 

SCÈNE VI. 

SIAO-MAN ET FAX-SOV. 
SIAO-MAN. 

Fan-sou, doii viens-tu? 

FAN-SÛU. 

Madame mavait chargée de visiter Pe-niin-lclionj^', 
qui est malade. 

SIAO-MAN. 

Comment va ce jeune homme ? 

FAX -sou, à pari. 
Il paraît qu'elle sintéresse beaucoup a lui. [A Siao^ 
mail.) Son état s" aggrave de plus en plus ; la maladie va 
le conduire par degrés au tombeau. 
SL\0-MAN, à pari. 
Est-il possible quil soit réduit a cet état! Je n'ose l'in- 
terroger avec trop d'instances. Comment donc faire ? Quel 
remède? 

FAN-SOU,d par/. 
La duestion que mademoiselle vient de m adresser dé- 
cèle a fond les sentiments de son cœur ; on peut lui par- 
ler franchement. [A Siao-man.) Pe-min-tchong m'a char^ 
gée de vous remettre une lettre ; j'ignore ce quelle contient. 
SIAÔ-MAN, prenant la lettre et la lisant, affecte un ton irrité. 
Vile créature! il faut que tu sois bien eifrontée. 

FAN-SOU. 

Que voulez-Vous dire? 

SIAO-MAN. 

t"an^sDu. \iens ici ; mets-toi a genoux. 



i)ES iMOELRS ET USAGES DE LA CHIAE. m 

FAN-SOU. 

Je liai commis aucune faute ; je ne magenouillerai 
pas. 

SlAO -MAN. 

Indigne suivante, tu déshonores ma famille! Sais-tu 
bien où tu demeures? Tu oses manquer a ce point aux 
convenances, comme si je ne les connaissais pas! N'est- 
ce pas ici la maison d'un ministre d'État? Je n'ai pas en- 
core engagé ma foi; malgré cela, tu vas prendre la lettre 
amoureuse d'un jeune homme pour venir ensuite me 
séduire! Si ma mère, qui est d'un caractère emporté, 
venait a le savoir, tu serais perdue. Petite scélérate, je 
devrais te briser la figure; mais on dirait que je suis une 
jeune fille et que j'ai la méchanceté d'un démon ; on ne 
manquerait pas de me calomnier: mon unique désir est 
de prendre cette lettre et d'aller la montrer a ma mère. 
Misérable suivante î elle te fustigera comme il faut. 

FAN-SOU, te mettant à genoux, et riant. 

Eh bien, me voila a genoux. Ce jeune homme m'a 
chargée de vous remettre un billet; je ne savais pas, en 
vérité, ce qu'il avait écrit. Mademoiselle, si vous allez 
le dire à madame (Elle chante)^ vous me perdrez, ainsi 
que le jeune amant de la ville de Loyang. 

SIAO-MAN. 

Petite scélérate, tues bien impudente! 

FAN-SOU, tirant le sac d'odeur. 

Mademoiselle, ne vous fâchez pas tant. — Elle chante. 
Votre suivante ne fera pas de bruit; mademoiselle, gar- 
dez-vous de vous emporter. — ^[Elle parle.) "N'oici un 
objet qui a une destination. — [Elle chante.) Dites-moi 
a qui il était destiné. — ^E^/epar/e.) Regardez un peu. 
— Elle chante.) Cherchez, expliquez d'où il vient. 

SIAO-MAN, regardant le sac, à part. 

Comment se fait-il qu'il se trouve dans ses mains ? 



112 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

FAN-SOU. 
Ne m'avez-vous pas dit: Tu es bien impudente, petite 
misérable ; sais tu bien où tu demeures? — [Elle chante.) 
«Ne suis je pas dans le palais du ministre d'État? » — 
[Elle parle.) Et qui ètes-vous , mademoiselle? — ( Elle 
chante.) « Vous êtes une jeune personne ; oserais-je vous 
séduire par des propos indiscrets? Quand madame, qui 
est d'un caractère si bouillant, aura vu cette servante qui 
déshonore sa maison, c'en est fait d'elle! Permettez-moi 
devons quitter promptemcnt. » — [Elle parle.) Je vais 
aller trouver madame — [Elle chante)^ « atin qu'elle me 
châtie comme je le mérite. » 

SIAC-MAN. 

Fan-sou, je veux raisonner sérieusement avec toi. 
FAN-SOU. 

Feu le ministre d'État a gouverné sa maison avec tant 
de sévérité, que les domestiques et les servantes n'osaient 
pas faire une démarche contraire aux rites. Aujourd'hui, 
mademoiselle, vous mettez en oubli les instructions que 
vous avez reçues dans votre enfance; vous ne cultivez 
pas les vertus de votre sexe; vous désobéissez à votre 
tendre mère.... Vous promettez votre cœur à un jeune 
homme, et vous lui donnez un gage de votre tendresse. 
Ces jours derniers vous étiez fatiguée de broder; vous, 
vous disiez atteinte de cette lassitude qu'occasionne l'in- 
fluence du printemps: il paraît que c'était pour cela. 
Voila le larcin découvert! C'est a vous maintenant de 
demander pardon : loin de là, vous voulez avoir un en- 
tretien sérieux. Rejetant vos fautes sur moi^ vous m'ac- 
cablez de reproches. Est-ce ainsi qu'on traite les gens ? 
Je ne vous fais qu'une seule question : Vous avez brodé 
sur ce sachet deux oiseaux qui entrelacent leurs ailes, 
quelle était votre pensée? — [Elle chante.) Il faut con- 
venir qu'ils sont brodés avec art. — ( Elle parle.) Voici 
une touffe de nénufar. — [Elle chante.) Vous aviez sans 
doute vos raisons pour les broder aussi. Cette conduite 



DÇS MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 113 

d'une personne distinguée comme vous l'êtes ne peut 
manquer d'exciter la raillerie et les sarcasmes du public. 
Elle se met à courir. Je cours montrer à madame ce 
petit sachet. 

SIAO-MAN, l'arrêtant. 
Tout à l'heure je plaisantais avec toi; pourquoi veux-tu 
aller chez ma mère? 

FAN-SOU. {Elle chante.) 

Vous êtes une jeune personne: pourquoi agissez-vous 
ainsi? 

SIAO-MAN, la retenant toujours. 
C'est un tort que j'ai eu.... 

FAN-SOU. 
Est-ce bien vous, mademoiselle? — (Elle chante. ; 
Comment! vous me suppliez, moi, qui suis une misé- 
rable servante, de vous accorder du répit! 

SIAO-MAN. 

Je conviens que j'ai eu tort. 

FAN-SOU. 

Mademoiselle, tout a l'heure n'avez-vous pas voulu me 
frapper ? 

SIAO-MAN. 

Eh bien ! frappe-moi à ton tour. 

FAN-SOU. 

Allons, venez ici, et mettez-vous à genoux. — (Elle 
chante.) Notre rôle est changé; c'est maintenant à moi de 
vous châtier.... — (Elle 'parle.). Est-ce que vous avez 
peur? 

SIAO-MAN. 

Certainement que j'ai peur. ^ 

FAN-SOU. 

Ah! n'ayez aucune crainte; je voulais seulement plai- 
santer avec vous. 

SIAO-MAN. 

Tu as manqué me faire mourir de frayeur. 



I K LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

FAN-SOU. 

Mademoiselle , parlez-moi sérieusement. Est ce vous 
qui avez donné ce sachet à Pe-min-tchong ? 

SIAO-MAN. 

Oui. 

FAN-SOU. 

Pourquoi vous êtes-vous cachée de moi ? 

SIAO-MAN. 

Je n'ai pas osé te faire cette confidence. 

FAN-SOU. 

....Mademoiselle, qui est-ce qui peut s'opposer à votre 
union? Pë-min tchong nourrit dans le fond de son cœur 
une passion qui le mine et le consume ; il désire même 
que la mort mette un terme a ses tourments. Mademoi- 
selle, les rites veulent qu'on aime les hommes. Quel 
bonheur n'éprouve-t-on pas lorsqu'on adoucit les peines 
de ses semblables? 

SIAO-MAN. 

Ma compagne d'études, tu es tout à fait dans l'erreur. 
Est ce que tu n'as pas entendu dire : « En fait de mariage, 
quand on néglige les formalités prescrites par les rites, 
on devient une concubine. » Songe donc que je suis la 
tille d'un ministre d'État. Si je désobéis à ma tendre 
mère, et que je contracte avec un jeune homme une 
union illicite, comment oserai-je paraître dans le mon- 
de?.... 

FAN-SOU. 

Si pour une aifaire de peu d'importance, on compro- 
met la vie d'un homme, n'est-ce pas une faute grave? 
Mademoiselle, réfléchissez-y mûrement. 

SIAO-MAN. 

Garde-toi de m'en parler davantage; ma résolution est 
irrévocablement fixée. 

FAN-SOU. 
Le Lun-yu dit : « Celui qui manque à sa parole ne mé- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 115 

rite pas le nom d'homme. » Mademoiselle, puisque vous 
persistez avec obstination dans votre refus, je vais pren- 
dre le sachet et avertir madame. 

SIAO-MAN. 

Attends donc, raisonnons encore un peu. 

FAN-SOU. 

<( Mille raisonnements ne valent pas un consentement.» 

SIAO-MAN. 

Tu joues de ruse avec moi. Allons, attends que je réflé- 
chisse encore. 

FAN-SOU. 

« Il vaut mieux sauver la vie d'un homme que d'élever 
une pagode a sept étages. » Mademoiselle, quels ordres 
avez-vous a me transmettre ? Il faut que j'aille rendre 
réponse a ce jeune homme? 

SIAO-MAN. 

Attends que j'écrive une lettre; il la lira et connaîtra 
mes sentiments. (Elle remet la lettre à Fan-son/ 

FAN-SOU, d'un ton sèvpre, 

Eh bien, je vais la porter. 

' SIAO-MAN. 
A qui? ; 

FAN-SOU. 

A madame, 

SIAO-MAN, effrayée. 

Elle a juré ma perte! 

FAN-SOU. 

Mademoiselle, rassurez-vous; c'est au bachelier que je 
la porte. [Elles sortent ensemble.) 

SCÈNE YII. 
PE-MIN-TCHONG ET FAN-SOU. 

PÊ-MIN-TCHONG. 

Dans mon trouble, je vous prenais pour une autre. Eh 
bien, où en est notre affaire.' 



lie, KA CHINE KT LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

FAN-SOU. {Elle chante.) 

Aujourd'hui la souhrclte vous a rendu un service si- 
gnalé. 

PË-MIN-TCHONG. 

Mademoiselle a-t-elle daigné recevoir ma lettre? 

FAN-SOU, faisant claquer ses doigts. —{Elle chante.) 

J'ai eu recours a un petit stratagème, et j'ai arrangé 
votre affaire. 

PÊ-MIN-TCHONG. 

Si vous avez quelque bonne nouvelle, faites-la-moi 
connaître? 

FAN-SOU. (£//ecftan/e.) 

J'ai un billet de sa main, où elle a exprimé ses senti- 
ments. 

PË-MIN-TCHONG. 

Quel bonheur î Une réponse de mademoiselle ! laissez- 
moi la voir. 

FAN-SOU, tirant de son sein la lettre sans la montrer. — {Elle chante.) 

Oh ! dans cet endroit personne n'a pu la voir. 

PË-MlN-TCHONG. 

Si je ne puis la voir, ô ciel ! je mourrai d'impatience. 

FAN-SOU. [Elle chante.) 
Lettré stupide, qui n'entendez rien aux affaires, eh 
biçn, votre sort est dans cette main-la! 

PÊ-MIN-TCHONG. 
Ayez pitié de moi ! {Fan-sou remet la lettre à Pë-min- 
ichong ; celvici s'agenouille pour la recevoir.) Avant de 
la prendre, attendez que j'allume un réchaud de parfum. 
Mademoiselle, prosternez-vous devant cette lettre, et 
faites une prière pour moi. 

FAN-SOU. 

Je ne comprends pas. 

PÈ-MlN-TCHONG. 

Vous ne voulez pas? je prierai moi-même. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 117 

FAN-SOU. 
Mademoiselle n'en ferait pas autant pour vous. — (Elle 
chanta.) Qu'a donc cette lettre de si extraordinaire pour 
que vous brûliez des parfums en son honneur? Est-il 
possible que vous portiez la démence au point d'adorer 
un morceau de papier ! [Pë-min-tchong lit la lettre,] Vous 
le voyez, je viens de remplir pour vous une mission dé- 
licate; je me suis compromise peut-être !... Ah ! j'essaye- 
rais en vain de vous raconter tout ce que j'ai fait. 

PÈ-MIN-TCHONG. 

Mademoiselle me promet un rendez-vous pour cette 
nuit, mais jignore à quel moment elle viendra. 

FAN-SOU. {Elle chante.) 
Elle sera avare de sa tendresse, dans la crainte d'ef- 
facer sa beauté; et cette nuit, avec vous.... 

PÈ-MIN-TCHONG. 

Cette nuit, comment se conduira-t-elle avec moi ? 

FAN-SOU, l'interrompant. — (Elle chante.) 

Le mot était venu sur le bout de ma langue ; vérita- 
blement, je l'ai avalé. 

PË-MIN-TCHONG. 

Comment avez-vous pu l'avaler? Vite, prononcez ce 
mot; mettez le comble a ma joie. 

FAN-SOU, à part. - [Elle chante.) 

Si je ne le dis pas, je le ferai mourir de chagrin. 
PÈ MIN-TCHONG. 

Qu'est-ce que mademoiselle vous a recommandé ? 

FAN-SOU. (Elle chante.) 

Elle m'a ordonné de vous dire a voix basse.... 

PË-MIN-TCHONG. 
De me dire quoi ? 

FAN-SOU. (Elle chante.) 

Qu'elle vous engage à ne pas dormir, quand la nuit 

7. 



118 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

sera avancée ; elle veut que de la capitale on entende 
vos soupirs; elle veut que.... » 

PË-MIN-TCHONG. 

Mademoiselle, ne plaisantez pas; dites-moi sans dé- 
tours à quelle heure de la nuit elle viendra. 

FAN-SOLT. (Elle chante.) 

Attendez que le tambour ait annoncé l'arrivée de la 
nuit; attendez que tout le monde de ce palais soit plongé 
dans un profond sommeil ; attendez qu'un bruit qui se 
prolonge au loin parte du haut de la tour ; que la goutte 
d'eau tombe sur la clepsydre de jade sonore ; qu'une 
brise printanière fasse frémir l'aigrette du phénix qui 
dort sur les bananiers ; que la fleur qui croît dans le pa- 
lais de la Lune abaisse son ombre sur la cime des arbres ; 
que la jeune beauté sorte furtivement de sa chambre, 
d'où s'exhale un doux parfum ; qu'elle quitte ses rideaux 
brodés; qu'en agitant sa robe ondoyante, elle franchisse 
le chemin entouré d'une balustrade; qu'elle soulève 
mollement la jalousie ornée de perles; attendez qu'un 
léger bruit se fasse entendre de la fenêtre : c'est le mo- 
ment où elle viendra. {Elle sort.) [*] 

« Siao-man rencontre Pë-min-tchong au lieu convenu ; 
mais, au milieu d'une conversation des plus tendres, sur- 
vient madame Han, qui entre dans une violente colère 
en découvrant toute cette intrigue menée par Fan-sou. 
Elle châtie la petite imprudente, qui, bien qu'à genoux, 
démontre a sa maîtresse, avec la plus comique assurance, 
que d'elle seule vient tout le mal, et que. malgré son âge 
et sa prudence, elle a commis dans cette afifaire une foule 
de fautes contre les rites, dont la moins pardonnable est 
d'avoir admis un jeune étudiant dans sa maison. Cepen- 
dant, Pë-min-tchong est forcé de quitter la demeure de 



' {*) Voy. Théâtre chinois ou Choix de pièces de théâtre, traduites 
par M. Bazin, première pièce, acte II, scène vi et vu. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 110 

madame Han ; il va se présenter au concours littéraire, 
où il réassit au delà de ses espérances; il est nommé 
han lin (académicien;. L'empereur, qui sait que le prince 
Peï-tou a promis au général Pe de donner à son fils la 
main de sa fille Siao-man, envoie un ordre a ma- 
dame Han par le messager des noces. Et comme les ma- 
riages qui se font a la Chine par la volonté de l'empereur 
sont affranchis des formalités imposées par les rites, l'u- 
nion des deux amants peut s'accomplir, sans attendre 
que Siao-man ait atteint l'âge voulu par la loi. Cette co- 
médie, sauf le dernier acte, qui me paraît bien inférieur 
aux trois premiers, est conduite, dans quelques-unes de 
ses parties, avec un art très-délicat, et présente plusieurs 
situations pleines a la fois de grâce et de comique (*). » 

Le Pi-paki est une longue pièce qui a 42 tableaux ou 
actes. J'en fais ici une rapide analyse, et je donne une 
de ses scènes, traduite par M. Bazin. 

Il existait une honnête famille composée du père , de 
la mère, d'un fils et de l'épouse de celui-ci. Le fils part 
pour Pékin afin de concourir aux examens et d'obtenir 
un mandarinat. Il réussit au delà de ses espérances, et 
le moment arrive où l'empereur lui-même le fait marier 
avec la fille d'un de ses protégés. 

Pendant ce temps ses père et mère meurent, et sa 
femme première et légitime est plongée dans la misère. 
Elle apprend que son mari joue un grand rôle dans la 
capitale ; elle se décide à s'y rendre habillée en religieuse 
et en demandant la charité pendant la route. 

En même temps, il arrivait que le mari se repentait 
d'avoir laissé sa femme et ses parents dans l'abandon. 11 
finit par avouer sa position a sa nouvelle épouse, qui est 
une bonne personne. Celle-ci acquiesce aux désirs du 



n Voy. Journal des Savants, octobre 1842, article de M. Ch. 
Magnin. 



120 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

mari, et on onvoit un messager pour emmener dans la 
capitale toute la famille abandonnée. Afin de la bien 
recevoir dans la maison, la dame charge ses gens de lui 
chercher deux nouvelles servantes jeunes et d'un exté- 
rieur agréable. 

L'épouse première, appelée Tchao-ou-niang , arrivée 
a Pékin, apprend par hasard ces circonstances , et elle 
vient près du palais de son mari en habit de religieuse. 
Un domestique la reçoit au seuil de la porte, et il- rentre 
pour en avertir la dame, dont le nom est Nieou-chi. Voici 
la scène, à partir de l'ordre donné au domestique de 
chercher une servante. 

NlEOU-CHI, au domestique. 
.Uaurais besoin de quelques servantes pour les parents 
de mon époux, qui vont arriver. Allez donc faire un tour 
dans les rues ; prenez des informations adroite, a gauche, 
et si vous rencontrez une femme du peuple cherchant une 
place, amenez-la ici. Je veux une jeune femme d'un ex- 
térieur agréable ; vous entendez? 

LE DOMESTIQUE. 

Oui, madame, et je vais sur-le-champ m'acquitter de 
votre commission. (// sort.) 
TCHAO-OU-NIANG, portant le costume d'une religieuse. — {Elle chante). 

Ma nourriture, c'est cette vapeur épaisse qui obscurcit 
l'air. indigence sans asile! hélas! quand viendra donc 
le jour où je pourrai vivre dans le calme et le repos? 
J'ai beau interroger le ciel, le ciel est sourd a ma voix. 
— {Elle parle.) \oici l'hôtel du ministre d'État; voici le 
seuil delà porte, (^w youên-kong, qui sort de Chôtel.) 
Domestique, je vous salue. 

LE DOMESTIQUE. 

Religieuse du dieu Foc, d'oili venez-vous donc comme 
cela? 

TCHAO-OU-NIANG. 

J'arrive d'un pays éloigné, et je viens dans la capitale 
pour y demander l'aumône. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 121 

LE DOMESTIQUE. 

Attendez un instant; je vais vous annoncer à madame. 
m rentre dans l'hôtel.) — { A Nieou-chi] Madame, je 
viens de rencontrer sur le seuil de la porte une religieuse 
qui demande l'aumône. Voulez-vous la recevoir? 

XlEOU-CHl. 

Faites-la entrer. 

LE DOMESTIQUE, sur le seuil de la porte, à Tchao-ou niang. 

Ma maîtresse vous permet d'entrer. 

TCHAO-OU-NIAiS'G, apercevant Nieou-chi. 
Madame, la pauvre religieuse que vous voyez incline 
sa tète devant vous. 

NlEOU-CHI. 

Ma sœur , de quel pays ètes-vous. et que venez-vous 
faire dans la capitale ? 

TCHAO-OU-NIANG. 

Je suis originaire d'un pays éloigné ; je viens dans la 
capitale pour demander l'aumône. 

MEOU-CHL 
Pour demander l'aumône!.... Mais avez-vous quelque 
talent? Voyons, que savez-vous faire? 

TCHAO-OU-NIANG. 

Madame, sans y mettre de l'ostentation, je vous répon- 
drai que je connais l'écriture, le dessin, les échecs , et 
que je touche du luth ; je sais coudre, travailler à l'ai- 
guille; au besoin, je pourrais faire la cuisine ... Enfin, je 
sais un peu de tout.... 

NIEOU-CHI. 
Oh, oh ! ma sœur, puisque vous avez tant de talents, il 
doit vous être pénible de demander l'aumône dans les 
rues. Voulez-vous demeurer dans mon hôtel? j'ai besoin 
d'une servante. Vous trouverez ici, avec le calme et le 
bonheur, du thé et du riz en abondance. 



\ii LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 
TCHAO-OU-NIANG. 

Si vous me preniez a votre service, ma reconnaissance 
n'aurait pas do bonics. 

NIEOU-CIH. 

J'ai une autre question à vous faire. Dites-moi à quel 
âge avez-vous embrassé la profession religieuse? Est-ce 
tlès vos plus jeunes années? 

TCHAO-OU-NIANG. 

Madame, je ne veux pas vous tromper; il y avait déjà 
longtemps que j'étais mariée, quand j'ai pris le costume 
des religieuses vouées au culte du dieu Foc. 

, NIEOU-CHI, à part. 

Ah! j'en sais un peu trop maintenant. [Au domestique.] 
Youèn-kong, puisque cette religieuse a un mari, elle ne 
peut pas rester dans notre hôtel. Donnez-lui des aliments 
et priez-la d'aller demander l'aumône ailleurs. 

TCHAO-OU-NIANG, à part. 

Je me suis un peu trop avancée. [Haut.) Madame, s'il 
faut vous dire toute la vérité, ce n'est pas pour recueillir 
des aumônes que je suis venue dans cette capitale, mais 
pour chercher mon époux. 

NlEOU-CHI. 

Alors je vous adresserai une autre question : comment 
s'appelle votre époux? 

TCHAO-OU-NIANG, avec embarras. 

[J part.) Si je lui dis son véritable nom, elle va peut- 
être se livrer à la colère : tant pis; lâchons ces trois mots : 
Tsaï-pe-kiaï, pour voir l'aspect de sa physionomie. [Haut.) 
Son nom de famille est Tsaï, son surnom Pe-kiaï. On dit 
partout qu'il demeure dans l'hôtel du ministre dÉtat 
Nieou. Je pense, madame, que vous le connaissez. 
NIEOU-CHI, sans se troubler. 

Pas du tout (*j. [TchaO'Ou-niang est stupéfaite.) 

(•) Nieou-chi ne connaissait pas le ming, ou nom d'enfance, de 
son époux. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 12:. 

NIEOU-CHI, au domestique. 
Youên-kong, informez-vous donc, dans les pavillons de 
l'hôtel, s'il y a ici un homme du nom de Tsaï-pe-kiaï. 

LE DOMESTIQUE. 

Je puis vous certifier, madame, que cet homme-la no 
demeure pas dans l'hôtel. 

NIEOU-CHL 

Ma bonne religieuse, votre mari ne demeure pas ici. 
Allez le chercher ailleurs ; allez. 

TCHAO-OU-NIANG. 

Cependant tout le monde dit qu'il a son domicile dans 
l'hôtel du ministre d'État Nieou. Il est peut-être mort! {Elle 
pleure.) mon époux, si vous avez quitté la vie, où trou- 
verai-] e un protecteur dans le monde? Qui sera touché 
des maux de votre servante ? 

NIEOU-CHL 

Pauvre femme, je vous plains; mais ne vous affligez 
pas trop. Restez avec nous; je vais ordonner au domes- 
tique de prendre des informations dans le quartier. On 
va se mettre a la recherche de votre époux. 

TCHAO-OU-NIANG. 

Ah! madame, comment pourrai-je vous témoigner ma 
reconnaissance? 

NIEOU-CHL 
Mais si vous restez avec nous, je dois vous prévenir 
d'une chose ; c'est que vous ne pouvez pas garder votre 
costume. 11 faut absolument changer d'habits. 

TCHAO-OU-NIANG. 

Je n'oserai jamais quitter mon costume. 

NIEOU-CHL 
Et la raison? 

TCHAO-OU-NIANG. 

Parce que je dois porter le deuil pendant douze ans. 

NlEOU-CHI 

Pendant douze ans! y pensez-vous ? Mais le plus long 



12t LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

(louil, lo deuil d'un père, ne dure que trois années ; 
pourquoi voulez-voUs porter le deuil pendant douze ans? 

TCtlAO-OU-NIANG. 

Mon beau-père est mort; il faut que je porte le deuil 
de mon beau-père pendant trois ans. Ma belle-mère est 
morte; il faut que je porte le deuil de ma belle-mère 
pendant trois ans. Voilà déjà six années. Puis, comme 
mon époux (ô fatale destinée!) n'est point revenu dans 
son pays natal, et vraisemblablement ne sait pas que son 
père et sa mère ont cessé de vivre, il faut en outre que je 
porte le deuil pendant six ans pour mon époux. 

NIEOU-CHI. 
Ah! ma sœur, que votre piété filiale est exemplaire! 
Quoi qu'il en soit, mon père a la plus grande aversion 
pour les femmes qui portent votre costume. Il faut chan- 
ger d'habits. [Au domestique). Youèn-kong, dites à Si- 
Ichun d'apporter ici des robes et une toilette de femme. 

LE DOMESTIQUE. 

J'obéis. [Il sort,) 

NIEOU-CHL 

Ma sœur, asseyez-vous en attendant. 

SI-TCHUN, apportant les robes et la toilette. 

Madame, j'apporte des robes et une toilette. 

NIEOU-Cm, outrant la toilette. 
Très-bien [A Tchao-ou-niang .) Ma sœur, approchez- 
vous du miroir. Voilà un peigne. Vous trouverez ici du 
fard pour les lèvres et les joues. 

TCHAO-OU-NIANG. 

Depuis que mon époux est parti pour la capitale, je 
n'ai point vu ma figure. [Elle se regarde dans le miroir.) 
Ciel! quelle pâleur! comme mes traits ont changé! Est-il 
possible que je sois devenue maigre à ce point? (E//e 
chante.) Je me suis trop négligée ; je ne songeais qu'au 



DES MOF.URS ET USAGES DE LA CHINE. 125 

phénix solitaire *), et le chagrin a terni Tincarnat de 
mes joues. 

NIEOUCHI. 

Ma sœur, si vous n'arrangez pas vos cheveux, changez 
au moins de vêtements. 

TCHAO OU-NIANG, regardant les robes. — (Elle chante.) 

Je me souviens qu'à l'époque de mon mariage j'avais 
aussi des robes et des étoffes de soie, des fleurs d'or, des 
plumes d'alcyon. Devais-je m'attendre qu'après le départ 
de mon époux, il ne me resterait pas une tunique de 
toile, une petite aiguille de tête en bois d'épine, pour 
attacher mes cheveux ? 

NIEOU-CHI. 

Ah! ma sœur, vous rejetez ces robes; mais vous por- 
terez une aiguille de tête, n'est-ce pas ? 

TCHAO-OU-NIANG, regardant les aiguilles. — (Elle chante.) 

Cette aiguille d'or, surmontée de deux têtes de phénix. 
— {Elle parle.) Si je la porte, — [Elle chante.) ne serai- 
je pas accablée de honte, moi qui suis séparée de mon 
époux ? 

NIEOU-CBI. 

A défaut d'aiguilles de tête, vous pourriez orner vos 
cheveux de quelques fleurs. Tenez. [Elle prend des 
fleurs.) Faites un bouquet; choisissez; séparez les fleurs 
de bon augure d'avec celles qui sont d'un mauvais pré- 
sage. 

TCHAO-OU-NIANG. (Elle chante.) 

Moi, orner de fleurs les tresses de mes cheveux, porter 
une pivoine (meou-tan) ! oh! c'est alors que le^ressenti- 
ment et la haine me poursuivraient, comme cette femme 
qui demeure dans le palais de la lune (**). 



C) A mon époux. 
f) Tchang-ngo. 



1^0 |,A CHINK ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 
NIEOU^CHI. 
Hélas! {A part,) La tristesse est dans son cœur, le cha- 
grin sur sa figure; comment pourrait elle déguiser la 
vérité ? {Haut.) Vous avez perdu votre beau-père, votre 
belle-mère, et vous pleurez. Ah! ma sœifr, mon beau- 
père et ma belle-mère existent encore, et jusqu'à présent 
je n'ai pas pu leur offrir une tasse de thé. Comparez 
votre sort au mien ; vous avez rempli votre tâche, vous, 
et vous ne craignez pas comme moi la censure, la ca- 
lomnie et les sarcasmes. Mais, dites-moi, quel événe- 
ment fatal a précipité dans la tombe les parents de votre 
époux? 

TCHAO-OU-NIANG. {Elle chante.) 
La famine. La famine a ravagé notre pays. Mon époux 
ne revenait point de la capitale, et, privée de secours, 
j'ai mangé, dans le secret de la maison, des écorces d'ai'- 
bre et de la balle de riz. Après la mort de mon beau- 
père et de ma belle-mère, j'ai vendu ma chevelure pour 
acheter des cercueils. Seule, au milieu des sépultures, 
j'ai ramassé de la terre dans le pan de ma tunique de 
rhanvre, et je leur ai élevé un tombeau. 

NIEOU-CHl. 

Voila une religieuse qui se targue de vertus qu'elle 
n'a pas. 

TCHAO OU-NIANG. 

Ah! madame, je ne me targue point de mes mérites. 
(Elle montre ses mains.) Voyez mes doigts meurtris ; des 
taches de sang teignent encore mes vêtements. {Niemi* 
chi verse des larmes.) 

TCHAO OU-NIANG, continuant. 
Ilélas! madame, pourquoi versez-vous des larmes ? 

NIEOU-CHL {Elle chante.) 
Ma sœur, c'est qu'il y a longtemps aussi que mon époux 
a quitté son père et sa mère. 

TCHAO-OU-NIANG. 

Et qui donc l'a empêché de retourner dans son pays 
natal? 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 127 

NIEOU-CHI. (Elle chante.) 
Mon père. C'est mon père qui Ta retenu ; car il voulait 
renoncer à la magistrature. 

TCHAO-OU-NIANG. 

A-t-il une autre femme dans la maison paternelle? 

NlEOU-CHl. (Elle chante,) 

Il a une autre femme; mais je crains qu'elle ne vous 
ressemble pas. Aura-t-elle servi, comme vous, son beau- 
père et sa belle-mère avec autant de constance et de 
fidélité? 

TCHAO-OU-NIANG. 

OÙ sont maintenant les parents de votre époux? 

I NlEOU-CHI. (Elle chante.) 

j Ils habitent les contins du ciel. 

TCHAO-OU-NIANG. 

r Madame, pourquoi n'a-t-il pas chargé un exprès de les 
î amener à la capitale? 

NlEOU-CHI. (Elle chante.) 

Le messager est parti; je présume qu'ils sont mainte- 
nant sur les routes qui conduisent a Tchang-ngan. Hélas I 
j'appréhende des malheurs. 

TCHAO-OU-NIANG. (Elle chante.) 
A peine ai-je entendu- ces paroles, qu'un trouble subit 
vient agiter mes esprits. (A part.) Je crois à la sincérité 
de ses réponses; je veux cependant mettre son cœur a 
l'épreuve. (Haut.) Mais, s'il a une autre femme et qu'elle 
accompagne son beau-père et sa belle-mère, n'est-il pas a 
craindre que vous ne viviez pas toutes les deux en bonne 
intelligence? 

NlEOU-CHI. 

Àh ! ma sœur [Elle chante.), si elle vous ressemblait, 
mon plus vif désir serait qu'elle habitât avec moi. J'au- 
rais pour elle des égards et de la condescendance ; tous 
les matins je balayerais sa chambre par déférence, par 
humilité. Ce qui m'afflige aujourd'hui, c'est de savoir 



1-28 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

(piolos parents de mon époux voyagent péniblement sur 
les routes. Je les cherche des yeux ; je crains de perdre 
la vue a force de regarder dans le lointain. 

TCHAO-OU-NIANG. (Elle chante.) 

{A part.) Son esprit est le jouet de l'illusion et de l'er- 
reur. On dirait qu'elle assiste à une représentation, et 
qu'elle voit entrer sur la scène des personnages de théâ- 
tre. C'est en vain qu'elle interrogerait les sorts. [Haut.) 
Cette femme dont vous parlez, voulez-vous la connaître? 

NIEOU-CEII, avec émotion, — Elle chante.) 

OÙ est-elle ? 

TCHAO-OU-NIANG. (E//ecAan/fi.) 
Devant vos yeux. Je vous jure, madame, que votre 
servante est l'épouse du Tchoang-youên. 

NIEOU-CHT. {Son émotion redouble.) —(Elle chante.) 

Vous, l'épouse légitime du Tchoang-youèn î Madame, 
ne me trompez-vous pas? 

TCHAO-OU-NIANG. (Elle chante.) 

Comment oserais-Je vous tromper? 

NIEOU-CHI, revenant peu d peu de son émotion. — [Elle chante.) 
Ah ! madame, c'est à cause de moi que vous avez subi 
tant d'humiliations, éprouvé tant de douleurs. Vous au- 
rez beau faire, vous forcerez malgré vous le Tchoang- 
youên a me haïr ; il me contraindra, lui, à murmurer 
contre mon père ! — [Elle parle.) Madame, asseyez-vous, 
je vous prie, pour recevoir les salutations de votre ser- 
vante. [Tchao~ou-niang s'assoit, et reçoit les salutations 
de Nieou-chi.) 

NIEOU-CHL (Elle chante.) 

Que votre sort a été différent du mien ! Pendant que je 
vivais dans le calme, au sein de ma famille, tous les 
maux de la vie vous assiégeaient à la fois ; mais aussi 
vous allez être couverte de gloire ; on vantera dans le 
monde votre piété pour vos parents, vos vertus, tandis 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 129 

que mon nom sera livré au mépris et aux sarcasmes du 
public. 

TCHAOOU-MANG. 
Rassurez-vous, madame, vous n"avez pas mérité iop- 
probre. 

NIEOU GHI. {Elle chaule. , 

Si votre beau-père est mort, c'est par ma faute ; si 
votre belle-mère est morte, c'est par ma faute. — [Elle 
parle.) Madame [Elle chante), je vous en supplie, chan- 
geons de costume; prenez ma robe, ma ceinture, mes 
ornements de tète ; moi je veux me couvrir de vos vête- 
ments de deuil. 

TCHAO-OU-NJANG. 

Madame [Elle chante.), nos malheurs viennent de plus 
loin. Hélas ! pourquoi, dans l'origine, n"a-t il pas renoncé 
a la magistrature? 

NIEOU-CHI. {Elle chante.. 
11 a voulu et n'a pas pu renoncer a la magistrature ; il 
a voulu et n'a pas pu renoncera la nouvelle alliance que 
l'empereur lui-même avait ordonnée. 

TCHAO-OU-NIA^•G. [Elle chante.) 

Voila : on viole aujourdhui une promesse, demain 
une seconde, après-demain une troisième ; puis le ciel 
fait descendre sur la famille du transgresseur d'épou- 
vantables calamités. 

îsiEou-cni. 

Madame, je vous ai invitée tout à l'heure a changer de 
costume : vous avez réfusé : n'en parlons plus. Toutefois, 
je crains bien que, vêtue comme vous l'êtes d'une grosse 
étoffe de chanvre, avec une corde pour ceinture , votre 
époux ne vous reconnaisse pas. Madame, voici ce que je 
pense. D'ordinaire, le Tchoang-youên, toutes les fois qu'il 
revient de la cour, entre dans la bibliothèque pour y 
faire une lecture. Vous avez des talents; rien n'est au- 
dessus de vous. Que n'allez-vous lui écrire une lettre sur 



130 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

son bureau, quelques lignes pour l'informer des tristes 
événements qui vous amènent dans la capitale? Nous 
aurions ensuite un entretien avec lui ; vous vous expli- 
queriez, et les choses s'arrangeraient à merveille. 

TCHAO-OU-NIANG. 

Vous avez raison. Quand je devrais, en écrivant, né- 
gliger les bienséances, il faut que j'obéisse à vos ordres. 
{Elles sortent ensemble.) 

Le talent d'écrire des comédies et des romans n'est pas 
apprécié dans ce pays. Rarement les auteurs y mettent 
leurs noms; et un personnage d'une haute position n'ai- 
merait pas qu'on lui attribuât de telles productions. Elles 
ne se trouvent point, comme je le dis ailleurs, dans le ca- 
talogue delà bibliothèque impériale. Les Chinois pensent 
que ce ne sont pas des livres, n'estimant d'autres ou- 
vrages que ceux de philosophie, d'histoire, de statistique, 
d'agriculture ou de médecine. 



TOILETTE. 

il y a, dans ce pays, des modes qui changent, tant pOUl 
les hommes que pour les femmes, mais avec moins de 
rapidité qu'en Europe. Depuis le chapeau et la calotte 
jusqu'aux souliers, tout est sujet de ce tyran universel 
dont Horace nous a déjà parlé. On dit que les modeS 
pour les hommes sont inventées a Pékin, celles pour les 
femmes à Sou-tchaou. Ce sont les lorettes de cette ville 
des plaisirs qui commencent a introduire les nouveau- 
tés, lesquelles finissent par être adoptées même par les 
dames du palais impérial. 



DES MOEUKS ET LSAGES DE LA CHINE. 151 

Les costumes de ces indigènes sont assez connus par 
les peintures des éventails, des châles et tant d'autres 
objets ; je n'entreprendrai pas de les décrire minutieuse- 
ment. J'indiquerai seulement qu'ils ont différentes espè- 
ces de vêtements, dont ils font usage selon les circon- 
stances, de la même manière que nous avons la jaquette, 
la veste, la redingote, lliabit, le pardessus ou paletot, le 
manteau, etc. 

Les hommes rasent la moitié de la tête du côté de de- 
vant et laissent croître le reste, ce qui produit de longs 
cheveux par derrière avec lesquels on tresse une longue 
queue. 

Cette queue est appliquée a plusieurs usages : en mer, 
si l'ouragan souffle, on y attache sa calotte en faisant un 
tour par-dessous le menton : elle sert de mètre pour me- 
surer; c'est un fouet pour punir un enfant ou un gamin 
de la rue; un gendarme, pour conduire quelqu'un au 
violon, s'empare de la queue et il est sûr que son homme 
ne lui échappera pas. 

Quelquefois, dans de grands rassemblements , on a 
joué le tour d'attacher les queues de trois ou quatre 
hommes, puis on les effraye, et quand ils veulent courir^ 
ils se trouvent pris l'un à l'autre. 

Cet usage est mandchou et non chinois. Ceux-ci, dans 
les temps anciens, ne se coupaient pas du tout les che- 
veux : ils en faisaient un grand nœud sur la tète. Les 
empereurs mandchous, lors de leur facile conquête (1641), 
rendirent un décret ordonnant aux indigènes de se raser 
la moitié de la tète ; ce qui produisit une révolte : les 
mandchous furent d'abord battus et chassés de deux 
provinces; il y eut un moment où on les crut perdus. A 
l'occasion de cet événement, un missionnaire européen, 
qui se trouvait alors dans cet empire et qui écrivit l'his- 
toire de la conquête des mandchous [Bellum Tartaricum), 
dit ces paroles : « Les Chinois qui ne s'étaient pas battus 
pour leur indépendance, se battirent ensuite pour leurs 



152 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

cheveux. » Cependant, ils se sont si bien habitués depuis 
à cet usage, que le plus grand affront qu'on puisse faire 
a un homme, c'est de lui couper la queue. 

Les ouvriers et les hommes de peine, afin de se mettre 
à leur aise pour vaquer a leurs travaux, entortillent leur 
queue derrière la tète en formant une espèce de chignon. 
il serait pourtant irrespectueux de paraître ainsi devant 
un supérieur. La bienséance exige que la natte pende de 
toute sa longueur sur les épaules. 

Quand les Anglo-Français prirent Canton en 1858, il 
arriva que des Chinois du peuple déroulaient leur queue 
à l'approche d'un militaire européen . C'était une poli- 
tesse qui datait du jour du bombardement. Ils dérou- 
laient leur queue en signe de respect, comme un Occiden- 
tal ôterait son chapeau. 

, Les femmes se coiffent dune manière différente, selon 
qu'elles sont enfants, filles nubiles, fiancées ou mariées, 
mais elles portent toujours le front découvert et les che- 
veux en" arrière. C'est de règle qu'elles doivent se farder. 
Dans les provinces du sud , l'abus du fard est excessif. A 
Canton, on voit des femmes aux petits pieds, dont la fi- 
gure est si couverte de blanc et de rouge, qu'elle res- 
semble parfaitement à un masque. On conçoit à peine 
que cela puisse plaire a aucun homme. 

Les personnes riches portent les ongles très-longs, pro- 
bablement pour indiquer par la qu'ils ont des domesti- 
ques pour les servir. 11 y a des hommes dont les ongles 
ne mesurent pas moins de 6 a 8 centimètres, et plus 
encore. Pour prendre leur tasse de thé, leur pipe, etc., 
ils sont obligés de mettre les doigts d'une façon particu- 
lière qu'il est facile d'imaginer. 

Ils n'ont, pour se chauffer en hiver, ni cheminées, ni 
brasiers. A mesure que le froid augmente, ils mettent 
vêtement sur vêtement; ils en portent jusqu'à dix ou 
douze l'un sur l'autre. Les enfants sont souvent si grossis 
par les vêtements, la plupart ouatés, qu'ils se trouvent 



DES iMOEL'RS ET USAGES DE LA CHINE. 155 

obligés de tenir les bras assez ouverts sans pouvoir les 
approcher de leurs jambes. En cas de chute, on est sur 
qu'ils ne se feront pas de mal, si ce n'est à la figure. 

L'éventail est un meuble indispensable pour un 
homme encore plus que pour une femme. On porte un 
joli étui pour l'éventail, suspendu à la ceinture. On le 
voit en été a la main de chaque homme, qu'il aille en 
chaise ou a pied. 

On peint dans l'éventail le plan de la ville où on se 
trouve, ou des maximes de morale, des vers choisis des 
grands poètes, ou enfin des fleurs et des oiseaux. Quand 
on veut avoir un souvenir d'un ami , on achète un 
éventail blanc, et on le prie d'y écrire de sa main quelque 
phrase, ainsi que nous faisons avec les albums. 



VENTE D'EMFANTS. 

La vente des enfants par leurs parents est autorisée 
dans ce pays, mais celui qui a acheté un enfant ne peut 
pas le vendre. 

Cette transaction, qui nous paraît si opposée a la na- 
ture, n'offre pas d'horreur a l'imagination dun indigène. 
Si on achète un garçon, c'est généralement pour l'adop- 
ter comme fils; si c'est une petite fille, on se propose le 
même but; et si la fille est nubile, on veut en faire une 
petite épouse (concubine;. Les parents qui vendent leurs 
enfants sont toujours pauvres, et ceux qui les achètent 
sont au contraire plus ou moins riches. Le résultat est 
donc que l'enfant gagne beaucoup en position, et tel qui 
serait un malheureux chez son père , devient un petit 
seigneur. Le père commence par toucher une somme 
d'argent et est libéré de l'obligation de nourrir et élever 



ir*i LA CHINE ET LES PUiSSANOES CHRETIENNES. 

son fils; il le voit passer dans une famille qui est tout 
au moins dans l'aisance ; et il peut espérer la protection 
de cette même famille, surtout s'il vend une tille nubile 
et belle. 

En causant avec des indigènes sur cette question, je 
suis arrivé a la parfaite conviction qu'une fille pauvre 
vendue n'aimerait pas du tout qu'on lui accordât la li- 
berté de quitter le toit de celui qui l'a achetée , même 
pour être renvoyée chez son père. Comme je trouvais 
cela extraordinaire, on m'en expliquait ainsi la raison: 
« La fille vendue appartenait a des parents très-pauvres; 
dans sa famille adoplive, elle s'est habituée a être bien 
logée, bien habillée, bien nourrie , et probablement 
même a être servie par des domestiques. Renvoyée chez 
ses parents, elle devrait soccuper des travaux les plus 
rudes et subir une vie de privations. Aussi , quand on 
achète un garçon ou une fille, il faut les garder a ja- 
mais. Il serait cruel de les expulser de la maison tant 
qu'ils ne commettent pas de fautes graves qui mérite- 
raient une telle punition. « 

J'ai connu très-intimement, pendant plusieurs mois, 
une famille où il y avait une fille de dix ans. Elle était 
tendrement aimée et môme gâtée par son père et sa mère. 
Quel fut mon étonnement quand j'appris un jour , par 
hasard, que ce n'était pas du tout leur fille et qu'ils Va- 
vaient achetée pour quelques écus! 

Pendant que j'étais a Macao, j'eus la visite d'un ami 
de Manille qui voulut, en s'en retournant, acheter un 
jeune garçon indigène, afin d'en faire un domestique. 
Comme l'ami demeurait chez moi, je fus témoin de la 
transaction. L'enfant était âgé de quinze ou seize ans. Il 
fut conduit par sa mère et vendu par elle. On marchanda 
longtemps, exactement comme on aurait pu faire pour 
un âne. Le garçon se tenait gravement debout, sans bou- 
ger et sans dire mot. A la fin, il s'agissait seulement de 
savoir si le prix devait être 38 où 39 piastres (180 ou 18j 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. tô5 

francs). LîMîière tenait ferme; la patience du garçon fut 
poussée à bout, et se tournant avec un air de dégoût vers 
sa mère : « Assez, ma mère, lui dit-il; finissez donc.» 
Ceci décida la femme à céder. Elle compta son argent ; 
et avant de quitter l'appartement, elle embrassa son tils 
en pleurant. Celui-ci se tint grave et roide, ne lui rendit 
aucune caresse et la laissa éloigner sans lui rien dire et 
sans la regarder. 

Ce garçon, qui était très-intelligent, ne parut pourtant 
pas malheureux. Il commença tout de suite a avoir soin 
avec beaucoup d'assiduité des effets de son nouveau 
maître, et il comprit qu'il serait d'autant mieux traité 
qu'il le servirait avec plus de zèle. Us partirent pour Ma- 
nille très-contents l'un de l'autre. 

On achète en Chine beaucoup de petites filles par 
commission de familles créoles des îles Philippines, qui 
en font des servantes très-intelligentes et fidèles. 

Il est défendu parles lois de l'empire de vouer a la 
prostitution des filles achetées. Ces justes lois pourtant 
deviennent nominales par le fait. Les filles sont acquises 
toutes petites par des femmes corrompues qui les élèvent 
dans le vice, et, par conséquent, ces victimes ne font pas 
usage de leur droit de se plaindre contre les marâtres, 
qu'elles regardent comme leurs mères. Peut-être ne 
connaissent-elles pas même ce droit ! 



VENTE DE LA PROPRE VIE. 

C'est un fait connu de ceux qui ont visité cet empire, 
que lorsque les parents d'un condamné a mort peuvent 
payer s%ilement la faible somme de cinq cents francs, 
ils trouvent un remplaçant malheureux qui, pour donner 



136 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

col argent a sa famille, consent a mourir îi la place du 
coupable. La substitution se fait de la manière suivante : 
le geôlier, moyennant quelques écus, fait sortir le con- 
damné du cachot la veille de l'exécution, et met à sa 
place le suppléant volontaire. Cet infortuné, résigné et 
on silence, se laisse conduire àTéchafaud, et il est déca- 
pité à la place du criminel. 

Voilà ce que dit M. John Scarth (*), en parlant des exé- 
cutions des rebelles : « C'est un fait avéré que plusieurs 
hommes entièrement étrangers à l'insurrection ou qui, 
dans tous les cas, étaient hors de la portée des manda- 
rins, se firent vendre comme des rebelles, afin que leurs 
parents pussent toucher la somme offerte pour la prise 
de chaque victime ! Un monsieur qui connaît parfaite- 
ment les Chinois du sud, va même jusqu'à assurer qu'un 
-individu se fit passer pour un chef, quoiqu'il fut complè- 
tement innocent et qu'il savait qu'on le couperait vivant 
en morceaux. 11 voulut jouer ce rôle parce que le prix 
pour le capteur était considérable. Pour nous , de telles 
choses sont un peu difficiles à croire, mais il est bien 
avéré qu'en Chine on peut acheter, avec une petite som- 
me, un substitut pour souffrir la peine capitale. » 

Voici maintenant ce que dit M. W. Lockhart, membre 
delà Société des Missions de Londres : 



« Lorsque j'étais à Canton, le 26 février 1839, je fus té- 
moin de l'exécution du Chinois qui fut suivie de consé- 
quences si importantes . 

« On prétendit ensuite que l'homme avait été un ven- 
deur d'opium ; mais il fut clairement prouvé que c'était 
un pauvre diable à la famille duquel les mandarins 
avaient payé une somme afin qu'il fut exécuté. Comme il 
était partie consentante^ l'argent fut payé et on le mit à 

(') Tîvelve years in China. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 137 

mort, l^e but véritable de la transaction était d'insulter 
les étrangers par une prétendue manifestation du mécon- 
tement impérial contre le commerce de l'opium, et de 
faire croire que les étrangers , par le trafic de cette dro- 
gue, causaient la mort' des indigènes. Le marché passé 
avec t homme dans le but de Vexécution , n'en fit qu'une 
farce tragique. » 

Beaucoup de personnes en Europe refusent de croire 
a ces immolations volontaires. Cependant je pense que si 
de pareilles substitutions pouvaient être tolérées chez 
nous, on y verrait se reproduire les mêmes faits. En 
France seulement, il y a plus de 3,000 suicides par an, 
dont plusieurs par misère. Parmi tant de malheureux, n'y 
on aurait-il pas quelques-uns qui spéculeraient sur leur 
\ie au profit de leur famille? 



VIE SOCIALE. 

Pour faire une visite, on envoie quelques heures d'a- 
vance sa carte à la personne qu'on désire voir. Entre des 
personnes de beaucoup de cérémonie, on envoie la carte 
même la veille. Quand un supérieur va visiter un 
inférieur ou dans des cas pressés, on fait passer sa carte 
avant d'entrer dans la maison. La carte consiste en une 
feuille de papier rouge plus ou moins grande, selon le 
respect qu'on veut témoigner. Les nom et titres du visi- 
teur sont écrits plus haut ou plus bas, avec des carac- 
tères plus gros ou plus petits, selon qu'on tient plus ou 
moins a se montrer humble. La personne visitée refuse 
quelquefois, sous un prétexte quelconque, de recevoir la 
visite, mais elle se considère obligée a la rendre. 

8. 



138 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Le visiteur est reçu à la porte de la maison pour peu 
qu'on veuille lui montrer de la considération , et on se 
fait des révérences multipliées a chaque porte qu'on 
passe, jusqu'à ce qu'on arrive au salon des hôtes. Beau- 
coup de cérémonies ont lieu avant de s'asseoir, le visi- 
teur refusant la place d'honneur, et le maître de la mai- 
son l'obligeant à l'accepter. J'ennuierais le lecteur si je 
décrivais minutieusement toutes les cérémonies d'une 
visite, depuis le commencement jusqu'à la fm. Les indr- 
gènes les pratiquent machinalement à force d'habitude. 
Pour nous, elles sont très-fatigantes. 

Un domestique apporte le thé. Chacun a sa tasse au 
fond de laquelle se trouve un peu de feuilles de thé; on 
verse l'eau bouillante dessus, et on met sur la tasse son 
couvercle. On n'y connaît pas l'usage du sucre ni du lait. 

S'il fait chaud, le maître de la maison invite les visi- 
teurs à se servir de leurs éventails. Chacun en porte un 
suspendu à la ceinture : il serait impoli de ne pas en 
avoir. 

On apporte des pipes et on fume pendant qu'on cause. 
Quand il s'agit d'amis de confiance ou qu'il fait chaud, 
les visiteurs sont priés d ôter leur chapeau et les vête- 
ments extérieurs. 

Quand un visiteur s'en va, le maître de la maison l'ac- 
compagne jusqu'à la dernière porte, bien que le premier 
veuille arrêter le second à chaque porte qu'on passe en 
lui disant: pou-kan^ pou-kan^ (je ne puis pas, je ne puis 
pas; c'est-à-dire, je ne puis pas accepter cet honneur). 

Je vais émettre une opinion qui étonnera sans doute 
beaucoup d'Européens, et peut-être même quelques-uns 
de ceux qui ont vu les Chinois et frayé avec eux à Singa- 
pour, Hong-kong ou Canton : la société chinoise est 
d'une politesse plus raffinée que celle des peuples d'Eu- 
rope les plus avancés; et ce qu'il y a de remarquable, 
c'est que cette diff'érence est plus visible dans les classes 
inférieures que dans les supérieures. Lorsqu'on est non- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 139 

vellemont arrivé dans le pays, on est très-sujet a se mé- 
prendre et à regarderie premier Chinois venu, fCit-ce un 
pauvre, comme un homme de honne famille. Quelque 
bien élevé que soit un Européen, il sera toujours regardé 
en Chine comme un homme assez commun. En effet, nul 
de nous ne se gênerait , par exemple ' pour vanter la 
commodité et lélégance de nos chemins de fer, le con- 
fortable de nos hôtels, la magnificence et le goût de nos 
théâtres, etc., et pour mettre ensuite en parallèle l'état 
arriéré où se trouve la Chine. Eh bien, tout cela serait 
dans ce pays de la plus grossière inconvenance, l'étiquette 
exigeant que chacun déprécie ce qui est à lui pour rele- 
ver ce qui est aux autres. Ainsi, par exemple, deux Chi- 
nois qui se rencontrent se parlent de la manière sui- 
vante : — « Quel est votre illustre pays? — Je suis de la 
« modeste province de Chi-li. J'ai là ma petite chaumière, 
« et jespère que vous daignerez 1 honorer de votre noble 
« présence si jamais vous allez dans ce pays-là. — Ce 
a serait un grand honneur que d être reçu dans votre 
(c belle maison. Combien de milliers de monnaies d'or 
« avez vous ? ( c'est-à-dire combien de filles.^ chaque fille 
ft étant censée valoir mille monnaies d or). — J'en ai trois 
« laides qui sont vos servantes.» Ils continueraient ainsi 
en se prodiguant une foule de compliments qui, parmi 
nous, seraient ridicules et ennuyeux. 

Les ouvrages dont on se sert pour apprendre à lire 
sont des extraits du quatrième et du cinquième livres 
classiques ou sacrés. Dans le quatrième livre, Confucius 
donne des règles minutieuses pour l'éducation des petits 
garçons, des petites filles, des jeunes gens et des adultes. 
11 va jusqu'à expliquer la manière de se laver les mains 
et la bouche, démettre les pantalons, d'attacher les sou- 
liers, et il indique aux femmes comment elles doivent se 
coiffer et parfumer leurs cheveux. On y trouve également 
les règles de courtoisie et d'étiquette à observer envers 
les égaux, les supérieurs et les inférieurs. C'est probable- 



ItO LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

niL'iil le livre qui a le plus contribué îi former le peuple 
chinois tel qu'il est dans ses relations, et qui l'a rendu 
le plus poli de tous. 

C'est en Chine que j'ai perdu le préjugé dont jetais 
imbu sur le duel, croyant, comme bien des gens, qu'il 
est utile pour rendre les hommes délicats et polis. Les 
Chinois n'ont pas la moindre idée du duel, et pourtant 
rien n'égale les égards qu'ils ont les uns pour les autres, 
par la crainte que chacun éprouve d'être signalé comme 
grossier, et puni par le mépris général. C'est précisément 
ee qui arrive en Europe entre les dames aussi bien 
qu'entre les prêtres; ils n'ont pas besoin du duel pour 
s'abstenir de toute insolence. 

J'ai déjà raconté qu'a Chang-ha'i bien des Chinois ve- 
naient me visiter. Un d'entre eux était devenu trés-en- 
nuyeux et fatiguait beaucoup mon professeur, que j'avais 
toujours près de moi, et mes domestiques chinois. Un 
jour, au moment où nous allions sortir pour nous rendre 
à un amusement, cet individu arriva et mit mes gens de 
très-mauvaise humeur. Je donnai l'ordre de lui faire 
dire par le concierge que jetais absent; mais on me 
fit observer que cette consigne aurait dfi être donnée 
d'avance, car le visiteur savait déjà que je me trouvais 
chez moi. « Alors, leur répondis-je, vous lui direz 
que nous avons à sortir, et que nous n'aurions pas le 
temps de nous arrêter, sous peine d'arriver trop tard. 
— Dans ce cas, nous devons l'inviter a venir avec nous, 
et soyez persuadé qu'il est capable d'accepter , tant il est 
sot et importun. — Eh bien , puisque c'est ainsi, vous 
n'avez qu'à lui dire que je n'y suis pas, — Il regardera 
cela comme une impolitesse, et il en sera choqué. — 
Tant mieux ! répliquai-je, nous obtiendrons ainsi qu'il ne 
revienne plus. » Mes gens se regardaient les uns les au- 
tres d'un air étonné, et j'en entendis dire à voix basse : 
« me ou H (il n'a pas d'éducation).» 

« Dans le roman de Ln-kia H, trois lettrés sont ensem- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. lil 

ble a se divertir en buvant du vin chaud et en compo- 
sant des vers : on annonce un vieux mandarin intrigant 
et d'un commerce ennuyeux et désagréable. « Imbécile, 
ditle maître a son domestique , pourquoi ne lui avez- 
vous pas dit que je n'y étais pas ? — Monsieur, répond le 
domestique, je le lui ai assuré, mais il a vu les chaises 
de ces deux messieurs devant la porte, et il a connu par 
là que vous étiez ici. » Le maître se lève, prend son bon- 
net de cérémonie, court avec un empressement forcé au- 
devant de cet hôte importun , et le comble de politesses 
affectueuses, sur lesquelles les deux autres, qui le détes- 
tent, enchérissent encore. (*) » 

J'allai un jour dîner chez un ami, et je ne sortis de sa 
maison qu'à onze heures du soir. Les porteurs de ma 
chaise n'ayant pas été prévenus, ils restèrent toujours à 
m'attendre et ne dînèrent pas du tout. Je sus qu'il y avait 
eu des porteurs d'autres chaises qui avaient dîné dans la 
cour de la maison ; je leur dis : a Pourquoi ne vous ètes- 
vous pas joints à eux ? — Ils ne nous ont pas invités, me 
répondirent-ils, à dîner avec eux; comment pouvions- 
nous le leur demander ? « 

J'allai un jour, accompagné de mon professeur de chi- 
nois, visiter un petit établissement industriel. On se 
dérangea beaucoup pour nous faire tout voir. Observant 
dans le personnel de la maison l'apparence de la pau- 
vreté, je demandai à mon professeur si je pouvais 
leur offrir un pourboire de dix francs. « Oh! non, me 
répondit-il, ces gens en seraient offensés. Tenez, ajouta- 
t-il en apercevant un moutard de deux ans , donnez- 
les à ce petit enfant-là pour acheter des bonbons. » 

En Europe, les., manières polies et raffinées des gens 
bien élevés ne sont souvent aux yeux des personnes du 
bas peuple qu'une affectation ennuyeuse. C'est un peu ce 

C) Abel Rémusat, Mélanges posthumes, 



152 J.A CHlNl!: ET LKS PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

i(ui arrive aux Européens qui vont dans le céleste Em- 
pire. Ils trouvent insupportables les cérémonies des Chi- 
nois, et ils se conduisent a leur égard avec un sans gène 
grossier qui provoque de leur part une égale liberté. C'est 
là une des raisons pour lesquelles les Chinois , même 
ceux qui nous ont connus de près, nous appellent bar- 
bares. En 1845, lorsque je revins a Canton , après avoir 
visité les ports du nord, je fus frappé des procédés com- 
muns échangés entre les indigènes et les étrangers. 
Bientôt il en arrivera probablement de même a Chang- 
haï, a Ning-po , à Tien-sin et dans toutes les localités 
où s'établiront des colonies européennes. 

Je passais un jour dans la rue d'un faubourg de Chang- 
hai avec deux ou trois Anglais, dont l'un avait à la main 
un cigare et désirait l'allumer. Ayant aperçu une cuisine 
au fond d'une maison, le gentleman y entra sans se dé- 
couvrir ni faire le moindre geste pour demander excuse, 
et après avoir allumé son cigare, il sortit comme il était 
entré. Les gens de la maison en furent très-étonnés, et 
je ne pus que m'affliger de voir les étrangers introduire 
dans ces villes les mêmes manières communes qu'ils 
avaient déjà introduites à Canton. 

A ce propos je dirai, quoique l'observation soit ici un 
peu hors de sa place, qu'il est regrettable que les négo- 
ciants étrangers amènent avec eux dans tous les ports de 
la Chine des domestiques, des commis et des courtiers 
de Canton, en alléguant qu'ils ne peuvent s'entendre 
avec les négociants respectables du pays. Ces gens de 
Canton font contracter aux indigènes l'habitude de trai- 
ter les Européens avec insolence, et s'attachent à empê- 
cher qu'ils ne se mettent en rapports les uns avec les 
autres, dans le but de les tromper tous'et de se réserver 
le monopole des opérations qui se font. Ils commencent, 
bien entendu, par nous désigner toujours sous le nom 
de diables [fan-quei]^ au lieu de nous appeler étrangers. 
Ce sont des gens tarés, vicieux , sans autre occupation 



DES iMOEURS ET USAGES DE LA CHINE, li"; 

que celle de suivre partout les Eurupéens pour vi\re a 
leurs dépens et gagner de Fargent a tout prix. 

Un des bons effets des manières polies du bas peuple, 
cest d'éviter les querelles qui sont si fréquentes chez 
nos gens grossiers, querelles suivies trop souvent de 
rixes sanglantes. 

On ne s adresse pas d'injures sans un motif sérieux; 
et quand cela arrive, on crie beaucoup, mais on arrive 
très-difficilement aux voies de fait (*). 

La parole a;?£? n'implique aucune offense; c'est le mot 
6<3?w/qui est offensant et remplace notre âne. 

Voici comment ils expliquent cela : Jadis, racontent- 
ils, un général qui était très-aimé de l'empereur régnant, 
reçut a une bataille un coup de massue sur la tète qui lui 
fit sauter toute la cervelle. L'empereur en fut désolé, et 
lit venir tous les médecins de l'armée pour tâcher de 
trouver un moyen de le guérir. Un d eux entreprit la cure 
de cette manière : Il fit apporter un bœuf, et lui ayant 
fait sauter le crâne, en prit la cervelle et la mit dans la 
tète du général, raccommoda les os, et parvint enfin a 
le rétablir. 11 arriva pourtant que le général qui avait 
toujours été un homme de grand talent, fut depuis 
cette époque très-stupide (**). 

(*) Les Chinois sont des modèles de convenance et de calme 
dans leurs villes et dans leurs occupations journalières; les troubles 
sont peu fréquents, on voit rarement un ivrogne, et jamais un 
ivrogne qui fasse du tapage. On ne rencontre presque jamais un 
officier de police dans une ville chinoise. Quel contraste avec Hong- 
Kong! où il ya joumnllement des batailles entre les matelots ivres, 
et du tapage la nuit (en dépit d'une police bien armée capable 
d'éveiller les morts. {Ticeîve years in China, par J. Scarth) 

( " Ceci ne s'accorde pas avec ririformalion suivante que nous 
donne le marquis de Moges, un des secrétaires de l'Ambassade de 
France en Chine pendant 1857 et 1S68: 

Chez nous un front large est considéré d'ordinaire comme un 



lii LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Le moi chien est oftcnsant comme on Europe, en Tur- 
quie, en Arabie et dans l'Inde. Il est étrange que tous les 
peuples se soient accordés pour faire une métaphore in- 
sultante de l'animal le plus inoffensif et le plus tidèle h 
l'homme. 

Dans lintéricur des maisons, pour peu que la famille 
soit nombreuse, on fait deux tables, l'une pour les hom- 
mes et l'autre pour les femmes. Il paraît pourtant que 
dans quelques provinces il n'y a qu'une seule table. On 
a le petit et le grand repas, qui équivalent a notre dé- 
jeuner et notre dîner. 

Pour servir le dîner , on met sur la table plusieurs 
.assiettes avec des mets. Chacun prend le morceau qu'il 
désire d'un de ces plats, en se servant pour cela de deux 
bâtons longs à peu près d'un pied et fort minces, carrés 
ou ronds. Chaque personne a près de soi une tasse rem- 
plie de riz bouilli. Après qu'on a mangé un morceau ou 
deux d'un plat, on approche la tasse de la bouche , et a 
l'aide des deux bâtons ensemble, on fait passer du riz dans 
la bouche : c'est le pain des Chinois. Aussi, au lieu de 
demander : avez-voiis dîné? on demande ordinairement 
avez-vous mangé du riz? 

Les premiers plats qu'on sert sont les fruits et les 
douceurs; après viennent les ragoûts, les œufs, les pois- 
sons, etc. 

Dans les dîners des riches, après qu'on a mangé de 
tous les plats du premier service, on les enlève et on en 
apporte d'autres ; dans les grandes occasions, ceci se 
répète plusieurs fois, de manière que les plats différents 
servis sont comptés par centaines. 

On sert quelquefois des mets très-délicats et coûteux, 
comme un plat de cervelles de moineaux ou un plat des 



apanage d'intelligence; en Chine l'esprit est réputé résider dans 
le ventre I plus on a un gros ventre, plus on a de l'esprit. Que 
faire d'un peuple qui part de celte donnée? » 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. li 

petits œufs qui se trouvent dans rintérieur des poules. 
Tout le monde a entendu parler du nid d'oiseau. C'est en 
effet le nid produit par un petit oiseau qui se trouve dans 
les îles de la Malaisie; c'est une espèce de colle ou de gé- 
latine sèche; le goût en est fade et insipide, mais cuit et 
préparé avec des sauces, il devient plus agréable au pa- 
lais. Les indigènes en sont très-friands par mode, et ce 
plat ne saurait manquer a une table tant soit peu de luxe. 
Je suis persuadé que cette faveur doit son origine à l'idée 
qu'il est excessivement nutritif. 

Il y a des cuillers, généralement en porcelaine, avec un 
manche très-court ; on s'en sert pour prendre de la sauce 
d'un plat et la verser dans la tasse de riz que chacun 
a près de soi. Ils ont aussi quelques couteaux pour dé- 
pecer au besoin les volailles ou les grosses pièces de 
viande; mais tout ceci est présenté excessivement cuit 
et le plus souvent coupé en petits morceaux. 

11 est complètement faux qu'on serve sur les tables des 
rats et des chiens, quoiqu'il soit très-possible que des 
mendiants affamés (et dans ce pays il n'en manque pas, 
mangent de la chair de chien plutôt que de mourir d'i- 
nanition. 

Dans les fêtes de famille, comme mariages, naissances 
d'enfants, décès et célébration de l'anniversaire du jour 
de naissance, il y a souvent des repas auxquels assistent 
les parents et amis. On ne connaît pourtant pas l'usage 
de s'inviter mutuellement sans motif spécial et seulement 
pour avoir le plaisir de dîner ensemble. 

On boit une espèce de vin fait de grain fermenté : il 
est toujours servi chaud. Quand on verse du vin à quel- 
qu'un, la personne servie doit se mettre debout et joindre 
et avancer les deux mains en inclinant la tète : signe de 
remercîment. Il est rare qu'on s'enivre, mais cela se 
voit cependant. 

Dans ces dernières années, les autorités chinoises ont 
donné "a dîner aux fonctionnaires européens, a l'occasion 



Ii6 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

des visites officielles pour négocier et signer des traités. 
A la fin de 1860, les trois mandarins de Chang-hai ont 
invité à dîner, sans occasion spéciale, tous les chefs an- 
glais qui se trouvaient dans cette ville. C'est le premier 
cas, je pense, de ce genre. 

Ces Asiatiques n'ont aucun préjugé semblable h ceux 
des Indous et autres Orientaux , qui les empêchent de 
dîner avec les chrétiens. 

Les femmes ne portent jamais de voile, excepté le jour 
de leur mariage, mais il n'est pas facile de voir les da- 
mes. Quand elles sortent de la maison, c'est dans une 
chaise à porteurs fermée. Si un homme va visiter un 
ami, les dames ne paraissent jamais , et il serait impoli 
et indiscret de lui en demander des nouvelles. 

On voit quelquefois par hasard des dames qui traver- 
sent la rue à pied pour aller faire une visite à des amies 
qui demeurent vis-a-vis. On peut en voir dans les fêtes 
de mariage ou de décès, ou le jour qu'on va faire l'adora- 
tion au tombeau des ancêtres. Parfois aussi on voit des 
dames entrer ou sortir des pagodes. 

Dans chaque maison, il y a sur la table une espèce 
de semavar avec un robinet, sous lequel se trouve une 
tasse vide. Le pot ou semavar est plein de thé, et celui 
qui désire boire ouvre le robinet, remplit la tasse et boit. 
On n'aime pas Veau seule ni aucune boisson froide, 
même en plein été. 



VOYAGES, COURRIERS. 

Ces indigènes ne voyagent que pour des affaires ou pour 
aller au concours des grades littéraires. Peut-être y a-t-il 
une exception pour quelques riches curieux qui vont. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 



iï1 



pendant un court séjour, jouir de la vie des plaisirs h 
Sou-tchaou. 

La manière la plus usitée de voyager est en bateau. On 
peut prendre passage sur un batea-u ou en louer seu- 
lement la cabine, ou enfin lavoir entièrement pour soi. 

On se fait transporter aussi au moyen de chaises a por- 
teurs. Vers Pékin, il y a des voitures traînées par un 
cheval ; la voiture a la forme d'une haute chaise a por- 
teurs avec deux roues. N'ayant pas de ressorts, le mouve- 
ment en est fort dur et incommode. Il y a aussi des chars 
qui sont tout fermés comme des caisses, avec des ouver- 
tures prises du haut. Cette forme vient probablement du 
froid. Les militaires voyagent généralement à cheval. 

Voici une chaise à porteurs de montagne, que j'ai des- 
sinée moi-même d'après nature à Tien-toung, province de 
Tche-kiang. 




1 ^8 LA CHLNE ET LES PUISSA^CES CHRÉTIENNES. 

Dans quelques provinces, on voit des chars poussés a 
la main, avec une haute voile qui les aide à marcher quand 
le vent est favorable. 

Il n'y a pas de courriers publics comme en Europe. 
Celui qui veut écrire à un ami éloigné, lui envoie salettre 
par un batelier ou un voyageur. On écrit dessus la 
somme que le destinataire doit payer. Dans des cas pres- 
sés, on envoie un homme exprès. Il se trouve dans les 
grandes villes des individus qui se chargent d'envoyer 
les lettres de tous les côtés. 

Le Gouxernemeni Q. seulement pour lui un service de 
courriers. 

« Les pigeons voyageurs sont très en usage chez les 
Chinois pour envoyer des messages de ville en ville. Près 
de la maison que j'occupais autrefois à Chang-haï, était 
un endroit où l'on conservait ces oiseaux: ils paraissaient 
de la même race que les pigeons voyageurs d'Angleterre, 
mais étaient un tant soit peu plus petits. Leurs gardiens 
en avaient grand soin, et consacraient tout leur temps a 
les surveiller. On les envoyait dans des paniers vers le 
lieu d'où devait venir le message, et les personnes qui en 
étaient chargées prenaient les plus grandes précautions 
pour les préserver de tout accident 

a Les pigeons sont employés pour porter de différentes 
places les nouvelles des marchés , par exemple de Sou- 
tchaou et de Hankôu à Chang-haï. La première et la 
dernière de ces places sont a quatre-vingts milles de 
distance l'une de l'autre; de fréquentes cotes d'affaires 
sont envoyées de Chang-haï pour aller et retour, concer- 
nant les arrivées des jonques avec leurs cargaisons, le 
montant des importations et autres articles semblables; et 
de Sou-tchaou, relativement aux prix et aux ventes. Le ren- 
seignement le plus important est la valeur du dollar en 
monnaie de cuivre au cours du jour. Il y a des bureaux 
désignés où les banquiers et les changeurs s'assemblent 
a certaines heures de la journée. Un agent de change 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. li9 

monte sur une table et offre d'acheter ou de vendre des 
dollars a un certain prix. Les assistants offrent plus ou 
moins, suivant les circonstances , enchérissant les uns 
sur les autres, quelquefois au milieu d'une grande ani- 
mation. La scène ressemble à quelque chose de ce que 
l'on voit à la Bourse de Londres, car, môme dans le cas où 
Tenchère ne s'élève pas au-dessus d'une sapèque ou 
deux, si la transaction atteint une forte somme, beau- 
coup d'argent est perdu et gagné par la spéculation. 
Le résultat de la vente est envoyé aussitôt par des pigeons 
a Sou-tchaou, d'où des messages sont retournés quant a 
l'état du change sur cette place. 

« Les pigeons sont aussi très- demandés à l'époque dos 
examens littéraires. Aussitôt que les listes sont publiées, 
le renseignement désiré est envoyé aux gardiens des 
pigeons, qui transmettent immédiatement le message. 
Les messages, écrits sur un petit morceau de papier 
mince et ferme, sont roulés et attachés a la jambe de 
l'oiseau, de manière à ne pas gêner le vol. On dit que 
trois heures suffisent pour le trajet de quatre-vingts ivA\- 
les entre Sou-tchaou et Chang-haï (*;. » 



USAGES DÏVERS. 

Ces Asiatiques, ainsi que ceux des îles de la Malaisie, 
ne donnent pas des baisers avec ks lèvres comme nous. 
Au lieu de cela, ils appliquent le nez et reniflent comme 
voulant aspirer le parfum de l'objet aimé. 

Ceci tient probablement a la délicatesse de leur odo- 
rat. J'ai vu plusieurs fois des marchands chinois porter 

(') The Médical ilisiionary in China, par W. Lockhart. Lon- 
don, ISCI, 



150 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

une quadruple d'or a leur nez et la sentir pour s'assurer 
si elle n'était pas fausse, au lieu de la faire résonner 
pour en juger Taloi. Si la quadruple contient du cuivre, 
ils en perçoivent l'odeur. 



11 y a des bonzes pieux qui parcourent les rues et ra- 
massent les morceaux de papier imprimés qu'ils trou- 
vent par terre, afin de les brûler, de peur qu'ils ne soient 
profanés et employés a un mauvais usage. Dans les ma- 
gasins , on ne se servirait jamais de papier imprimé 
ou écrit pour envelopper les objets qu'on vend. 



Dans les recensements de population, on ne dit pas 
comme chez nous que telle ville contient tant de familles 
ou tant d'habitants : on dit qu'il y a tant de feux (c'est-a- 
dire de cuisines), ou tant de bouches. 



J'ai dit, en parlant des enterrements , que la couleur 
blanche est le signe de deuil. Elle est également, et par 
analogie avec la mort, le signe de guerre. 

En 1854, deux canots armés d'une flottille de guerre des 
États-Unis , montèrent la rivière de Canton jusqu'à la 
ville de Fashan occupée alors parles Tae-pings. L'officier 
commandant fit ondoyer un drapeau blanc , ce qui est 
pour ces indigènes un défi. Aussitôt, les officiers tae- 
pings qui commandaient les batteries de la ville, ouvri- 
rent le feu sur les canots. 



L'idée de la danse n'existe pas dans cet empire. Il est 
vrai que les femmes avec le petit pied ne pourraient pas 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 151 

lexécuter facilement, mais les hommes n'y trouveraient 
aucune difficulté , et il y a plusieurs pays où les hommes 
dansent seuls. Pour les Chinois, la danse est un ridicule 
amusement, où l'homme perd sa dignité. 



« Beaucoup des actes ordinaires de la vie déploient des 
idées ingénieuses et simples pour économiser le travail 
et épargner de la peine. En dehors des grandes boutiques 
ou salles où sassemble le peuple pour passer une soirée 
en compagnie et boire du thé, il y a quantité de jarres 
d'eau d'une grande capacité, que l'on remplit chaque jour 
à la rivière. Cette eau, pesamment chargée de sable et de 
limon, est clarifiée par un mélange d'alun; mais après 
quelques jours, le fond des jarres se couvre d'une couche 
épaisse de boue. Il faut enlever celle-ci, et comme ce 
serait une opération trop pénible que de retirer l'eau, le 
procédé simple qui suit a été adopté : — On choisit un fort 
bambou, dont on enlève tous les nœuds, excepté celui 
d'un des bouts ; par le côté de celui-ci, on pratique dans 
le tube un petit trou, qui peut être facilement bouché 
avec le pouce ; on place le pouce sur ce trou, et le bam- 
bou, avec le bout ouvert par en bas , est introduit dans 
l'eau jusqu'au fond de la jarre. Le bout fermé empêchant 
l'échappement de l'air, il en résulte que l'eau ne peut 
entrer dans le bambou, dont le bout ouvert est plongé 
dans la boue liquide de la jarre. Quand on retire le pouce, 
l'air s'échappe et la boue monte avec force dans le tube, 
sur lequel on pose de nouveau le pouce, et l'on sort le 
bambou rempli de boue. On le vide en retirant encore le 
pouce, et l'opération se répète jusqu'à ce que les jarres 
soient nettoyées (*). » 



(') The Médical Missionary in China, par W, Lorkliart, Lon« 
don l8Gi. 



153 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

La seule monnaie qui existe dans ce pays est de cuivre, 
et porte au milieu un trou carré. Au moyen de ce trou, 
on enfile les pièces. A chaque cent , on fait un nœud. 

Chaque filière ou rosaire contient mille pièces. Les indi- 
gènes les appellent i^fe/i et les Français .yaj;t'gz^(?6-. La valeur 
de ces pièces varie selon le change, mais elle est à peu près 
de 230 sapèqucs pour un franc. Il n'y a ni or ni argent 
monnayé. L'argent se trouve toujours en forme de lin- 
gots grands ou petits ; il y en a de plusieurs espèces et de 
plusieurs alois. Aussi , le procédé de faire un payement 
en argent est des plus ennuyeux. On coupe l'argent en 
morceaux tout petits, quand il est nécessaire , et cela se 
fait facilement si l'argent n'a pas de mélange. Il est très- 
ordinaire chez les Chinois d'avoir une petite balance 
dans la poche. L'or se trouve en petits lingots et en 
feuilles. On porte souvent des anneaux grossiers qui pè- 
sent près d'une once d'or et dont on se sert pour faire 
des payements. L'inconvénient d'examiner et de peser les 
métaux a rendu très-général l'usage du papier-monnaie 
entre les indigènes. Je donne dans un autre chapitre plus 
de détails sur ce sujet. 



Les mendiants s'arrêtent aux portes des grands maga- 
sins et font un horrible bruit, tantôt avec une crécelle, 
tantôt avec deux morceaux de bambou, tantôt avec 
deux morceaux d'assiette, ou par d'autres moyens. Le plus 
ordinairement ils tiennent a la main une grande tasse 
en faïence ou en cuivre, pleine de sapèques. En remuant 
fortement la tasse, ils font carillonner les monnaies de 
cuivre, et ils ne cessent leur importunité que quand on 
leur jette une sapèque. On ne peut les chasser de la porte, 
malgré le tapage qu'ils font, sans leur avoir donné quel- 
que choso. L'ennui résultant de cette habitude, pour les 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 155 

maîtres de magasins et les clients qui entrent pour 
acheter des objets, est insupportable. Parfois on ne peut 
s'entendre, tant est étourdissant le tintamarre que font 
les mendiants à la porte. 

Toutes les villes de l'empire ont un grand nombre de 
hideux mendiants : environ un pour cent habitants. 

Il y en a qui se font couper les bras ou les jambes, eu 
détruire la vue, afin de mieux exciter la pitié. M. W. Loc- 
kart, qui a dirigé pendant plusieurs années un hôpital à 
Chang-haï, a eu l'occasion de s'assurer de ces faits. Il 
parle même de quatre misérables qui demandaient l'au- 
mône ensemble, ayant les jambes coupées au-dessous des 
genoux. Ils racontaient une fausse histoire tragique pour 
expliquer leur état, mais on savait positivement qu'ils s'é- 
taient fait estropier exprès par un mendiant de la province 
de Chan-toung, qui avait pour métier de pratiquer ces opé- 
rations. Le docteur Lockart explique la manière dont il s'y 
prenait et conclut par ces paroles : « Les patients souf- 
frent d'horribles douleurs et quelques-uns meurent par 
suite de l'opération, mais ceux qui en guérissent croient 
qu'ils ont fait une belle affaire, et leurs camarades les féli- 
citent pour avoir réussi à perdre les membres coupés et 
pour s'être assuré par la un bon revenu. » 



Lorsque le maître d'un magasin en détail vend un ar- 
ticle quelconque, il ne manque pas de bien l'envelopper 
dans un papier, sur lequel le nom et l'adresse de sa mai- 
son se trouvent imprimés. 

Le paquet est toujours fait de manière a ce qu'une 
pointe seulement du papier reste déployée (comme dans 
une de nos enveloppes à lettres), et cette points est collée 
avec un peu de gomme de riz. 

9. 



15 i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. î 

Quand il est nécessaire d'attacher le paquet, on ne se 
sert pas de ficelle : on la remplace par une longue et 
niincc bande de papier qu'on roule avec la paume de la 
main. Cette espèce de cordon est très-solide, grâce aux 
qualités textiles du papier qu'on emploie. 



Ils ont différents instruments de musique; peut-être 
une centaine. L'un d'eux ressemble assez a la cithare, qui 
commence a devenir de mode en Europe; seulement il 
est plus long et a moins de cordes. 

Leur musique s'écrit, mais les notes n'ont aucun rap- 
port avec les nôtres : d'abord ils n'ont pas d'idée de la 
portée a plusieurs lignes; et puis chaque son est repré- 
senté au moyen d'un caractère (lettre) chinois. 



Ils boivent du thé vei't ou du thé rouge : ce dernier est 
notre thé noir. Je n'y ai jamais vu faire un mélange des 
deux thés vert et rouge. 

Leur thé vert est au naturel et donne h, l'eau une légère 
teinte couleur paille verdâtre. 

Tout le thé vert qui vient en Europe est préparé exprès 
et peint avec de l'indigo ou du sulfate de cuivre. J'ai vu 
des Chinois rire beaucoup de ce que nous aimions ce thé 
l)rtparé avec de la médecine. 

Il paraît que le premier thé qui a été vendu aux An- 
glais, à Canton, n'était que des feuilles qui avaient déjà 
servi. Les Chinois les peignirent avec un peu de couleur 
verte et les séchèrent au feu, pour qu'on ne s'aperçût pas 
que ce n'étaient que de vieilles feuilles bonnes à jeter. 
Cependant la boisson du thé faite avec ces feuilles vertes 
commença à être de mode en Angleterre, et les négo- 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE 155 

ciants étrangers a Canton ne voulurent pas du bon thé 
vert au naturel ; ils l'ont toujours exigé peint, ce qu'il a été 
facile d'obtenir. Mais, je puis l'assurer, un Chinois ne 
voudrait jamais goûter ce thé qui se prépare tout exprès 
dans son pays pour lesj?"o6«7"c/.y eicropéens ! 



Dans la saison des chaleurs, les hommes ont l'habitude 
d'ôter leurs habits supérieurs et de rester nus depuis la 
taille. On a vu les rebelles tae-pings attaquer dans ce 
costume les impériaux pendant la nuit. Leur but était de 
se reconnaître dans la mêlée, et aussi d'éviter qu'on pût 
8'emparer d'eux en les saisissant par leurs vêtements. 



On a vu des pirates qui, en se lançant dans la mer pour 
se sauver des bateaux à vapeur anglais, ont jeté aupara- 
vant dans l'eau un grand nombre de noix de coco. Parmi 
ces noix, il était difficile de distinguer les tètes des na- 
geurs et de leur diriger des projectiles. 



Les tailleurs ne faufilent pas les différentes pièces d'un 
vêtement avant de les coudre; ils les collent avec de la 
gomme de riz. Ce sont, en général des étoffes de soie ou 
de coton. 



On a cru en Europe que la lecture fréquente des cas de 
suicide dans les journaux excite a se suicider. En Chine, 
les feuilles publiques n'existent pas; cependant beaucoup 



156 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

de personnes détruisent leur propre vie, et le plus sou- 
vent pour des causes bien futiles. Les femmes se pendent 
ou se jettent dans les puits. Les hommes avalent, de pré- 
férence, de lopium, et quelques-uns se coupent la gorge. 
Les riches avalent des feuilles d'or. 



Dans les cuisines des maisons, il n'y a pas de chemi- 
nées par où la fumée puisse s'envoler. Il en résulte un 
grand inconvénient , car elle doit sortir par les fenêtres 
de la chambre et elle s'introduit facilement dans les mai- 
sons voisines. Pour jouirde la commodité d'une cheminée 
dans sa cuisine, il faut être mandarin ou avoir une per- 
mission spéciale. 



« Leurs barques varient par leur gréement et leur con- 
struction, presque a chaque distance de cinquante milles 
le long des côtes. Les capitaines au cabotage peuvent 
généralement dire où ils sont, par un temps de brouil- 
lard, s'ils rencontrent un bateau-pêcheur chinois. Et les 
différentes barques sont si bien appropriées aux eaux et 
a l'espèce de mer dans lesquelles elles sont employées, 
que la barque de chaque district l'emporte pour la mar- 
che sur celles d'un autre lieu. A Amoy, les barques sont 
particulièrement laides, mais elles ont une puissance de 
marche extraordinaire. Elles ont exactement la forme 
d'une cuiller. Des barques de Ningpo furent montées à 
Chang-haï, à une époque , par des étrangers, parce 
qu'elles paraissaient être meilleures marcheuses et plus 
commodes; mais il fut reconnu qu'à Chang-haï des bar- 
ques de même dimension pouvaient là les surpasser pour 
la marche. 



DES MOEURS ET USAGES DE LA CHINE. 157 

« Les Chinois ont fait leur chemin si tranquillement 
pendant des siècles, sans changement dans leurs insti- 
tutions , qu'ils ont porté toutes les applications essen- 
tielles de la vie a leur perfection, c'est-à-dire qu'ils 
arrivent à leurs fins avec la moindre perte possible de 
force et de matière, et au meilleur marché. Leur ha- 
billement est le plus commode et le moins cher; leurs 
vaisseaux conviennent à tous* leurs besoins et ont des 
compartiments étanches depuis des siècles, — invention 
que nous commençons seulement à apprécier. Ils font 
les plus belles soieries avec un métier qui est la simpli- 
cité même. Examinez les outils avec lesquels ils opèrent: 
leur scie exige beaucoup moins de fer que les nôtres; 
leur soufflet donne un tirage d'air continu , et n'est 
qu'une boîte oblongue ou cylindrique , a laquelle est 
ajusté un piston. Mais je n'ai jamais vu en Chine de 
moulin a vent, pas même en peinture. Dans leurs mou- 
lins à eau pour réduire le grain en farine , il n'y a ni 
peine ni dépense pour conserver le mécanisme en bon 
état pendant qu'il fonctionne." Un petit tuyau en bambou 
laisse constamment tomber de l'eau en gouttes sur cha- 
que pivot ou tourillon, ce qui les empêche de s'échauifer 
par le frottement. Pour faire avancer leurs bateaux , la 
puissante godille permet à un enfant de faire autant 
d'ouvrage qu'un homme en pourrait faire avec nos stu- 
pides méthodes. Voyez les mariniers des bateaux plats de 
la Tyneoules bateliers de la Tamise; si leurs bateaux 
étaient munis d'une longue godille chinoise, courbée, 
bien en équilibre, accrochée seulement à un petit pivot 
de fer et avec une corde à bord pour en augmenter la 
force, un seul homme ferait au moins l'ouvrage de deux, 
et avec moins d'efforts. 

a Examinez comment les Chinois préparent leur nour- 
riture : ils font cuire un dîner pour douze personnes avec 
une simple poignée de combustible. Leur chaudière est 
de forme conique et grande, soit de deux pieds de dia- 



158 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

mètre sur un pied de profondeur; elle couvre la totalité 
du feu rien qu'avec une petite portion de la partie infé- 
rieure du cône, mais la chaleur et la flamme enveloppent 
le reste. On met de l'eau et du riz au fond, avec un châssis 
ouvert par-dessus, a moitié de la profondeur de la chau- 
dière; sur ce châssis, on fait bouillir des plats de poisson, 
de volaille ou de légumes ; le tout est recouvert d'un cou- 
vercle en bois, dans le centre duquel est ménagé un trou 
rond d'environ quatre pouces de diamètre, et dans celui- 
ci l'on met souvent un autre vase dont le contenu cuit à 
la vapeur (*}. » 



C) Tweke years in China , par J. Scarth. 



CHAPITRE DEUXIÈME 



INSURRECTION ACTUELLE 
CONTRE LES TARTARES MANDCHÛUX. 



Depuis que la Cliine subit, en 1650 , le joug des 
Mandchoux, il s'organisa dans ce pays diverses sociétés 
secrètes ayant plus ou moins directement pour but lin- 
dépendance nationale (*). Les principales furent celles 



{'} Le consciencieux écrivain portugais M. G. J. Caldeira, dans 
un intéressant ouvrage sur les colonies portugaises et la Chine, 
s'exprime ainsi : 

« En Chine les sociétés secrètes les plus connues actuellement 
sont les suivantes : 

« SÂN-HO-HOEI, société de l'union des trois, c'est-à-dire de 
l'union du ciel, de la terre et des hommes; 

« CH'IM-LIEN-KIAO, secte du lis Meu (la fleur nymphée ou lis 
d'eati;; 

" PAI-LIEN-KIAO, secte du lis blanc ou nénuphar; 

« iNIEN-T'OU-KlAO, secte de la tète de veau ; 



100 LA CHINE ET LES PUISSANXES CHRÉTIENNES. 

qui portent los noms de Pe-lan-kiao et de San-ho-buei. 
Cette dernière a toujours eu pour devise : 



Fu 


m 


EN HAUT 


M in g 


■m 


MING, 


Fan 


Jx 


A BAS 


Tsing 


f^ 


Tsmc. 



C'est-a-dire : En haut les Mings^ à bas les Tsings, ou , 
selon notre manière de nous exprimer : Vivent les Mings, 
mort aux Tsîngs ; or les Mings sont la dynastie qui 



a HUNG-L\NG-KL\0, secte du soleil; 

« VU XANG-LAO-MU, secte sans mère naturelle, ce qui veut 
dire que l'individu appartient si exclusivement à la société, qii'il 
rompt tous les liens les plus sacrés pour les Chinois, ceux du n-s- 
pcct et de l'obéissance pour les parents ; 

« MIM-TUM-KIAO, secte de la brillante noblesse, ou de l'illus- 
tration et de Thonneur; 

a TSlNG-CHA-iMUN-KIAO, secte du thé pur, dont il est qucst on 
dans la Gazette de Pékin de juin 181G; 

« KOAM-MAO-KIAO, secte du bonnet jaune; 

« PO-ITJN-TSUM, secte de l'origine de la blanche rue; 

« SIAO-TAO-KIAO, secte de la courleépée. Cette société est dans 
ce moment, dit-on, très-aclive et très-puissante dans la turbuleutc 
province deFuh-kien » 

Le même M. Caldeira a publié dans \'Ilîustratio7i Luso-Brési- 
lienne de Lisbonne, sous ce titre : le Roijaiane des fleurs, une série 
d'cxce. lents articles, où il donne, avec autant d'élégance que de 
simplicité, uue idée très-juste des coutumes de la Chine. Il est 
dommage que ces articles, comme beaucoup d'autres éminents 
travaux imprimés en Portugal, soient presque inconnus parce qu'ils 
8ont écrits dans une langue si peu étudiée en Europe. 



INSURRECTION ACTUELLE. IGl 

succomba lors de la conquête mandchoue, et la dynastie 
mandchoue a pris le nom de Tsing. 

Les San-ho-huei sont extrêmement nombreux, surtout 
dans les provinces méridionales, et ils font ouvertement 
un grand usage de la devise de leur drapeau, en. ayant 
seulement la précaution de modifier le second et le qua- 
trième mot de cette manière : 



X^ EN HAUT 






fia) VERTU, 



A BAS 



,'le) VICE. 



De cette manière les mandarins ne peuvent les punir. 
La sage administration des empereurs mandchoux, spé- 
cialement de Kang-hi et de Kien-lung, princes extrême- 
ment remarquables, neutralisa les efforts des ennemis 
de leur domination, et il paraît que la société secrète dont 
nous parlons a fini par ne se composer guère que du 
rebut du peuple. 

Néanmoins la dynastie tartare a beaucoup perdu de 
sa force morale sous les deux derniers empereurs, Kia- 
king et Tao-kuang, princes qui n'avaient pour le gouver- 
nement qu'une capacité médiocre. Leur principale faute 
a été de recourir, pour couvrir le déficit annuel du trésor, 
a la vente des emplois publics. Rien n'était mieux orga- 
nisé, ni plus propre à relever les agents du pouvoir que 
le système des concours, établi en Chine depuis la plus 
haute antiquité. Dans tous les pays du monde, sans excep- 
ter les États constitutionnels, on voit monter au pouvoir, 
et quelquefois d'une manière imprévue, bien des hommes 
indignes de l'exercer. Cela ne pouvait être en Chine, 



1G2 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

parce que pour arriver à l'emploi même le plus infime, 
il était indispensable de passer par plusieurs examens 
rigoureux se prolongeant pendant des années. Mais on a 
fait a cette admirable organisation une terrible brèche par 
la vente des emplois; et l'on peut dire que la cour a dis- 
loqué la machine gouvernementale et organisé le désor- 
dre et l'arbitraire. Les maux produits par cette dérogation 
aux lois et aux maximes anciennes sont si grands, que 
Tao-kuang lui-même, malgré le peu d'étendue de son in- 
telligence, les connaissait fort bien, mais il n'osait y 
remédier. 

Je vais rapporter ce qu'il disait h. ce sujet au haut man- 
darin Pi-kuei, dans la conversation dont je donne quel- 
ques extraits dans un autre chapitre. 

11 faut remarquer qu'a cette époque Pi-kuei avait été 
nommé surintendant des finances de la province de Can- 
ton , et que le fonctionnaire investi de cette charge est 
celui qui a le plus de part a l'examen et a l'admission des 
candidats, ainsi qu'à la distribution des emplois. Voici 
les paroles de l'empereur : 

«L'état des dépenses du gouvernement rendant néces- 
saire qu'une voie soit ouverte aux personnes qui désirent 
s'élever en payant, il est plus difficile que jamais d'établir 
une distinction entre l'intelligent et le stupide.... Je n'ai 
qu'une seule chose à faire observer. (Vous n'êtes pas 
devenu employé au moyen de votre argent, autrement je 
ne dirais pas cela.) Parmi les gros, les riches marchands, 
il en est d'énormément stupides, qui ne savent rien d'au- 
cune sorte d'affaires, qui n'ont pas même rempli les 
fonctions de magistrats assistants, qui, comme le dit le 
proverbe, connaissent seulement une soucoupe pleine de 
caractères, fussent-ils même gros comme des lichis(*), 

(*) C'est-à-dire a les caractères que peut contenir une soucoupe. • 
Il est d'usage, en Chine, d'ornementer les tasses à thé et les sou- 
coupes en y peignant des vers et des sentences. Le lichl est yn 
fruit de la grosseur d'une noix. 



INSURRECTION ACTUELLE. 163 

qu'on ne devrait avancer par aucun motif. Votre emploi 
comme surintendant provincial des finances est un em- 
ploi permanent, et vous devez prendre garde de ne point 
laisser passer les incapables, comme d'autres ont pu 
l'avoir fait jusqu'à présent. » 

Le discrédit dans lequel était tombé, depuis quelques 
années, le gouvernement mandchou, s'accrut beaucoup 
pondant la guerre de 1840 contre les Anglais; car, après 
avoir provoqué cette guerre, le gouvernement fut hon- 
teusement vaincu , et subit Thumiliation de céder une 
partie du territoire (Hong-kong), et de payer une forte 
indemnité en argent. 

Toutes ces causes réunies contribuèrent k faire naître 
et a développer l'insurrection actuelle, dite des Tae-pings, 
insurrection qui s'est présentée avec des caractères si sin- 
guliers et si inattendus, que si elle parvient àtriompher, 
elle opérera en Chine le changement le plus profond que 
cet empire ait éprouvé depuis qu'il existe. 

Les données qu'on a pu obtenir sur l'histoire de ce 
mouvement politique sont encore insuffisantes et con- 
fuses. Tout ce qui a été publié se réduit à quelques rela- 
tions faites par deux ministres protestants, MM. Roberts 
et Hamberg, à celles de M, Meadows, qui a eu sous les 
yeux les livres des rebelles, et à des articles de quelques 
journaux de Hong-kong et de Chang-haï. Réunissant tous 
ces renseignements et quelques faits que j'ai pu me pro- 
curer de mon côté, je vais donner une idée de l'origine et 
de la marche de l'insurrection actuelle. • 

Après que la paix eut été conclue avec les Anglais, 
en 1843, on licencia plusieurs corps irréguliers qui avaient 
été organisés pour la défense de la ville et de la province 
de Canton. Alors un grand nombre d'individus qui avaient 
perdu l'habitude du travail formèrent des bandes de vo- 
leurs, et se mirent à rançonner les commerçants des pro- 
vinces de Canton et de Kouan-si, qui venaient à Canton 
vendre des thés aux étrangers. Cet exemple fut suivi par 



IGi LA CHINE ET LES PUISS.VNCES CHRÉTIENNES. 

les Miao-tse, qui habitent des montagnes escarpées situées 
dans la même contrée, et qui ne se sont jamais complè- 
tement soumis au gouvernement des Mandchoux. A la fin 
de 1849 ces divers insurgés reçurent un renfort considé- 
rable et tout à fait inespéré. Une flottille de bateaux à 
vapeur anglais détruisit, le 23 octobre, a l'extrémité sud 
de la côte de l'empire, cinquante-huit jonques de pirates. 
Ceux-ci, quoique renommés parleur férocité, ne firent 
qu'une résistance insignifiante, s'enfuirent tous à terre 
avec leurs armes, et, au nombre d'environ deux mille, se 
réunirent aux brigands dont nous venons de parler. Ce 
fut alors que l'insurrection commença à prendre un as- 
pect sérieux ; vers cette époque aussi commença à figurer 
parmi les rebelles un homme remarquable appelé Hung- 
seu-tsuen, qui bientôt devint le chef général du mouve- 
ment, et qui a achevé d'organiser l'insurrection en se dé- 
clarant empereur et en donnant à sa dynastie le titre de 
Tae-ping (la paix universelle). 

Sur les commencements de cet aventurier on ne sait 
absolument que ce quen ont dit les deux missionnaires 
déjà cités, MM. Roberts et Hamberg. Celui-ci vit arriver 
chez lui, à Hong-kong, en 1852, un Chinois de Canton 
appelé Iloung-jin, qui se disait parent ou ami de Hung- 
seu-tsuen, et qui lui donna sur ce personnage quelques 
renseignements que M. Hamberg publia. En voici le ré- 
sumé. 

Les missionnaires, désirant faire des conversions, re- 
çoivent ordinairement chez eux quelques Chinois pauvres 
qui paraissent disposés a se faire chrétiens, et les instrui- 
sent. Ces Chinois finissent quelquefois par être baptisés 
et par obtenir, avec des appointements mensuels, l'emploi 
de catéchiste, ou celui de maître d'école ou d'infirmier, 
si la mission entretient une école ou un hôpital. Il est 
aisé de concevoir que parfois des Chinois sans ressources 
ont recours 'a l'expédient de se présenter chez un mis- 
sionnaire protestant ou catholique, où ils ont tout d'abord 



INSLKRECTION ACTUELLE. 166 

la nourriture et le logement, et où, plus tard, ils pourront 
peut-être obtenir un emploi. Il paraît que Hung-seu-tsuen, 
s'étant trouvé a Canton dans une situation semblable, alla, 
vers le milieu de 1847, avec un de ses amis, chez M. Ro- 
berts, demandant l'un et l'autre à être instruits dans la 
religion. Au bout de quelques jours, Tami s'ennuya et 
partit ; mais Hung-seu-tsuen y demeura deux mois, après 
lesquels il demanda à être baptisé et a recevoir des ap- 
pointements mensuels. Mais M. Roberts n'accéda ni a Tune 
ni à l'autre de ces demandes, répondant a la première que 
l'instruction n'était pas encore suffisante. Ce refus de 
M. Roberts prouve qu'il jugea que l'unique but de Hung- 
seu-tsuen était de se procurer un moyen facile de gagner 
sa vie. Quoi qu'il en soit, le fait est que Hung-seu-tsuen, 
n'ayant pu obtenir des appointements, s'en alla. 

Des récits faits alors par lui, et plus tard, en 1852, par 
Houng-jin, il résulte que Hung-seu-tsuen est né en 1813, 
a dix lieues nord-ouest de Canton, dans un village où son 
père, pauvre laboureur, avait une petite propriété. Aidé 
par quelques parents, il fréquenta une école jusqu'à l'âge 
de seize ans, puis il seconda son père dans les travaux 
des champs, s'occupant plus spécialement de mener 
paître les troupeaux sur les collines. Cependant ses pa- 
rents parvinrent à le placer comme maître décole, pro- 
fession qu'il exerça tout en se préparant à subir des 
examens pour obtenir le grade desiut-sai, et dans ce but 
il se rendit plusieurs fois à Canton depuis 1833; mais il 
ne put jamais réussir. Dans un de ces voyages, il ren- 
contra un Chinois converti et devenu missionnaire, lequel 
distribuait des fragments de la Bible; il en prit un , et ce 
fut probablement par suite de cette circonstance qu'en 
1847 il eut l'idée d'aller chez M. Roberts. 11 raconta à ce 
dernier qu'en 1837, pendant une maladie que lui causa le 
chagrin d'avoir échoué dans ses examens, il eut une 
vision dans laquelle il se trouva au ciel en présence d'un 
vieillard vénérable, etc. Il ajouta que, peu de jours avan^ 



i66 LA CHINE ET LES PUISSA^'CÉS CHRÉTIENNES. 

sa visite à M. Iloberts» lisant par hasard les brochures 
religieuses qu'il avait reçues des mains du Chinois mis- 
sionnaire en 1833, il avait reconnu que c'était le vrai Dieu 
lui-même quil avait vu durant sa maladie, et que cela 
avait opéré sa conversion. Il est très-permis de regarder 
cette vision comme un conte inventé par Ilung-seu-tsuen 
pour donner une explication plausible de la démarche 
qu'il faisait en venant chez M. Roberts, afin de demander 
l'hospitalité et ensuite un emploi. 

Iloung-jin assura à M. Ilamberg que Ilung-scu-tsuen 
avait eu a l'époque de sa maladie des manies et des accès 
de folie. Il paraît qu'il avait conçu une grande haine 
contre les autorités par suite de son échec aux examens. 

Hung-seu-tsuen, ainsi que l'ont raconté plus tard ses 
partisans et lui-même, commença à prêcher le christia- 
nisme dans son village, en 1843 (avant d'avoir connu 
M. Roberts), et convertit quelques-uns de ses parents, 
notamment un autre jeune maître d'école appelé Fung- 
yun-san. Ce changement de religion leur ayant fait per- 
dre tous leurs élèves, ils partirent, au commencement 
de 1844, pour aller répandre leurs doctrines dans les 
montagnes habitées par les Miao-tse, et, chemin faisant, 
ils convertirent plusieurs personnes. Arrivés dans les 
montagnes, ils errèrent quatre jours sanspouvoir se faire 
comprendre des habitants ; mais enfin ils rencontrèrent 
un de leurs compatriotes, établi dans le pays comme 
maître de langue chinoise, qui leur donna l'hospitalité. 
Puis, voyant qu'ils n'obtena'ient aucun résultat, ils allè- 
rent à la recherche d'un parent de Ilung-seu-tsuen appelé 
Wang, qui résidait dans le district de Kwei, province de 
Kouang-si, et qui pourvut à leur subsistance pendant 
cinq mois. Ils firent en cet endroit plus de cent conver- 
sions. Fung-yun-san partit alors de chez Wang pour re- 
tourner dans son village; mais, après deux ou trois jours 
de marche, il rencontra une troupe d'ouvriers de sa con- 
naissance, qui allaient travailler dans le district de Kwei- 



INSURRECTION ACTUELLE. 167 

ping. Poussé par le désir de faire des coiiversions^ il se joi- 
gnit à eux et travailla à charrier de la terre. Il convertit 
plusieurs de ses compagnons, et enfin le chef ou direc- 
teur des travaux embrassa lui-même sa doctrine ; alors il 
fonda la Société des Adorateurs de Dieu, et quatre ans 
après, en 1848, il retourna dans son village. 

Hung-seu-tsuen, après avoir été chez M. Roberts, re- 
tourna chez son parent Wang, dans le district de Kwei- 
ping, où il trouva la société fondée par Fung-yun-san. 
Gomme il était le plus instruit de tous, qu'il avait converti 
Fung-yun-san lui-même, et qu'il parlait avec éloquence, 
on le reconnut pour chef, et il se trouva ainsi à la tête 
de la Société des Adorateurs de Dieu^ qui comptait déjà 
de nombreux adeptes. 

Telles sont les explications données par les partisans 
et les protecteurs de Hung-seu-tsuen. Quant à moi, il me 
paraît évident que lui et son compagnon étaient tout sim- 
plement deux individus très-pauvres et très-peu honora- 
bles, qui, au moment des troubles survenus dans les 
provinces de Kouan-toung et Kouan-si, lorsque la guerre 
avec les Anglais fut terminée, sortirent de leur village et 
allèrent, poussés par leur caractère ambitieux et hardi, 
à la recherche de quelque moyen d'existence. Leur pre- 
mière excursion fut dans les montagnes des Miao-tse ; et 
si en effet ils cherchèrent à y faire des prosélytes, ce ne 
fut certainement que pour organiser une bande de voleurs 
ou de perturbateurs. Sinon, comment se fait-il que Hung- 
seu-tsuen, après avoir, pendant trois ans, rempli les 
fonctions de missionnaire chétien et avoir opéré de nom- 
breuses conversions, en commençant par celle de Fung- 
yun-san, aiUeen 1847 chez M. Roberts pour être instruit, 
et, au bout de deux mois d'étude, demande à demeurer à 
son service moyennant des appointements? Et pourquoi 
ne dit-il rien h ce dernier des travaux qu'il a déjà exé- 
cutés en faveur de la religion, et des succès qu'il a 
obtenus? 



168 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

C'est ici que doit trouver place un incident encore 
ignoré du public. Pendant rété de 1849, le gouverneur 
de Macao fut assassiné, ce qai donna lieu à des hostilités 
entre les Chinois et les Portugais qui prirent d'assaut 
le fort de Pasaglian. Le gouvernement de Lisbonne envoya 
comme nouveau gouverneur le contre-amiral A. da 
Cunha, avec trois vaisseaux de guerre et quelques troupes 
qu'on retira de Goa. On pensait que la demande d'une 
satisfaction pour l'assassinat de M. Amaral donnerait lieu 
a un renouvellement d'hostilités sur une plus grande 
échelle. Au milieu de ces événements, qui se passaient 
au commencement de Tété de 1850, un Chinois bien vêtu 
se présenta un jour chez l'interprète du gouvernement, 
M. J. Rodriguez. Il se mit a lui parler avec beaucoup de 
mystère, regardant de tous côtés d'un air inquiet, comme 
pour s'assurer que personne ne l'écoutait. M. Rodriguez, 
qui sait parfaitement le chinois mandarin et celui de 
Canton, ne comprenait pourtant pas un mot à ce que lui 
disait cet homme, et trouvait par conséquent fort ridicule 
la peur qu'il paraissait avoir d'être entendu. Enfin il l'en- 
gagea par signes a écrire ce qu'il voulait lui dire ; on sait 
en effet que les Chinois de provinces différentes, qui ne 
se comprennent pas de vive voix, s'entendent parfaite- 
ment au moyen de l'écriture, qui est la même pour tous. 
Alors cet homme, qui probablement était des monts Miao- 
tse, se retira ; mais il revint le lendemain, montrant tou- 
jours la même crainte d'être vu ou entendu, et lui remit 
un papier dont je donne plus bas la traduction, que m'a 
communiquée M. Rodriguez lui-même. Celui-ci crut que 
le Chinois était fou ou se moquait de lui, ou bien qu'on 
voulait tramer contre lui quelque intrigue; il le congédia 
donc brusquement. Il faut considérer qu'à cette époque, 
quoiqu'on siit qu'il existait dans la province de grandes 
bandes de voleurs, personne ne se doutait qu'il y eût là 
le principe d'un mouvement politique. Ainsi M. Rodri- 
guez ne songea même pas à parler à personne de cet inci- 



iNSURREGTIOxN ACTUELLE. 169 

dent, dont il ne comprit la portée que lorsque la révolte 
se fut formellement déclarée. 

Cela m'étonne d'autant moins de la part de M. Rodri- 
guez, qu'il m'arriva à moi-même quelque chose de sem- 
blable vers la même époque. Étant un jour très-occupé 
à écrire (un navire à vapeur allait partir pour l'Europe) , 
mon maître d'hôtel chinois vint me dire qu'un indigène, 
qui vendait des cravates, demandait avec instance à mon- 
ter jusqu'à ma chambre. Je lui répondis, comme il s'y 
attendait, que je n'avais pas a acheter de cravates. Au bout 
d'un moment, le maître d'hôtel revint disant que le Chi- 
nois demandait avec instance a monter, et de fait il était 
monté derrière le maître d'hôtel, en sorte que, tandis que 
je répétais a ce dernier que je ne voulais pas le voir et 
qu'il ne laissât monter personne, le Chinois entra tout a 
coup dans ma chambre, ce qui m'impatienta. Le maître 
d'hôtel était resté a la porte avec un autre domestique qui, 
frappé de l'aspect du marchand et de son obstination, était 
monté derrière lui. Ce marchand chinois était un homme 
d'âge moyen, très-bien vêtu et d'une physionomie très- 
intelligente. Il portait un petit paquet, qu'il ouvrit a l'in- 
stant, et dans lequel se trouvait une écharpe de filet de 
soie bleue. Il la prit dans ses mains et me la montra en 
me regardant fixement, comme pour appeler mon atten- 
tion. J'étais si préoccupé de ma correspondance, et si en- 
nuyé par la présence de cet homme qui était venu me dé- 
ranger, que tout en pensant en moi-même : « Que diable 
cet homme veut-il que je fasse de son écharpe? » j'ordon- 
nai à mes domestiques de le faire sortir, et en effet mon 
maître d'hôtel s'avança à l'instant, et le saisissant par le 
bras, le poussa hors de l'appartement. Mais comme j'ache- 
vais l'alinéa que j'étais en train d'écrire, il me vint tout 
à coup a l'esprit que l'écharpe que cet homme m'avait 
montrée était un signe de ralliement d'une société secrète 
anti-mandchoue. Merappelant la description que l'on m'a- 
vait faite de ce signe, etréfléchissant au regard expressif du 

10 



ItO LA CHINE Et LES PLISSAN'CES CHRÉTIENNES. 

Chinois et a toutos les circonstances de sa visite, je fus con- 
vaincu que cet individu était un agent envoyé par les in- 
surgés vers moi pour entrer en relation. J'appelai aussitôt 
mon maître d'hôtel, et j'ordonnai qu'on rappelât le mar- 
chand de cravates; mais personne ne put dire où il avait 
passé, et j'appris ensuite que ce n'était pas un marchand 
de Macao, mais un étranger. Cela me confirma dans ma 
conviction et me fit éprouver un plus vif désir de parler 
a cet homme; mais toutes les démarches qu'on put faire 
pour le retrouver furent inutiles. Plus tard, je sus qu'il 
était parti pour Canton. 

Ni cet homme ni celui qui se présenta à M. Rodriguez 
ne donnèrent aucune indication qui fît allusion au chris- 
tianisme. 

Voici le mémorandum du Miao4se : 

« Nous exposons à Son Excellence (*) qu'ayant sou- 
te vent ouï dire qu'elle a humanité et justice, prudence et 
« résolution; que sa renommée s'est étendue par tout 
« l'univers, que tous lui rendent obéissance (**), et étant 
« nous des milliers et des milliers d'hommes, tous fidèles, 
« pourvus de vivres en abondance et ayant les mêmes 
« opinions (***), nous venons nous mettre à ses ordres 
« pour nous emparer du pays (****). En conséquence, 
« comme nous ne savons pas si elle partage notre ma^ 
« nière de penser, nous la supplions, dans le cas où il en 
« serait ainsi, de nous faire la grâce de nous répondre. 

« Nous nous prosternons devant Son Excellence, la 
« suppliant de prendre en considération cette affaire. » 

M. Mcadows, en 1853, à Nankin, eut une conversation 
avec un taeping miao-tse, qui lui dit que dans l'armée do 



(') Le gouverneur de Macao. 
(*') Compliments dans le style chinois. 

(*'*) Cela peut signifier : tous unis entre nous par les mêmes 
opinions, ou ayant les mêmes opinions que vous, Portugais. 
C*'") C'est-à-dire renverser le gouvernement. 



INSURRECTION ACTUELLE. 171 

Hung-seu-tsuen il y avait 3,000 Miao tses; il se vantait 
que les Miao-tses n'avaient jamais reconnu les Mandchoux 
et ne s'étaient point coupé les cheveux. 

11 n'est pas possible maintenant d'établir ce qu'était la 
Société des Adorateurs de Dieu^ que Fung-yun-san fonda 
dans le district de Kwei-Ping, et que l'on suppose s'être 
étendue ensuite rapidement dans beaucoup d'autres dis- 
tricts; mais, sans aucun doute, il y avait la quelque 
chose du christianisme. Le fondateur finit par être arrêté 
par les autorités, et, à cette occasion, Hung-seu-tsuen 
partit pour Canton, où il arriva le 20 mars 1848, dans le 
but de faire des représentations en faveur de Fung-yun- 
san, s'appuyant sur ce que l'empereur avait rendu un 
décret qui déclarait que la religion chrétienne était tolé- 
rée (*). Mais il s'abstint de toute démarche, parce qu'il 

( ) En 1839, un indigène des Philippines, d'une apparence ordi- 
naire, que j'ai personnellement connu, organisa à Manille une 
confrérie, ou société religieuse, en l'honneur de saint Joseph. Les 
frères de celle congrégation se rassemblaient pour prier certains 
jours déterminés, et tous les mois ils entendaient une messe so- 
lennelle. Les autorités civiles et ecclésiastiques ne voyant en cela 
qu'un but exclusivement pieux, ne conçurent nulle crainte sur la 
propagande de cette confrérie, qui bientôt s'étendit à plusieurs pro- 
vinces. Plus tard, ayant remarqué que ces gens-là ne recevaient 
dans leur société aucun Espagnol, le gouvernement de l'archipel, 
dont les soupçons avaient été éveillés par d'autres circonstances, 
interdit la confrérie. Ses directeurs réclamèrent contre cette inter- 
diction par tous les moyens légaux ; mais leurs réclamations n'ayant 
pas trouvé d'appui, ils se déclarèrent ouvertement en rébellion 
contre la domination espagnole en 18U. On envoya des troupes à 
leur rencontre; à la suite d'un combat, il furent vaincus, et les 
principaux meneurs pris et fusillés. L'auteur du complot, nommé 
Apolinario de la Crus, et ses complices avouèrent, avant d'aller à 
l'échafaud, que leur projet était d'exterminer tous les Espagnols. 
A. de la Cruz avait même commencé à se donner le titre de roi des 
Tagales. Il prétendait, comme Hung-seu tsuen, être en communi- 
cation avec Dieu. 



172 LA CHINE ET LES PUISSANCES CimÉTIENNES. 

sut par Vtiomme de 31. Robcrts que Ki-ying venait de 
partir pour Pékin; et aussi, peut-être, parce qu'on lui dit 
que le décret obtenu par ce vice-roi, en faveur de M. de 
Lagrenée, n'était qu'un document illusoire. 

Ilung-sou-tsuen et Fung-yun-san partirent bientôt 
pour leur village; ils y demeurèrent jusqu'en juillet 4849, 
époque où ils se rendirent à Kouang-si. Vers le milieu 
de 4850, les autorités voulurent les arrêter, et, afin qu'ils 
ne pussent s'échapper, elles apostèrent des soldats aux 
issues d'un endroit où ils s'étaient réfugiés. Un adepte 
nommé Lau-scu-tsing, celui-là même qui depuis devint 
général en chef de l'armée sous le titre de prince Oriental, 
instruit du danger qu'ils couraient, rassembla autant de 
monde qu'il put, battit les soldats impériaux et délivra 
les deux chefs, qui furent portés en triomphe dans leurs 
montagnes. Ilung-seu-tsuen adressa aussitôt un appel 
général à tous les rebelles , sans excepter ni voleurs ni 
pirates, et, pendant l'automne de 1850, il ouvrit la cam- 
pagne contre les forces du gouvernement. 

Il ne faut pas oublier qu'à la fin d'octobre une flottille 
de cinquante-huit jonques avait été détruite par les An- 
glais, et que par suite de cet événement, deux mille pi- 
rates allèrent se réunir aux bandes de voleurs qui se 
trouvaient dans le pays. Ce fut probablement ce renfort 
qui, en 4850, commença à donner de l'importance au 
mouvement insurrectionnel, dont Hung-seu-tsuen , à 
cause de l'ascendant que lui donnait l'éducation qu'il 
avait reçue, parvint à prendre la direction supérieure- 
Ce qu'il y a de plus singulier et de plus imprévu dans 
ce mouvement, c'est qu'il s'est présenté à la fois comme 
une secte religieuse et comme un parti politique, et qu'il 
a renversé devant lui non-seulement les représentants 
du pouvoir impérial mandchou, mais aussi les idoles de 
toutes les religions qui existent en Chine. 

En effet, Ilung-seu-tsuen et ses partisans ont pour 
drapeau la croix, et proclament un seul et vrai Dieu, père 



LNSURRECTlOiN ACTUELLE. 175 

de Jésus-Christ, obligeant tout nouvel adhérent a em- 
brasser cette doctrine et ii se baptiser lui-même. 

Ce fait singulier peut s'expliquer de plusieurs manières. 
Le chef a peut-être pris pour base de son parti la Sociéiâ 
des Adorateurs de Dieu, et, quelle qu'ait pu être originai- 
rement la cause de l'empreinte chrétienne donnée à 
cette société, Hung-seu-tsuen a jugé utile de lui con- 
server ce caractère, comme moyen d'y entretenir l'union 
et la fraternité. — Un des principes les plus fondamentaux 
de la doctrine de ce chef, c'est que ce qui est possédé 
par chacun en particulier appartient à la société tout 
entière. — Il est entré dans ses calculs qu'il lui serait 
avantageux de se mettre en rapport, sinon par une al- 
liance, du moins par des sympathies , avec ces puissants 
étrangers qui venaient de prouver la faiblesse des troupes 
mandchoues. Il avait sous les yeux les résultais de la 
lutte de ces étrangers contre lespiraies, dont plusieurs 
escadres avaient été détruites avec une merveilleuse fa- 
cilité.— Peut-être aussi Hung-seu-tsuen croyait avoir be- 
soin de fasciner la multitude, en lui faisant croire que le 
ciel le guidait et le protégeait; pour cela il fallait révéler 
une nouvelle religion : or, ou bien il n'avait pas assez 
dimagination pour en inventer une de toutes pièces, ou 
bien il pensa que la religion chrétienne, sur laquelle il y 
avait déjà beaucoup de livres imprimés en langue chi- 
noise, serait plus facilement acceptée. — Qu'il fût guidé 
par l'une ou l'autre de ces considérations, ou par toutes 
ensemble, ce qui est positif, c'est qu'il annonça haute- 
ment sa nouvelle doctrine, empruntée au christianisme, 
et l'imposa rigoureusement a quiconque se rangea sous 
ses bannières. Un des premiers soins des troupes de 
Ilung-seu-tsuen, en entrant dans une ville, est de ren- 
verser les idoles des temples chinois. Quant à l'utilité 
qu'il espère retirer des croyances religieuses, on peut 
s'en faire une idée en lisant les premières pages d'un vo- 
lume imprimé par ses ordres pour l'instruction du public, 

10. 



17; LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

sous ce titre : « Le livre des décrets célestes et des mani- 
festations de la volonté impériale, publié la seconde année 
de la dynastie Tae-ping, appelée jin-tsze (c'est-à-dire en 
1852).» De ce titre, onpeut conclure que Ilung-seu-tsuen se 
proclama lui-môme empereur en 1851. 11 se déclara aussi 
fils do Dieu et frère de Jésus-Christ, et prit le titre de 
Prince céleste. Voici le début de ce volume : 

u La présente proclamation de l'empereur céleste a 
pour objet de faire savoir ceci : 

» Dans le troisième mois (avril) de l'année Mow-shin 
(1848), notre Père divin le grand Dieu et Seigneur su- 
prême descendit dans ce monde et déploya sa puissance 
par d'innombrables miracles accompagnés de preuves 
évidentes ; lesquels sont enregistrés dans le livre des 
Proclamations. Dans le neuvième mois (octobre) de la 
même année , notre Frère aîné céleste le Sauveur Jésus 
descendit dans ce monde et déploya aussi sa puissance 
par des miracles innombrables accompagnés de preuves 
évidentes, lesquels sont enregistrés au livre des Procla- 
mations. Maintenant, dans la crainte que quelque in- 
dividu de notre armée entière, grand ou petit, homme 
ou femme , officier ou soldat, n'ait pas connaissance par- 
faite de la volonté sacrée et des ordres de notre Père cé- 
leste , et aussi une parfaite connaissance de la volonté 
sacrée et des ordres de notre Frère aîné céleste, et qu'en 
conséquence il péchât involontairement contre les ordres 
et les décrets divins, nous avons examiné soigneusement 
les différentes proclamations qui renferment les plus 
importants des décrets et commandements de notre 
Père céleste et de notre Frère aîné céleste, etles ayant clas- 
sifiés, nous les publions en la forme d'un livre, afin que 
notre armée tout entière puisse les lire attentivement 
et les retenir dans la mémoire. Ainsi on évitera de man- 
quer aux ordonnances divines, et au contraire on fera ce 
qui est agréable à notre Père céleste et à notre Frère aîné 



INSUBRECTION ACTUELLE. 175 

céleste. Nous avons annexé à la suite quelques-unes 
de nos proclamations royales dans le but de vous faire 
bien connaître- les lois, pour que vous viviez dans la 
crainte d*y manquer. Respectez ceci. 

j) Le ii""' jour de la lune 3"°* (19 avril) de l'année 
sin-hae (1851), au village de Tung-hiang (dans le district 
de Vou-Siuen), le Père céleste adressa ces paroles à la 
foule : « mes enfants I connaissez-vous votre Père 
céleste et votre Frère aîné céleste? » A quoi ils répon- 
dirent : « Nous connaissons notre Père céleste et notre 
Frère aîné céleste. » Alors le Père céleste dit : « Con- 
naissez-vous votre seigneur (l'empereur Hung-seu-tsuen), 
le connaissez-vous bien? » A quoi ils répondirent : 
« Nous connaissons notre seigneur parfaitement bien. » 
Le Père céleste dit : « J'ai envoyé votre seigneur en bas 
sur la terre pour qu'il soit votre roi céleste ; chacune de 
ses paroles est un ordre divin; vous devez lui être 
obéissants; vous devez aider et révérencier votre sei- 
gneur et roi; vous ne devez pas agir désordonnément, 
ni manquer de respect. Si vous ne révérez pas votre 
seigneur et roi , vous vous mettrez tous dans des em- 
barras. T> 

» Le 18""' jour de la 3"* lune (23 avril) de l'année 
sin-hae, au village de Tung-hiang, le divin Frère aîné le 
Sauveur Jésus adressa au peuple ces paroles : « mes 
frères cadets I vous devez observer les commandements 
célestes , obéir aux ordres qu'on vous donne , et être en 
paix avec vous-mêmes; si un chef a tort, et Tinférieur 
peut-être raison; ou si un inférieur a tort, et le su- 
périeur peut-être raison, et s'il survenait une légère 
contestation, n'en prenez pas note dans votre carnet de 
mémoire; ne formez pas de partis et d'inimitiés. Pra- 
tiquez ce qui est bon et purifiez votre conduite ; il ne 
faut pas aller dans les villages s'emparer des biens du 
peuple. Quand vous êtes an combat , il ne faut pas re- 



17G LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

culer. Quand il vous arrivera d'avoir de Targent, faites-en 
la propriété commune, et ne pensez pas qu'il appar- 
tienne à quelqu'un en particulier. Vous devez, les cœurs 
et les forces unis, conquérir les montagnes et les ri- 
vières. Vous devez agir de manière a trouver le chemin 
du ciel et à y entrer; quoique dans ce moment votre tra- 
vail soit dur et fatigant, vous ne tarderez pas a être pro- 
mus à de hautes places. Si, après avoir été instruits dans 
vos devoirs, un de vous quelconque manque aux com- 
mandements du ciel, aux ordres qui vous seront commu- 
niqués, si vous désobéissez à vos officiers ou reculez 
quand vous vous trouverez en bataille, ne soyez pas sur- 
pris si votre haut Frère aîné donne des ordres pour vous 
faire mettre à mort. » 

C'est dans ce livre qu'il raconte un rêve qu'il eut dans 
sa jeunesse : il se trouva au ciel en présence de Dieu. 
Celui-ci se mit a pleurer, se lamentant du grand nombre 
de péchés que les hommes commettent, et de ce qu'ils le 
méconnaissent et adorent de vaines idoles. Hung-seu- 
tsuen lui offrit de descendre sur la terre et d'exterminer 
les méchants; sur quoi Dieu accepta ses services et lui 
donna une épée. 

Hung-seu-tsuen a publié un autre livre sous ce titre : 
De rorganisation de Varmée iae-jnng. On y trouve un rè- 
glement militaire qui divise les troupes en armées , divi- 
sions, régiments et compagnies; le tout emprunté à 
l'ancien art militaire des Chinois. 

Depuis que notre héros se mit en insurrection déclarée, 
en 1830, on l'a vu, au milieu d'alternatives de victoires et 
de défaites dont le récit fatiguerait le lecteur, aller ga- 
gnant toujours du terrain vers le nord du pays et gros- 
sissant son armée. Le 30 novembre 1851, il donna à cinq 
de ses principaux lieutenants le titre de prince , de la 
manière suivante : 



INSURRECTION ACTUELLE. 177 

Noms des pcraonnages. Titres. 

Yang-seii-tsing. Prince oriental. 

Scaou-chaou-liwuy. Prince occidentaL 

Fung-yun-san. Prince méridionaL 

Wei-ching. Prince septentrional. 

Shih-la-kae Prince adjudant ou coadjutcur. 

Le 23 décembre 1852, après avoir pris la grande ville 
de Hang-yang, les Tae-pings s'emparèrent de Han-kôii, 
ville encore plus considérable que la précédente, tout 
près de laquelle elle est située , sur les bords du Yang- 
se-kiang. Han-kôu est peut-être le port de l'empire où so 
réunissent le plus de navires. Passant aussitôt le fleuve, 
ils prirent d'assaut, le 12 janvier 1853, Wou-chang, capi- 
tale de la province de Hou-pé. Ces trois villes sont si voi- 
sines l'une de l'autre qu'on peut les considérer comme 
n'en formant qu'une, contenant de deux èi trois mil- 
lions d'habitants. Après Pékin il n'y a, sur aucun point 
• de l'empire, une aussi grande agglomération de popu- 
lation. 
j Cette perte produisit à la cour une sensation profonde, 
i et l'empereur ordonna que le vice-roi de la province eût 
î immédiatement la tète tranchée, ce qui fut exécuté. 

A partir de Han-kôu, les Tae-pings, sans rencontrer 
; d'opposition , suivirent le fleuve sur un espace d'environ 
150 lieues, jusqu'à la ville de Nankin, en vue de laquelle 
ils arrivèrent le 8 mars 1853. Elle était la résidence de 
la cour sous la dynastie précédente , et 'a l'époque des 
événements que nous racontons, il y avait une station de 
Tartares, qui, hommes, femmes et enfants, pouvaient 
comprendre environ vingt mille individus. 

Les Tae-pings, au moyen d'une mine qu'ils firent 
sauter le 19 de ce même mois de mars, ouvrirent une 
brèche dans les remparts. Les Tartares ne se défendirent 
point, ils se bornèrent à demander grâce; mais leur sou- 
mission ne leur servit de rien : les Tae-pings eurent la 



178 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

cruauté de les passer tous au fil de l'épée , sans en excepter 
même les enfants, et ils jetèrent les cadavres dans fleuve. 

Descendant ensuite ils se dirigèrent vers Ching-kiang- 
fou. Cette ville fut la dernière où les Anglais combattirent 
en 1841 et où ils rencontrèrent une vive résistance, 
mais dont néanmoins ils s'emparèrent; ce qui décida 
Tcmpcreur à signer le traité de Nankin. 

Tandis que les Tae-pings prenaient Nankin, une ter- 
reur panique régnait a Chang-haï. Les habitants aisés 
fuyaient dans toutes les directions. Le tautaï ou gouver- 
neur du département, qui résidait dans cette ville, était 
un ancien négociant hongde Canton, qui avait acheté sa 
charge. Il se trouva dans le plus grave embarras , et se 
vit abandonné même de plusieurs de ses domestiques. Il 
s'adressa au consul anglais , demandant à fréter pour le 
compte du gouvernement impérial la corvette de guerre 
Lily^ qui se trouvait la; il implora ensuite officiellement 
son appui, et le supplia d'écrire a Hong-kong pour solli- 
citer en son nom de sir G. Bonham , représentant de la 
Grande-Bretagne , le secours de quelques navires à va- 
peur. Peu de jours après sir G. Bonham arriva avec deux 
vaisseaux de guerre, et le gouverneur chinois lui réitéra 
verbalement et officiellement sa demande; en même 
temps il envoya vers Nankin l'escadre impériale qu'il 
avait sous ses ordres, en y joignant treize lorchas (petits 
bâtiments portugais) qu'il avait frétées. 

Ces petits bâtiments , de cinquante à cent- cinquante 
tonneaux , sont construits à Macao et montés générale- 
ment par des Portugais. Ils ont des canons pour se dé- 
fendre contre les pirates. Depuis plusieurs années les 
commerçants chinois sont dans l'usage de les fréter pour 
leur compte , afin d'escorter leurs flottilles de jonques; 
et, dans ces derniers temps, les mandarins en ont fait de 
même , comptant plus sur ces petits bâtiments que sur 
leurs jonques de guerre. 

L'escadre impériale , avec les bâtiments européens, re- 



iNSURREGTlO.N ACTUELLE. 1/9 

monta le fleuve; mais a la vue de l'immense multitude 
de rebelles qui descendaient, elle s'enfuit a toutes voiles. 
Les bâtiments européens firent d'abord retraite en com- 
battant , mais ils furent bientôt contraints de prendre 
eux-mêmes la fuite. On tient pour certain que Hung-seu- 
tsuen conduisit au siège de Nankin au moins quatre- 
vingt mille hommes; on peut juger aussi par là du 
nombre de ses jonques. 

Hung-seu-tsuen ne poursuivit pas les impériaux 
jusqu'à Chang-haï, sans doute pour ne pas se trouver 
en contact avec les Anglais, et il retourna a Ching- 
kiang-fou, qu il prit sans aucune résistance. Les Tartares 
i qui y formaient un corps d'environ vingt mille âmes , 
: avertis par ce qui était arrivé à Nankin , prirent tous la 
fuite avant l'arrivée des Tae-pings. Ceux-ci s'emparèrent 
; sans coup férir d'une batterie longue de trois milles , qui 
se trouvait le long du fleuve. 
Le gouverneur de Chang-haï acheta quatre navires de 
; commerce européens, les arma de canons , et les fit 
' monter par des matelots européens. Afin de trouver des 
' hommes pour cet objet et aussi pour manœuvrer les 
I canons des jonques de guerre, il offrit de si hautes payes, 
que même des matelots des vaisseaux de guerre anglais 
désertèrent pour aller se mettre au service des man- 
darins. La chose devint si grave ^ que les autorités bri- 
tanniques demandèrent quon leur livrât les déserteurs, 
et n'obtenant pas satisfaction , elles voulurent opérer 
elles-mêmes une visite sur tous les vaisseaux de guerre 
impériaux. Les mandarins étaient tombés dans un tel 
abaissement, qu'ils se soumirent tous, en commençant 
par l'amiral, a une exigence aussi humiliante. Aucun 
Anglais ne put être retrouvé. 

Ce fait prouve que les Chinois ne sont pas loin de 
prendre "a leur service des instructeurs chrétiens pour 
l'art de la guerre ; c'est la un des symptômes de la révo- 
lution d'idées qui se prépare dans cet empire. 



180 LA CHLNE ET LES PUISSAIsXES CHRETIENNES. 

Plus lard, un chef de rebelles s'empara de Cliang-haï, 
comme nous le verrons tout à l'heure, d'où il fut chassé 
par les impériaux avec l'aide des Français. Ce chef n'ap- 
partenait pas a l'armée de Ilung-sea-tsucn, mais il opérait 
pour son propre compte. Ce n'est pas là le seul chef de 
partisans qui, sans avoir des relations avec les Tae-pings, 
ait pendant ces dernières années profité de l'anarchie 
dans laquelle se trouvait le pays, et de la faiblesse du 
gouvernement, pour lever l'étendard de la révolte; nous 
donnerons plus loin des détails a ce sujet. 

Ilung-seu-tsuen commença aussitôt à se fortifier dans 
Nankin, et envoya une division sur Pékin. C'était une 
opération très-bien concertée : un coup de main pouvait 
mettre les Tae-pings en possession de la capitale , et , 
dans tous les cas, les troupes impériales ne pouvaient 
manquer de se mettre à la poursuite de la division ex- 
péditionnaire , laissant ainsi Hung-seu-tsuen s'établir- 
a Nankin, qui fut de nouveau déclaré la capitale de 
lempire. 

Sir G. Bonham désirait voir de près les rebelles, dé- 
truire la mauvaise impression qu'ils avaient pu recevoir 
en voyant dans la flotte impériale des vaisseaux euro-^ 
péens avec des équipages anglais ou américains, et des 
bâtiments portugais, démentir un édit des mandarins 
qui assuraient que l'appui des vaisseaux à vapeur anglais 
leur était assuré, enfin savoir quelle conduite les in- 
surgés tiendraient a l'égard des Européens s'ils conti- 
nuaient leur marche victorieuse jusqu'à Chang-haï. 

En conséquence, a la fin d'avril 1853, il se transporta 
a Nankin sur le vaisseau à vapeur Y Hermès. L'interprète, 
M. Meadows, descendit à terre pour arranger une en- 
trevue avec l'empereur des Tae-pings, ou du moins avec 
quelqu'un des principaux chefs. Comme M. Meadows di- 
sait à l'un Aqs princes que M. Bonham était un mandarin 
de haut rang, il lui fut répondu : « Quelque haut que soit 
son rang, il ne saurait être aussi haut que celui de la 



INSURRECTION ACTUELLE. 181 

personne en présence de laquelle vous êtes présentement 
assis. » 

M. Meadows, dans la relation qu'il a faite de cette expé- 
dition diplomatique, ajoute ce qui suit : 

a En réponse a mes questions sur le Tae-ping-yjang^ 
c'est-à-dire le prince de la paix (Hung-seu-tsuen), le 
prince septentrional m'expliqua par écrit qu'il était « le 
vrai seigneur; que le seigneur delà Chine est le seigneur 
du monde entier ; il est le second fils de Dieu, et tous les 
peuples de l'univers doivent lui obéir et le suivre. » 
Comme je lus cela sans faire aucune remarque, il dit en 
me regardant d'un œil interrogateur : « Le vrai seigneur 
n'est pas seulement le seigneur de la Chine, il n'est pas 
seulement notre seigneur, il est votre seigneur aussi. » 

Les chefs tae-pings offrirent à M. Meadows d'envoyer 
une lettre a bord de V Hermès^ au sujet de l'entrevue de- 
mandée parle ministre plénipotentiaire anglais. En effet, 
ils y envoyèrent la communication suivante : 

DÉCRET. 

« Des ordres sont donnés par ces présentes aux frères 
de l'extérieur, afin qu'ils puissent connaître les règles 
de l'étiquette. 

« Dieu, le Père céleste, ayant envoyé sur cette terre 
notre souverain comme le vrai souverain de toutes les 
nations du monde, tous les peuples de l'univers qui dé- 
sirent paraître à sa cour doivent obéir aux règles de l'éti- 
quette. Ils doivent faire connaître préalablement, par des 
déclarations respectueuses, qui ils sont, ce qu'ils sont, et 
d'où ils viennent. Après la présentation de ces pièces seu- 
lement, l'audience leur pourra être accordée. Obéissez à 
ces prescriptions. 

« 24* jour du 3* mois de la 3* année de la dynastie cé- 
leste de Tae-ping (28 avril 1853). 



11 



t82 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

« Note. Il n'a point été apposé de sceau à ce décret, 
parce que votre pétition d'hier n'en portait pas. » 

M. Bonham écrivit, en date du 28 avril 1853, au chef 
des Tae-pings, pour savoir s'ils voulaient être en paix 
avec les Anglais, et quelles étaient leurs intentions dans 
le cas où ils descendraient jusqu'à Chang-haï. Dans sa 
communication, se trouvait le passage suivant : 

« Des autorités mandchoues ont lancé une proclama- 
tion assurant qu'ils avaient obtenu le service déplus de 
dix bateaux à vapeur étrangers, lesquels monteraient le 
Yang-tsze pour vous attaquer. Ceci est complètement 
faux : notre nation a pour habitude élabliede n'intervenir 
en aucune manière dans les conflits survenant dans les 
contrées fréquentées par nos sujets dans des vues com- 
merciales. Il serait donc impossible que nous fournissions 
maintenant nos bateaux a vapeur pour aider à la lutte. 
Quant aux torchas (barques portugaises) louées par les 
autorités mandchoues, et aux navires marchands étran- 
gers achetés par elles, je n'en sais rien. Il n'est pas per- 
mis aux navires marchands anglais de louer leurs services 
dans de tels conflits. Mais je ne puis empêcher la vente 
de navires qui sont la propriété particulière de sujets an- 
glais, encore moins celle de vaisseaux d'autres nations, 
pas plus que je ne pourrais empêcher la vente de coton- 
nades ou de toutes autres marchandises, avec lesquelles 
les navires susdits sont, au point de vue de la propriété, 
sur un pied d'égalité. Il n'y a pas de différence entre la 
propriété d'un navire ou d'une marchandise : mais il 
n'est pas permis à un navire vendu d'arborer notre pa- 
villon national, et les sujets anglais n'ont pas le droit de 
servir sur ce navire du moment qu'il appartient aux auto- 
rités mandchoues, et, dans ce cas, il ne sera protégé en 
aucune manière par notre gouvernement. En résumé, 
nous désirons demeurer complètement neutres dans le 
conflit existant entre vous et les Mandchoux. » 



INSURRECTION ACTUELLE. is 

Voici la réponse : 

« Du royaume céleste de Tae-ping par la vraie com- 
mission divine. 

« Nous, 
(( Yeang, Seaou, 

« Le prince oriental, mai- Le prince occidental, mi- 
tre Honae, seigneur guéris- nistre-assistant et comman- 
seur des maladies, premier dant en second de l'armée 
ministre et chef de l'armée principale; 
principale; 

« Par les présentes, 

« Nous rendons un décret concernant les Anglais, les- 
quels ont jusqu'à présent révéré le ciel et sont venus 
maintenant faire acte de vasselage à notre souverain, 
leur enjoignant spécialement de n'avoir nulle inquiétude, 
mais au contraire d'avoir l'esprit rassuré. 

« Le grand Dieu, le Père céleste, le Seigneur suprême 
créa dans le commencement, en six jours, le ciel et l'uni- 
vers, la terre et la mer, les hommes et les choses. Depuis 
cette époque jusqu'aujourd'hui, le monde entier a été 
une maison, et tous les hommes vivant entre les quatre 
mers ont été des frères; il ne peut y avoir de différence 
entre un homme et un autre homme, aucune distinction 
entre celui de haute extraction et celui de basse nais- 
sance. Mais depuis que les mauvais esprits sont entrés 
dans les cœurs des hommes, ils n'ont pas reconnu la 
grande grâce que Dieu, le Père céleste, fait en donnant 
et maintenant la vie, ni le grand mérite de Jésus, le Fils 
céleste, dans l'œuvre de la rédemption, et ils ont fait 
jouer d'étranges rôles à des morceaux d'argile, de bois et 
de pierre. 

« Il en est résulté que les Tartares, les Huns démonia- 
ques, ont réussi à s'emparer, comme des voleurs, de notre 
pays céleste. 



181 LA CHINE ET LES PUISSANTES CHRÉTIENNES. 

« Mais heureusement le Père céleste et le Fils céleste 
ont, dès les premiers temps, déployé des manifestations 
divines parmi vous, Anglais, et vous avez longtemps ré- 
véré et adoré Dieu, le Père céleste, et Jésus, le Fils cé- 
leste, de sorte que la vraie doctrine a été préservée et que 
l'Évangile a eu ses gardiens. 

« Heureusement encore, le grand Dieu, le Père céleste, 
le suprême Seigneur a manifesté sa grande grâce. Il a 
envoyé des anges pour emporter dans les cieux le prince 
céleste, notre souverain; et là, il lui a donné personnel- 
lement le pouvoir de chasser des trente-trois cieux les 
mauvais esprits, qu'il a rejetés de là dans ce bas monde. 
Encore, pour notre grande félicité^ dans le 3* mois de 
l'année de mow-shin (avril 1848), le grand Dieu, le Père 
céleste, a manifesté sa grande grâce et sa compassion en 
descendant sur la terre ; et, dans le 9* mois (octobre), le 
Seigneur, le Sauveur du monde, le Père céleste, a mani- 
festé aussi sa grande grâce et sa compassion en descen- 
dant sur la terre. Depuis lors, pendant six ans, le Père 
céleste et le Frère céleste ont grandement dirigé nos af- 
faires et nous ont aidés d'un bras puissant, déployant des 
manifestations et des témoignages sans limite, en exter- 
minant un grand nombre de mauvais esprits et de dé- 
mons, et en aidant notre prince céleste à s'emparer de la 
souveraineté du monde. 

«. Maintenant, puisque vous. Anglais, sans trouver les 
distances trop grandes, êtes venus ici pour y témoigner 
votre obéissance, non-seulement les armées de notre dy- 
nastie céleste sonten grande délectation et joie, mais dans 
les hauts cieux même le Père céleste et le Fils céleste 
voient avec plaisir ce témoignage de votre loyauté (*) et 
de votre sincérité. Nous, en conséquence, rendons ce pré- 



(*) Le mot chinois est celui usilé pour expliquer les sentiments 
qu'un sujet doit avoir envers son souverain. 



INSURRECTION ACTUELLE. 185 

sent décret, permettant que vous, le chef anglais, avec 
les frères vos subordonnés, puissiez entrer et sortir libre- 
ment selon votre vouloir et désir, soit pour nous aider à 
l'extermination des démons (*), soit pour suivre comme 
de coutume vos occupations commerciales. Et nous avons 
la plus ferme espérance que vous acquerrez avec nous le 
mérite complet de servir diligemment notre souverain, 
et que, avec nous, vous payerez de retour la bonté du 
Père des âmes. 

« Maintenant nous vous favorisons. Anglais, de l'envoi 
des nouveaux livres des déclarations de la dynastie tae- 
ping, afin que le monde entier puisse apprendre à révérer 
et a adorer le Père céleste et le Fils céleste, et savoir 
aussi où le prince céleste existe, de sorte que tous puis- 
sent offrir leurs félicitations là où la vraie mission (de 
gouverner; est échue. 

« Décret spécial pourlinstruction de tous les hommes, 
donné ce 26'' jour du 3^ mois de l'année kvec-haou (1" mai 
1833) du royaume céleste de Tae-ping. » 

Les bâtiments portugais et les quatre vaisseaux euro- 
péens montés par des Anglais et des Américains furent 
de peu d'utilité au gouverneur de Chang-hai dans sa lutte 
contre les Tae-pings. Lorsque VHermès fit l'expédition 
que nous venons de raconter, ce gouverneur profita de 
l'occasion pour faire partir derrière ce navire a vapeur 
l'escadre impériale, afin que l'on crût que VHermès for- 
mait l'avant-garde des forces qui venaient attaquer les 
rebelles, et répandre ainsi la terreur parmi eux. Mais 
ceux-ci demeurèrent fermes, et l'escadre impériale fut 
obligée de se retirer. 

Le voyage de VHermès a Nankin donna beaucoup de 

(*) Tous ceux qui font opposition à la mission de Hung-seu- 
tsuen sont supposés appartenir au royaume du diable, et sont nom- 
més démons. 



18G LA CHI>'E ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

jour sur la position des Tac-pings et sur leurs idées reli- 
gieuses, tant par ce que l'on put voir et entendre sur les 
lieux, que par les communications que nous venons de 
citer, et par les livres imprimés que l'on en rapporta. 

Dans ces livres, on trouve quelques légères allusions 
aux mystères de la Trinité et de la Rédemption. La grande 
base de leur doctrine, ce sont les dix commandements 
de Dieu, un peu modifiés dans leur rédaction; ils les 
appellent les règles célestes. Ils racontent comme nous 
la création du monde en six jours. Ils n'ont ni prêtres ni 
églises. 

Ilung-scu-tsuen a emprunté au christianisme tout ce 
qu'il a de plus simple et de plus aisé à comprendre, et il 
a essayé de démontrer que les anciens rois et sages de la 
Chine reconnaissaientlatoute-puissance du vrai et unique 
Dieu, que les hommes, par ignorance ou perversité, ont 
ensuite méconnu. Il tire ainsi parti de la disposition des 
Chinois à vénérer tout ce qui est ancien, et de leur répu- 
gnance pour les innovations. 

Yan-seu-tsing (le prince oriental) tombait de temps en 
temps dans des extases et des paroxysmes, durant les- 
quels Dieu descendait dans son cœur et parlait par sa 
bouche. Tous les assistants s'agenouillaient et écoutaient 
dans un profond silence; les paroles qu'il prononçait 
étaient recueillies et écrites. Quand il revenait à lui, il ne 
savait ce qui lui était arrivé, ni ce qu'il avait dit ; on était 
obligé de lui en donner connaissance. Quelquefois il dic- 
tait des ordres adressés a lui-même, et que, pieuse- 
ment, il exécutait ensuite. Le plus souvent, les ordres 
qu'il dictait étaient pour Hung-sou-tsuen, c'est-a-dire 
pour son empereur. Seaou-chaou-houi (le prince occi- 
dental) éprouvait aussi des paroxysmes semblables; tou- 
tefois, l'être surnaturel qui descendait en lui et parlait 
par sa bouche n'était pas Dieu, mais Jésus-Christ. 

Ces deux imposteurs furent dès le commencement les 
principaux chefs de l'armée. Yang-seu-tsing paraît être 



INSURRECTION ACTUELLE. 187 

celui qui en réalité dirigea les opérations militaires de 
l'insurrection. Aujourd'hui ils sont morts tous les deux, 
lisse révoltèrent et furent assassinés par l'ordre plus ou 
moins secret de Hung-seu-tsuen. 

On ne connaît l'origine ni de ces deux individus, ni des 
autres qui ont été décorés de titres de princes, à l'excep- 
tion pourtant de Fung-yan-san (le prince méridional). Il 
est très-probable que quelques-uns, sinon tous, ont fait 
partie des troupes de pirates que les nayires a vapeur an- 
glais, en 1849, obligèrent de se réfugiera terre. 

En décembre 1853, le ministre de France, M. Bour- 
boulon, alla a Nankin avec le vaisseau a vapeur le Cas- 
sini. Le représentant des États-Unis, M. M'c Lane, y alla 
aussi à la fin de mars 1854, avec la frégate à vapeur 
îa Susquehannah^ et, un mois après, les vapeurs anglais 
le Rattler et le Styx s'y rendirent également. 

Mais chaque fois il devint plus difficile de communiquer 
avec les Tae-pings, et l'on ne put voir que des chefs infé- 
rieur&au titre de princes. « Cette suprématie, ditM. Mea- 
dows, fat alléguée dans des termes de plus en plus précis 
à chaque nouvelle visite, et à l'occasion des deux visites 
qui leur furent faites dans l'été de 1854, les Américains et 
les Anglais furent informés qu'il était de leur devoir de 
kung tsing (présenter le tribut des vassaux) à leur sei- 
gneur. » 

A la fin, les Tae-pings parurent fatigués de ces visites 
des Européens qu'ils commencèrent a appeler barbares ^ 
tandis qu'au commencement ils leur donnaient le nom 
de frères. 

Cette conduite prouve surtout qu'ils étaient convain- 
cus de leur prochain triomphe, et par conséquent ils ne 
croyaient pas avoir besoin de ménager les Européens. 

J'ai dit plus haut que les Tae-pings, aussitôt qu'ils fu- 
rent maîtres de Nankin, envoyèrent une armée vers le 
nord. Cette armée passa le fleuve au milieu d'avril 1853, 
et, combattant continuellement contre les forces impé- 



189 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

riales, elle s'avança toujours, jusqu'à ce que le 28 octobre 
elle entra a Tsing-hae, ville située sur les bords du 
grand canal, à dix lieues de Tien-tsin, et a un peu plus 
de trente lieues de Pékin. Le 30 octobre, les Tae-pings 
firent une pointe jusque sous les murs de Tien-tsin 
(dont les champs étaient inondés par suite d'un déborde- 
ment du fleuve Pei-ho), mais ils furent repoussés, et ils 
se virent assaillis par beaucoup de troupes, dont une 
partie venait de Pékin. Le général impérial qui comman- 
dait ces forces était San-ko-lin-sin , souverain da la 
principauté mongole de Khorchin. C'est dans cette cir- 
constance qu'il se fit une grande réputation, et elle lui 
valut l'honneur de commander les troupes qui plus tard 
devaient être chargées d'arrêter la marche triomphale 
des Anglo-Français sur Pékin. Ce qui véritablement con- 
tribua le plus à l'échec des Tae-pings devant Tien-tsin, 
ce fut un corps de quatre a cinq mille cavaliers tartares- 
mongols, venus depuis peu de Khorchin. Il est certain 
qu'ils ne purent pas pousser plus avant; ils demandèrent 
du secours a Nankin, et, le 5 février 1834, ils évacuèrent 
Tsing-hae et commencé: ent leur mouvement de retraite. 

Dès que Hung-seu-tsuen apprit à Nankin que son armée 
expéditionnaire se trouvait arrêtée, il prit des mesures 
pour qu'une autre fût envoyée afin de la soutenir. 

En même temps que la première armée expédition- 
naire avait été envoyée vers Pékin en mars 1833, une se- 
conde avait été dirigée au sud-ouest vers le lac Po-yang. 
Celle-ci avait laissé une division a Ngan-king, capitale de 
la province de Ngan-Huy. Plus tard, cette division devint 
le noyau d'une nouvelle armée auxiliaire, qui fut expédiée 
vers Pékin a la fin de novembre 1853, et qui opéra sa 
jonction avec la première armée expéditionnaire du nord 
au commencement d'avril. Ces armées combinées prirent 
d'assaut Ling-tsing, ville capitale de département dans la 
province de Shan-tung, à environ vingt-cinq lieues de 
Tsing-hae, malgré tous les efforts de la cavalerie mant- 



INSURRECTION ACTUELLE. 189 

choue et mongole qui ne cessait de harceler les assié- 
geants. En mars 1853, les Tae-pings évacuèrent encore 
ce territoire et se replièrent sur Nankin. 

L'armée expéditionnaire du sud-ouest, sortie de Nankin 
en mars 1833, comme nous l'avons dit, remonta le Yang- 
se-kiang jusqu'au lac Po-yang, et s'empara d'un grand 
nombre de villes dans les provinces de Kian-si et de Ngan- 
huy. Une autre division des Tae-pings se répandit a l'ouest 
du lac Po-yan, s'avançant au delà dulac Tung-ting dans 
la province de Hou-nan, et arrivant jusqu'aux chefs-lieux 
de département, Echang et Gan-lu, dans la province de 
Hou-pé. Le 26 juin 1834, ils prirent une seconde fois la 
capitale de cette province, "NVou-chang, avec les deux 
villes contiguës Hang-yang et Han-kôu. Par suite de cet 
événement, Tsing-ling, gouverneur général de la pro- 
vince de Hou-pé, eut la tête coupée sur la place publique 
de la capitale du Hou-nan (selon le récit (*) de M. de 
Curcy), la face en pleurs tournée vers Pékin et en pré- 
sence de toutes les autorités revêtues de leurs costumes 
officiels. Le bourreau cette fois ne fut autre que le général 
Kouen-voun, commandant en chef des troupes, condamné 
lui-même par l'empereur, en punition de sa lâcheté, à 
remplir dans cette scène tragique les fonctions d'exécu- 
teur; et il fut obligé d'égorger de sa main tremblante, 
devant un public terrifié, le malheureux gouverneur 
général auquel il obéissait peu de jours auparavant. Le 
vice-roi de Hou-kouang fut destitué. Les Tae-pings éva- 
cuèrent le 1 4 octobre , pour se retirer sur Nankin , les villes 
dont la prise avait causé ce drame lugubre; mais ils s'en 
emparèrent une troisième fois, le 20 février 1835. A l'as- 
saut de Wou-chang le gouverneur général de la pro- 
vince mourut les armes à la main. 

L'insurrection de Hung-siu-tsuen facilita la naissance 
de plusieurs bandes de rebelles non Tae-pings. 

(*) Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1861. 

11* 



190 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Le 4 septembre 1853, la ville de Chang-haï fut prise par 
des membres de la société jjeiit poignard, une des branches 
de la grande société secrète appelée triade. Ils débarquè- 
rent tout à coup de plusieurs jonques venant du Foukien 
et de Canton. Il paraît que la petite garnison de Chang- 
haï était de connivence avec les envahisseurs. Le gou- 
verneur de la ville fut tué, et le chef du district (Taotaï) 
put se sauver, peut-être parce qu'il était Cantonàis. 

Ces rebelles firent des proclamations au peuple, en faveur 
de la dynastie indigène ou des Mings, contre les Mandchoux 
qu'ils traitaient de tyrans de la Chine. C'est a cause de 
cela qu'ils n'obtinrent jamais le secours des Tae-pings. 

Ils s'emparèrent de trois millions de francs qui étaient 
dans les caisses du gouvernement et qui devaient être 
envoyés a Pékin le jour même de la prise de la ville. De 
plus, ils firent payer des contributions aux capitalistes et 
marchands, et pillèrent beaucoup de riches articles des 
habitants qu'ils envoyèrent dans des jonques hors du 
port, probablement dans des pays où ils pussent être 
vendus, afin d'en faire de l'argent. Ils respectèrent les 
propriétés des étrangers et leur permirent de mettre leurs 
effets en sûreté. Beaucoup de négociants indigènes sau- 
vèrent leurs biens en les faisant passer pour Européens. 

Les consuls et les officiers de marine, chrétiens, se dé- 
clarèrent neutres ; les navires marchands étrangers qui 
arrivaient ne payaient point de droits de douane ; à leur 
place on faisait donner aux consignataires des billets de 
promesse de payement. 

Vers la fin de septembre des troupes impériales arri- 
vèrent et mirent le siège devant la ville. Les triades démo- 
rent toutes les maisons qui se trouvaient entre le mur et 
le fossé, et condamnèrent toutes les portes de la ville, 
excepté celle de l'Est, près de la rivière. Le chef impé- 
rial établit une batterie contre le mur au nord-ouest. 
On creusa des puits, et après en avoir extrait l'eau qui s'y 
trouvait en abondance, on ouvrit des mines qui, partant 



INSURRECTION ACTUELLE. 191 

des puits, traversaient par-dessous le fossé et le mur qui 
entourent la ville, et en faisant sauter la mine, on ou- 
vrait une brèche praticable. Dans une de ces explosions, 
le général tartare et plusieurs officiers et soldats sautè- 
rent en lair. ils croyaient être a côté du terrain miné, et 
ils étaient dessus. Les insurgés défendirent courageuse- 
ment jusqu'à cinq ou six brèches ouvertes par les 
mines. Ils rétablirent les murs et en élevèrent un second 
à quelque distance derrière celui qui était exposé au feu 
des impériaux. 

Les assiégés faisaient souvent des sorties et ne ren- 
traient que lorsque toutes les forces impériales se 
réunissaient pour les charger. Les campements des assail- 
lants étaient entourés de tranchées et de puits, couverts 
de broussailles ou avec de la terre étendue sur des sup- 
ports. Au fond de ces puits il y avait des pointes de bam- 
bou dressées perpendiculairement. Malheur à celui qui y 
tombait I II y avait aussi des trous masqués, d'un pied de 
diamètre, dans les parois desquels on avait placé des 
pointes de bambou se dirigeant vers le fond, de manière 
que celui qui y mettait le pied ne pouvait plus l'en reti- 
rer et se trouvait pris. 

Les insurgés avaient de pareilles défenses autour de la 
ville; et dans les maisons qui se trouvaient au second 
mur, ils pratiquèrent des trous, ils blanchirent les murs 
extérieurs de ces maisons , puis ils placèrent un papier 
blanc qui couvrait le trou. Le papier était facilement 
soulevé avec le canon du fusil, on ajustait et on lâchait 
le coup; en retirant l'arme, le papier retombait et cou- 
vrait le trou, qu'il était ainsi impossible de voir de loin. 

Les Impériaux possédaient des camps a l'ouest de la ville 
et une flottille de jonques sur la rivière du côté de l'est. 
Les insurgés avaient armé quelques jonques marchandes 
et acheté le vaisseau européen Glenlyon^ où ils avaient 
placé de gros canons. Ces navires étaient mouillés près de 
la batterie construite a la porte de l'Est. 



192 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Un jour la flottille impériale monta la rivière, et atta- 
qua la batterie et les vaisseaux des rebelles pendant que 
les troupes teintaient un assaut du côté de l'ouest. Deux 
jonques impériales s'emparèrent courageusement du 
Glenlyon et l'emmenèrent en triomphe. Enhardis par ce 
succès, l'attaque fut tentée de nouveau quelques jours 
plustard, etles deux mêmes jonques qui avaient capturé le 
Glenlyon s'approchèrent de la batterie de l'Est dans l'es- 
poir de s'en emparer; mais bien loin d'y réussir elles pri- 
rent feu l'une après l'autre, et leurs équipages périrent 
dans l'incendie sans en excepter leurs deux braves com- 
mandants. 

Les chefs impériaux, désespérant de prendre la ville 
par la force des armes, cherchèrent à y réussir par tra- 
hison. D'abord un secrétaire du Taotaï était venu prendre 
parti avec les Triades; il fut découvert par ceux-ci au 
moment où il écrivait une lettre à son maître, et fut 
coupé vivant en morceaux. Plus tard des Cantonais 
s'étaient mis d'accord avec les Tartares pour leur rendre 
la ville. Ils se révolteraient a l'intérieur pendant que les 
soldats attaqueraient les murs. Le feu mis a une certaine 
maison serait le signal pour agir. 

Le chef triade eut connaissance de la conspiration, 
mais dissimula jusqu'au moment où elle éclata. Il s'était 
préparé et connaissait les complices iTl en saisit d'abord 
treize qu'il fit attacher et jeter dans les flammes de la 
maison incendiée; il parvint ensuite à en arrêter jusqu'à 
deux cents environ qu'il fit décapiter dans la cour 
devant le temple de Confucius, vis-a-vis de la maison 
qu'il habitait. Ce sanglant épisode se passa aux premiers 
jours de janvier 1854. 

Des combats entre les deux partis avaient lieu chaque 
jour. Des paysans s'approchaient des murs pour vendre 
des provisions qui étaient bien payées : les Impériaux 
coupèrent les oreilles à plusieurs de ces malheureux, et 
l'avertissement n'étant pas assez puissant pour les éloi- 



INSURRECTION ACTUELLE. 193 

giier, quelques tètes furent tranchées et exposées sur des 
poteaux avec des écriteaux signalant leur crime. Les bat- 
teries que les Impériaux avaient dressées contre la place 
furent prises et reprises plusieurs fois. Les soldats se ré- 
pandaient dans les villages voisins où ils se faisaient 
exécrer par leurs avanies. Tous les arbres furent coupés 
pour faire du feu. Aucun navire de commerce n'appro- 
chait du port, et le pays entier présentait l'image de la 
désolation. 

Des négociants européens vendaient parfois des armes 
et des munitions aux insurgés. Le chef des Impériaux 
envoya, une nuit (mois de novembre), trois cents soldats, 
avec l'ordre de reconnaître les maisons européennes et 
saisir les armes qui s'y pourraient trouver. Quelques 
matelots et soldats de marine des navires étrangers fai- 
saient sentinelle autour des factoreries : ils voulurent 
empêcher les soldats de pénétrer dans le quartier euro- 
péen; quelques coups de fusil furent échangés, les Eu- 
ropéens s'éveillèrent; plusieurs accoururent armés et 
aidèrent les sentinelles à chasser ces soldats dont quel- 
ques-uns restèrent morts; l'on trouva sur eux des matières 
incendiaires, ce qui fit connaître qu'il y avait eu le projet 
de mettre le feu aux établissements étrangers. 

Le mauvais vouloir des Impériaux continua à se ma- 
nifester de mille manières, et dès lors les consuls de 
France, d'Angleterre et des États-Unis exigèrent du chef 
tartare l'éloignement des camps qui étaient situés près 
des factoreries. Il donna des réponses évasives, après les- 
quelles des marins et des canons furent débarqués des 
vaisseaux anglais et américains qui se trouvaient dans le 
port; cette force, unie au corps des volontaires armés, 
qui s'était formé parmi les négociants européens, attaqua 
le plus voisin des camps impériaux, et après deux heures 
de combat parvint a le détruire. Les Chinois battirent en 
retraite, ayant perdu beaucoup de monde. Du côté des 
Européens, il y eut deux morts, et quinze blessés dont 



194 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

deux succombèrent. Ce fait se passa dans les premiei^ 
jours d'avril. 

Les Triades envoyèrent leur soumission aux Tae-pings 
de Nankin, en leur demandant des secours. Ils déclaré* 
rent qu'ils voulaient devenir chrétiens, et ils enlevèrent 
aux autels indigènes un grand nombre d'idoles qu'ils 
firent brûler ou jeter dans la rivière. Les Tae-pings cepen- 
dant refusèrent leur alliance. 

Une manqua pas même d'une héroïne dans cet épisode 
de la présente guerre civile chinoise : ce fut la belle et 
jeune fille d'un Cantonais qui s'était mis depuis le com- 
mencement dans le parti de ces Triades qui avaient fait 
la conquête de Chang-haï. Il était tombé dans les mains 
des Impériaux qui l'avaient torturé et décapité. Sa fille 
en jura vengeance; elle obtint le commandement d'une 
compagnie, et passait pour le meilleur des guerriers 
triades. On dit qu'au combat elle était Une vraie furie. 
Le jour où la rébellion expira, elle crut que ses vêtements 
de femme la déroberaient aux poursuites des Impériaux 
et eut le sang-froid de rester dans la ville ; mais elle fut 
bientôt découverte, et exécutée sans pitié. L'histoire chi- 
noise présente beaucoup de femmes guerrières, et l'on en 
voit souvent dans les pièces de théâtre. 

Les mandarins offrirent plusieurs fois des emplois et 
des sommes d'argent aux chefs des rebelles, mais ils n'ob- 
tinrent pas leur reddition. Les autorités européennes 
essayèrent aussi vainement de leur faire évacuer la place 
en leur offrant complète amnistie. 

Une frégate et une corvette de guerre françaises {la 
Jeanne-d'arc et le Colhert) étaient arrivées à Chang-haï aux 
ordres du contre-amiral Daguerre. Il faut dire que les 
autorités françaises dans cet empire n'ont jamais vu de 
bon œil l'insurrection des Tae-pings, surtout parce que 
ceux-ci professent une sorte de christianisme tiré des 
livres protestants. Or le gouvernement français s'esttou- 
j ours vanté de protéger en Chine la religion catholique 



mSURRECTION ACTUELLE. 195 

avant tout, et il agit très-souvent sous l'influence des 
missionnaires. , 

Les insurgés avaient construit une batterie hors la 
porte du Nord, pour protéger leurs sorties. Le contre- 
amiral Daguerre exigea sa démolition, exposant que les 
feux que dirigeraient les impériaux contre cet ouvrage 
pourraient atteindre le consulat et la maison d'un sujet 
de France, qui se trouvaient de ce côté. On étaitau mois de 
décembre 1854, quand M. Daguerre envoya une force de 
son escadre pour démolir la batterie, qui n'était pas en- 
core armée. Les rebelles lancèrent un boulet aux hommes 
qui y travaillaient. Aussitôt les Français ouvrirent le feu 
sur la place, et les assiégés répondirent avec vigueur. Les 
deux vaisseaux de l'amiral Daguerre envoyèrent des cen- 
taines de boulets et de bombes contre les murs et la 
ville. Les troupes impériales attaquèrent du côté de 
l'orient tandis que les Français nourrissaient un feu vio- 
lent au nord et à l'est. Les rebelles tinrent ferme, et il 
fallut se désister pour cette fois. 

Quelques jours après, l'amiral envoya une expédition 
de bateaux qui . surprit une batterie que les rebelles 
avaient à la porte de l'est de la ville. Les hommes qui la 
gardaient furent tués et les canons encloués, mais les 
rebelles accourant en nombre, les Français durent opérer 
leur retraite. Les assiégés mirent de nouveaux canons 
a la place de ceux qui avaient été encloués. 

Les vaisseaux français bombardèrent encore la place, 
mais sans résultat. Alors l'amiral fit construire une bat- 
terie de siège a une centaine de mètres du mur. Aussitôt 
qu'il y eut une brèche pratiquable, l'assaut fut décidé: 
quatre cents hommes débarquèrent (le 6 janvier 1855) 
des deux frégates, et les troupes impériales accoururent 
en nombre. Elles furent dirigées sur la porte du Nord 
guidées par quarante Françaf^ ; deux cent cinquante de 
ces derniers montèrent avec un grand courage a la brè- 
che, qui fut bien défendue. 



196 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Les troupes impériales entrèrent p'ar la porte du Nord, 
montèrent sur les remparts et s'introduisirent en grand 
nombre dans la Yille. La plupart des assiégés étaient 
cachés, et probablement ce fut a dessein qu'ils laissèrent 
entrer les impériaux. Tout a coup ils sortirent et tombè- 
rent sur les soldats, qui prirent la fuite. Beaucoup se 
jetèreni; ou furent jetés en bas des remparts ; mille en- 
viron furent blessés et quatre cents restèrent morts dans 
la ville. Quant aux Français, on compta quatre officiers 
et soixante marins morts ou blessés. La retraite devint 
indispensable après un infructueux engagement de 
quatre heures, pendant lesquelles les deux vaisseaux 
de guerre ne cessèrent de lancer sur la ville des projec- 
tiles , qui causèrent de graves dommages et mirent deux 
temples en flammes. Les assiégés entourèrent de ma- 
tières combustibles un temple où soixante impériaux 
s'étaient enfermés, ils y mirent le feu, et le toutfut réduit 
en cendres. 

Le contre-amiral Daguerre renonça a de nouvelles atta- 
ques, vu le peu de moyens dont il pouvait disposer; il se 
borna, de concert avec les troupes impériales, à ceindre 
de près les murs et a bloquer le port. Par suite de ce 
système, les assiégés manquèrent bientôt de vivres. 

Vers le milieu de février, les Triades se trouvaient dans 
la plus grande détresse faute de nourriture. L'amiral Da- 
guerre invita tant les rebelles que les citoyens de la ville] 
à se mettre dans ses mains. Beaucoup d'entre eux se sau-j 
vèrent, vinrent se soumettre et lui demander protection.] 
Il les reçut avec bonté et les remit au chef tartare sous] 
promesse formelle de respecter leurs vies. Il apprit plus] 
tard a sa grande indignation, qu'ils avaient tous eu laj 
tête tranchée. 

Les chefs triades eurent entre eux d'orageuses discus-l 
sions, sans pouvoir s'entéhdre. Enfin, le 17 février, ils] 
se débandèrent. Les uns se réfugièrent dans les factore- 
ries étrangères, les autres près d'une garde d'Américains 



INSURRECTION ACTUELLE. 197 

débarqués de la corvette de guerre Vandalia, d'autres ré- 
solurent de se faire jour à travers Tarmée ennemie, afin 
d'opérer leur jonction avec les Tae-pings de Chin-kiang- 
fou. 11 n'est pas facile de savoir combien accomplirent ce 
but. A peu près deux mille furent pris et décapités. Quel- 
ques-uns des chefs, réfugiés dans les factoreries des Euro- 
péens, eurent la chance d'être cachés et sauvés par eux. 

Les principaux personnages de ce gouvernement re- 
belle, qui occupa Chang-hai pendant dix-huit mois, étaient 
deux courtiers de sucre et de thé, et un garçon d'écurie 
qui avait soigné les chevaux d'un consul étranger. 

Il y eut avec eux quelques chrétiens, déserteurs des 
navires européens et américains. Ces hommes périrent 
tous, a ce qu'il parut. 

Après l'évacuation de la place par les membres de la 
Triade, les soldats impériaux mirent le feu de tous côtés 
afin de dénicher les rebelles qu'on supposait cachés dans 
le fond de plusieurs maisons. On a dit aussi que ce fu- 
rent les Triades qui, en sortant, incendièrent la ville; 
mais ceci me paraît tout a fait improbable. 

La vie et les propriétés des malheureux habitants de 
Chang-haï, contrairement aux habitudes chinoises, furent 
respectées dans celte occasion, grâce aux bienveillants 
efforts de l'amiral Daguerre et du consul de France. Hung- 
seu-tsuen, comme nous l'avons déjà dit, ne voulut pas 
porter secours aux frères de la société Triade (San-ho- 
huei) qui s'étaient emparés de Chang-haï. Il n'a pas tran- 
sigé avec cette société, et aucun de ses membres n'a été 
admis dans son camp avant d'avoir accepté la doctrine 
qu'il enseigne. Voici son opinion sur cette société, opi- 
nion qui est, il faut l'avouer, fort raisonnable sous bien 
des points de vue : 

ft Quoique je ne sois jamais entré dans la société la 
Triade, j'ai souvent entendu dire qu'elle a pour objet de 
renverser la dynastie Tsing et de rétablir celle des Mings. 



198 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Cette idée était bonne au temps de Kang-hi, lors de la 
formation de la société; mais maintenant, après que 
deux siècles se sont écoulés, si nous pouvons encore par- 
ler de renverser les Tsings, nous ne pourrions parler con- 
venablement de restaurer la dynastie des Mings. Sans 
doute, quand nous aurons recouvré nos rivières et nos 
montagnes natales, il sera nécessaire d'établir une nou- 
velle dynastie. Comment pourrions-nous aujourd'hui ré- 
veiller l'énergie de notre race en parlant de rétablir la 
dynastie des Mings? Il y a dans la société la Triade cer- 
taines mauvaises pratiques que je déteste. Lorsqu'un 
nouvel adepte entre dans la société, il lui faut adorer le 
diable et proférer trente-six serments; une épée nue lui 
est tenue sur la gorge, et il est obligé de donner de l'ar- 
gent pour les besoins de la société. Le but réel de ses 
membres est devenu maintenant aussi indigne que mes- 
quin. Si nous prêchons la vraie doctrine en nous reposant 
sur l'aide puissante de Dieu , un petit nombre de nous 
vaudra autant qu'une multitude d'autres. » 

«Quelques hommes riches de la ville reçurent l'ordre 
(après la fuite des rebelles) de payer de fortes sommes au 
gouvernement local. L'un d'eux, en particulier, qui avait 
été tenu prisonnier sur parole dans sa propre maison par 
les Triades^ s'était vu déjà, disait-on, rançonné par ceux- 
ci d'une somme montant a 300,000 dollars. Lorsque les 
Impériaux reprirent Chang-haï, le général l'informa que, 
puisqu'il avait payé si généreusement aux Triades, il de- 
vait maintenant se racheter en payant 200,000 dollars au 
gouvernement. Nous avions demandé a cet homme, alors 
que la ville était occupée par les Triades, pourquoi il ne 
cherchait pas a s'échapper. Il dit que cela ne servirait à 
rien ; qu'il pourrait s'enfuir, mais que safamille ne le pour- 
rait pas; qu'il serait peut-être tué ou ruiné s'il restait, mais 
que sa famille serait tuée s'il s'échappait; en sorte qu'il était 
résolu à courir la chance. Cet homme et les autres riches 



INSURRECTION ACTUELLE. 199 

ie l'endroit durent, à leurs propres frais, reconstruire les 
difices publics, d'après des plans qui leur furent en- 
oyés, et mettre en bon état de réparation les murs, les 
lortes, les corps de garde et les autres défenses delà 
ille (*j. » 

La ville d'Amoy (un autre des cinq ports ouverts au 
ommerce étranger), fut prise aussi en 1853, par des Can- 
Dnais et des Foukienais appartenant à la société San- 
o-huei. Presque tous les habitants, fatigués des avanies 
u gouvernement impérial, prirent parti pour eux : bien- 
3t pourtant ils s'en repentirent, à cause des nouvelles 
xtorsions dont ils furent les victimes. 

Le chef de l'escadre rebelle, appelé Ma-gae, avait été 
omestique de bas étage. Quand un amiral impérial 
rriva avec des forces considérables, et commença a 
mcerdes projectiles contre la ville, Ma-gae lui écrivit en 
invitant a se battre avec lui sur mer, loin de la ville, 
fin d'épargner ses habitants et ses maisons. L'amiral 
l'accepta pas le duel. Cette rébellion eut a peu près la 
nème fin que celle de Chang-haï : les insurgés manquè- 
ent de vivres , mais ils n'étaient pas bloqués comme la 
•ar des vaisseaux européens : ils purent donc s'embar- 
uer sur leurs jonques, et ils sortirent à travers l'escadre 
mpériale. 

Les mandarins entrèrent alors dans la ville en triom- 
phateurs, et firent payer aux malheureux habitants le 
rime des rebelles qu'ils n'avaient pas pu chasser. Les 
âches soldats commencèrent à égorger de tous les côtés. 
l y eut des femmes tuées et d'autres auxquelles on 
oupa les seins. On conduisit aussi beaucoup de victimes 
ux jonques de guerre, et on leur coupait la tète sur le 
•ont, puis on les jetait à la mer. Deux navires de guerre 
nglais [le Hermès et le Bittern)^ se trouvaient dans le 
»ort : ils envoyèrent dire qu'ils allaient tirer sur la jonque 

(') The Médical Misxionnry in CJdna, by W. Lockhart. 



200 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

qui continuerait ce carnage. Des marins furent débarqués 
et chassèrent soldats et bourreaux. Malgré ces efforts hu- 
mains, deux mille cinq cents personnes furent décapitées 
dans une journée. Cette sanguinaire canaille impériale 
se répandit ensuite dansles villages voisins, sous prétexte 
de chercher des rebelles, et commirent les plus révoltantes 
horreurs. 

Mais rinsurrection non Tae-ping la plus importante 
fut celle de la province de Canton. Aux nombreux élé- 
ments de désordre existants, certaines circonstances vin- 
rent se joindre pour faire éclater ce volcan. 

Les habitants d'un village appelé ïse-ma, dans le dis- 
trict de Toung-kouang, se révoltèrent contre leur manda- 
rin, probablement à cause de ses avanies. Sur ce fait les 
autorités supérieures envoyèrent une force armée contre 
ce village : les hommes qui s'étaient révoltés l'évacuèrent, 
mais les soldats passèrent au fil de Tépée vieillards, 
femmes et enfants, réduisirent en cendres toutes les mai- 
sonsetrasèrentleschampsjusqu'à unmille aux environs. 

Un officier de la marine impériale appelé IIo-Alouk, 
qui avait sous ses ordres plusieurs fortes jonques bien 
armées, et dont le frère avait été massacré a Tse-ma, 
releva le drapeau de la révolte pour venger tant d'atro- 
cités. 11 organisa une bande considérable, composée prin- 
cipalement de gens du district de Toung-kouang, et ne 
tardapas à s'emparer delà ville de ce nom et de plusieurs 
autres. 

Le vice-roi de Canton, le sanguinaire Ye, envoya une 
force nombreuse contre Toung-kouang ; elle sema la ter- 
reur sur tout son passage en assassinant des malheureux 
qu'on prenait , afin de faire de brillants rapports sur la 
destruction des rebelles. Ho-Alouk et le chef Yang, qui 
commandait ses hommes de terre, ne crurent pas pou- 
voir tenir et évacuèrent la ville. Les Impériaux en y 
entrant firent comme sur la route : ils décapitèrent des 
milliers d'habitants en les qualifiant de rebelles; et. 



INSURRECTION ACTUELLE. 201 

comme trophée de leur victoire, ils envoyèrent a Canton 
trois caisses pleines d'oreilles droites. Il aurait été difficile 
d'envoyer les tètes en entier! 

Ala nouvelle de ces barbaries, toute la Société San-ho- 
huei, qui est très-répandue au sud de l'Empire, se leva, 
pour ainsi dire, en masse. De tous les côtés les mandarins 
furent ou tués ou chassés ; et en peu de jours il ne resta 
au gouvernement dans toute la province que la ville de 
Canton. 

Cette capitale fut assiégée par les San-ho-huei ; mais 
toutes les forces du vice-roi s'y trouvaient concentrées ; 
et, ce qui avait bien plus de gravité pour les insurgés, 
Canton était l'ancien port ouvert aux négociants chré- 
tiens, qui avaient dans le pays leurs riches factoreries et 
magasins. 

Yé, ce même orgueilleux et entêté mandarin qui mé- 
prisait tant les Européens et qui plus tard provoqua la 
guerre dont la prise de Pékin a été le dénoûment, Yé 
s'humilia jusqu'à demander le secours des Européens et 
les prier de protéger la ville contre les rebelles assié- 
geants. Les autorités anglaises se mirent en mesure 
d'empêcher que Canton ne tombât dans les mains des re- 
belles {^]. Ceux-ci durent lever le siège, et étant mal or- 
ganisés ils perdirent du terrain. Alors commencèrent 
les sanglantes exécutions dont l'écho retentit jusqu'en 
Europe. On prit très-peu de rebelles armés; ceux-ci pas- 
sèrent dans la province de Riang-Si pour aller rejoindre 
les Tae-pings; mais les habitants ne pouvaient pas s'en 



{*) Malgré tous les sujets de plainte que les autorités anglaises 
aient pu avoir contre les Chinois, rien n'a été négligé pour gagner 
la bonne volonté des Mandarins. En 1864, Yé, craignant de ne 
pouvoir défendre Canton contre les rebelles, demanda le secours des 
vaisseaux de guerre des puissances chrétiennes. Sir John Bowring 
alla avec l'amiral et la flotte anglaise dans les eaux de cette capitale, 
et se mettant d'accord avec les Américains, ils prirent ensemble 



202 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

aller; on saisissait tous ceux qu'on supposait partisans de 
l'insurrection et on en décapitait plusieurs centaines par 
jour. J'épargnerai au lecteur les détails de ces massacres. 
Je dirai seulement que Yé lui-même, quand il fut pri- 
sonnier des Anglais, avoua dans une de ses conversations 
qu'il avait fait couper à Canton plus de cent mille têtes! 
Lui ayant été demandé comment il en connaissait le 
nombre, il répondit qu'il était obligé de faire un rapport 
à Pékin chaque fois qu'une exécution avait lieu. Ces 
atrocités furent commises pendant l'année 1854 et le 
commencement de I800, et on a calculé que dans cette 
malheureuse province de Canton un million de personnes 
périrent alors par le feu et l'épée. 

Ces barbaries ne rétablirent pas la paix de l'Empire. 
Au commencement de 1856, Hang-tcheu, la capitale de 
la province de Tche-Kiang, et Tune des quatre plus 
grandes villes du royaume, tomba au pouvoir d'une bande 
de brigands dont le drapeau n'est pas bien connu. Les 
Tartares qui y demeurent en station s'étaient retranchés 
dans leur quartier, le seul non occupé par les insurgés. 
Le général impérial Chang assiégea la ville et la prit 
d'assaut, de concert avec les Tartares, auxquels il lança, 
en signal de l'attaque , un dard avec un fusil. Ceci eut 
lieu le 24 mars 1836. 

A la fin de cette année, Mang-ki-houi, chef de rebelles 
non Tae-pings, fut sur le point de s'emparer de la grande 
capitale Sou-tchaou, qui est en beauté, sinon en étendue, 
supérieure à Pékin. 

En 1837, les provinces de Gnang-houi et de Ilonan 

des mesures si effectives pour la protection de la ville, que les re- 
belles se retirèrent. La population de Canton fut très-reconnais- 
sante de ce service; mais il y a tout lieu de croire que le commis- 
saire impérial, en faisant son rapport à la cour, représenta notre 
intervention amicale comme un acte de vasselage, et le secours 
prêté comme un acte d'obéissance aux ordres donnés par l'autorité 
impériale. [TweUe years in China, par J.Scarlh.) 



INSURRECTION ACTUELLE. 205 

étaient troublées par les rebelles n^i^elés Nié-/i; Riang-si 
étaitdévastéeparlesSan-ho-huei, et Kang-sou par d'autres 
agitateurs que son vice-roi appelait fan-jin; dans le 
Yun-nan il y avait des bandes de musulmans soulevés ; 
d'autres insurgés appelés Hak-kas dévastaient la pro- 
vince de Tche-kiang. Dans le Chang-toung , des troubles 
avaient lieu et toute la côte occidentale était en désordre. 
La grande insurrection Tae-ping avait perdu de nouveau 
Ou-chang et beaucoup d'autres conquêtes , mais elle ne 
mourait pas. Son avant-garde à droite était a Tching- 
kiang-fou; àgaucheaKiu-kiang,etau centre vers le nord 
à Gnang-houi : vers le sud elle atteignait, soit par elle- 
même soit parles San-ho-huei, les provinces de Foukien, 
Quang-si et Quang-toung. 

Le gouvernement impérial S3 trouvait accablé par les 
demandes qui lui arrivaient de tous côtés d'argent ou de 
secours, tandis que les ressources s'amoindrissaient d'une 
manière effrayante. Les revenus provenant du sel et de 
la soie avaient beaucoup diminué ; les jonques devant 
porter les grains vers la capitale, étaient prises ou blo- 
quées par les escadres des pirates ou des rebelles. Le 
tribut des grains envoyés par les provinces de Kiag-nan 
et Tche-kiang n'était plus que d'un demi-million de quin- 
taux, tandis qu'encore l'année antérieure il avait été d'un 
million et demi. 

Les ministres à Pékin eurent encore recours, pour se 
procurer de l'argent, a la vente d'emplois et de bou- 
tons honoraires de mandarin. On en baissa les prix : oii 
accorda même ces grâces a des personnes appartenant 
aux classes flétries par les lois et qui ne peuvent aspirer 
aux places officielles : tels sont les comédiens ou leurs 
fils, les bonzes, et ceux qui ont subi des condamnations 
dans les cours criminelles. On obligeait aussi des indivi- 
dus qui n'en avaient aucun désir, d'accepter des boutons 
honoraires moyennant des sommes pour lesquelles ils 
étaient obligés de souscrire. 



îOy LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

La mer n'était pas moins troublée que la terre. Lesjoii- 
ques de guerre ayant été indispensables dans les ri- 
vières (*) à cause des insurrections sur lesquelles j'ai 
donné quelques détails, la mer resta libre aux pirates. 
Ceux-ci infestaient toutes les côtes, de manière a rendre 
impossible la navigation indigène. Des négociants imagi- 
nèrent de faire convoyer leurs jonques par des lorchas 
portugaises de Macao. Ce sont de petits bricks de 60 ou 80 
jusqu'à 150 tonneaux, très-fins voiliers et armés avec des 
canons. On payaitpour ces lorchas jusqu'à 5000 francs et 
plus par mois. Cet emploi des lorchas devint très-profi- 
table à leurs propriétaires de Macao, et on en fit construi- 
re un plus grand nombre. 

Des amiraux impérialistes prirent quelquefois à leur 
service des lorchas. Le gouverneur de Chang-haï en fit 
autant pour les envoyer contre les rebelles de Nankin. 

Le commerce indigène payait, pour les frais de convois 
entre Ningpo et Fou-chaou seulement, plus d'un million de 
francs par an. 

Bientôt les capitaines qui commandaient ces naviies 
commencèrent à prendre le goût, que la force inspire, de 
l'indépendance et du despotisme. Beaucoup d'entre eux 
ne rendaient plus de comptes et n'écrivaient même pas 
à leurs maîtres de Macao ; ils descendaient dans les vil- 
lages, exigeaient des tributs, enlevaient les femmes, et 
ils devinrent, en un mot, des pirates aussi détestables et 
plus forts que les pirates chinois, qu'on les avait appe- 
lés à combattre. 

Le gouverneur de Macao nomma un consul à Ningpo, 
dans le but de remédier à ces désordres , mais il ne lui 
fut pas possible d'y mettre un frein ; beaucoup d'Euro- 
péens même crurent que sa conduite était basée plutôt 

(*) Canton, Nankin, Amoy (Emouy) Chang-hai, Sou-tchau, Hang- 
tcheu, Ningpo, etc., sont bâties aux bords de rivières, à quelques 
lieues de la mer. t 



INSURRECTION ACTUELLE. «05 

sur le désir de s'enrichir que d'empêcher le brigandage 
de ses subordonnes. 

Plusieurs de ces torchas eurent enfin une bataille à 
Ningpo avec des bateaux armés cantonais. Voici comment 
laffaire eut lieu. 

Peu d'années auparavant, les autorités de Ningpo ne 
pouvant détruire un grand pirate cantonais, nommé 
Apak, transigèrent en lui donnant de l'argent et une 
place de mandarin inférieur. Il promit que son escadre 
resterait sous le commandement de son frère; qu'elle 
ne serait employée qu'à des transactions honnêtes, et 
principalement a servir de convoi aux navires marchands 
contre les pirates. Les négociants indigènes furent char- 
més de trouver un moyen de se passer de la protection 
des Portugais, qui leur devenait insupportable. Les capi- 
taines des lorchas^ furieux de se voir sans em'J)loi, se lan- 
cèrent a des actes ouverts de piraterie et attaquèrent 
surtout les jonques cantonaises qu'ils rencontraient sur 
mer. 

Plusieurs torchas s'étaient réunies a Ningpo. La flotte 
d'Apak y arriva et se prépara à les détruire. Quelques 
unes s'enfuirent, d'autres furent prises à la sortie du 
port : sept restèrent et purent remonter la rivière ; elles 
jetèrent l'ancre devant le consulat portugais et débar- 
quèrent de grosses pièces pour défendre la maison, voi- 
sine des autres établissements européens. 

Ceci n'arrêta pas la flotte d'Apak, qui alla droit contre 
les torchas, le 26 juin 1857. Les Portugais tirent quelque 
feu j)our se défendre, mais bientôt ils sautèrent à terre 
au nombre de cent-quarante hommes Portugais ou Ma- 
nillois. Deux cents Cantonais les y suivirent : ils se bat- 
tirent dans les rues et dans les sépultures adjacentes aux 
factoreries européennes. Les Manillois tinrent bon, mais 
les Portugais, a ce qu'il paraît, ne songèrent qu'à se sau- 
ver. Quarante hommes furent tués. Du côté des Cantonais 
il n'y eut que deux morts. Un de ces hommes était An- 

12 



206 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

glais, car plusieurs déserteurs des vaisseaux chrétiens 
se trouvaient au service de cette canaille. 

Ce conflit eût été plus sanglant sans la prompte inter- 
vention delà corvette de guerre française la Capricieuse : 
elle remonta la rivière, fit feu sur les Cantonais qui sac- 
cageaient le consulat de Portugal, arrêta la lutte et reçut 
à son bord le consul lui -môme et les matelots qui 
avaient échappé aux couteaux des Cantonais. 

La Capricieuse les conduisit à Macao; et après son 
départ de Ning-po le brick de guerre portugais Mondego^ 
accompagné de douze lorchas armées, parut dans ce port 
et présenta des réclamations au gouverneur de la ville 
sur les faits précédents; il demanda les lorchas prises 
par les Cantonais. Le gouverneur répondit que c'étaient 
des affaires qui ne le regardaient pas, et que les flottes 
de convoi portugaise et cantonaise devaient régler leurs 
différends entre elles. 

La dernière se trouvant encore en rade , un combat 
entre elle et les officiers portugais parut imminent. Le 
commandant d'un bateau à vapeur de la marine royale 
britannique, appelé Nemrod^ fit savoir au commandant 
du Mondego que si le consulat ou quelque maison a^i- 
glaise recevait un dommage quelconque, il se verrait 
obligé d'intervenir pour arrêter la lutte. Sur cela les Por- 
tugais firent voile vers Chang-haï. 

Les mers de l'extrême Orient ont toujours horriblement 
souffert du fléau de la piraterie. 11 serait beaucoup trop 
long d'en faire l'histoire, même très-abrégée. Je noterai 
seulement qu'au dernier tiers du xvii* siècle, un nommé 
Kong-seng réunit une escadre de plus de mille jonques, 
avec cent mille hommes de débarquement , et se dirigea 
sur l'île de Formose où existaient des forts défendus par 
deux mille soldats hollandais européens ; il les assié- 
gea, et parvint a les faire capituler et sortir du pays. 

Vers 1810, il y eut deux escadres de pirates, l'une 
commandée par Kuo-po tae et l'autre par Pa-ou. M. Glass- 



INSURRECTION ACTUELLE. 207 

poole les évaluait ensemble a huit cents.grandes jonques 
et mille plus petites , montées par soixante-dix mille 
hommes. Deux officiers anglais tombèrent au pouvoir de 
ces forbans. L'un d'eux , M. Turner, qui publia un livre 
en 1834, raconte qu'il se trouvait dans une escadre de 
cinq cents jonques qui remonta le fleuve de Canton pour 
lever de*s contributions dans les villes et villages bâtis 
sur ses bords. 

A la même époque, le gouvernement de Macao arma 
quelques navires pour prêter secours aux autorités de 
Canton. Les deux chefs pirates furent jaloux l'un de 
l'autre et se battirent. Le vice-roi de Canton finit par né- 
gocier avec ces chefs : ils se soumirent et devinrent à 
Pékin de grands mandarins. C'est un moyen assez fré- 
quemment employé en Chine pour anéantir les voleurs 
et les pirates. 

La piraterie aurait certainement atteint de nos jours 
de gigantesques proportions, inconnues auparavant, 
sans l'intervention des vaisseaux de guerre européens, et 
surtout des vapeurs anglais; pendant ces douze ou quinze 
dernières années, ils ont détruit au moins un millier de 
jonques armées. Dans ces combats maritimes et les exé- 
cutions de pirates qui souvent en ont été la conséquence, 
un nombre immense d'innocents ont péri. Ces forbans 
s'emparaient des gens honnêtes , soit des villages, soit 
des navires marchands, pour en tirer des rançons. Le 
vaisseau pirate était pris ou brûlé, et les bons tombaient 
avec les méchants. Je puis affirmer que la récente destruc- 
tion d'escadres de pirates dont je viens de faire mention, 
a gagné aux Européens l'estime de tous les indigènes 
éclairés du littoral de l'Empire. 

En même temps que l'armée anglo-française prenait 
Canton aux Impériaux (28 décembre 1857), ceux-ci repre- 
naient Tchin-kiang-fou aux Tae-pings, le 27 décembre 1837. 
S'il faut s'en rapporter aux renseignements fournis par 
des indigènes, les rebelles auraient évacué la place et se 



208 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

seraient volontairement embarqués pour Nankin , au 
nombre de six mille, moyennant lasomme de 300,000 taels 
(environ 2 millions de francs) que les généraux tartares 
leur auraient donnés. 

Il paraît pourtant que cette transaction n'empêcha pas 
que les troupes impériales , lors de leur entrée dans la 
ville, ne commissent des horreurs de toute espèce. 

Depuis cette époque l'étoile des Tae-pings commença à 
pâlir. Au mois de novembre 1858 l'ambassadeur anglais, 
lord Elgin, remonta le Yang-se-Kiang jusqu'à Hang kôu, 
avec cinq bateaux à vapeur; il les trouva dans un mau- 
vais état, sans aucune marine, ayant perdu la plupart 
des villes qu'ils avaient occupées auparavant, et toutes 
les localités en leur pouvoir dévastées, dépeuplées et 
couvertes de ruines. 

La flottille anglaise arriva devant Nankin le 20 novem- 
bre 1858. Le petit bateau a vapeur Le devança les autres 
d'un mille : quand il se trouva au milieu de la ligne 
des forts qui défendent la ville, l'un d'eux lui lança un 
boulet et puis sept autres encore ; alors le Le répondit au 
feu des Tae-pings. Pendant ce temps, les quatre autres 
bateaux a vapeur de la flottille arrivèrent devant les forts, 
et en reçurent les projectiles, qui tuèrent et blessèrent 
quelques hommes. La flottille rendit le compliment en 
passant, et jeta l'ancre un peu au-dessus de la ville. Le 
lendemain elle redescendit la rivière et canonna de nou- 
veau les forts. Ceux-ci ne répondirent qu'a peine. 

Quelques milles au delà de Nankin, une batterie, bâtie 
en un lieu appelé Tae-ping, tira, quoique faiblement, sur 
la flottille. A une ville nommée Wou-hou, à 250 milles de 
la mer, quelques officiers furent envoyés à terre par 
l'ambassadeur : on les reçut bien et on leur remit une 
dépêche du gouverneur de la place, très -ronflante et 
pleine de titres chrétiens, adressée aux frères cadets ex- 
térieurs de Jésus-Christ. Son objet était de demander aux 
officiers ce qu'ils désiraient. Le lendemain, le secrétaire 



INSURRECTION ACTUELLE. 209 

de lord Elgin avec d'autres officiers allèrent a terre, virent 
le gouverneur et lui demandèrent des vivres pour .l'un 
des vaisseaux, qu'on allait laisser là a cause de son trop 
de tirant d'eau. 

Le 26 novembre la flottille arriva a Gnan-King, der- 
nière ville occupée alors par les Tae-pings sur le Yang- 
se-Kiang. Les forts de cette place tirèrent aussi sur les 
Anglais, et le feu fut rendu ; mais l'affaire ne dura en 
tout qu'une demi-heure. 

Au retour vers Chang-haï, quelques officiers débar- 
quèrent dans cette ville, parvinrent a parler avec un 
chef des rebelles et lui demandèrent pourquoi ils avaient 
tiré sur les bateaux a vapeur. Il leur fut répondu que 
cela provenait d'une erreur, que leur empereur avait 
fait décapiter les auteurs du feu, et qu'un tel malentendu 
ne se renouvellerait pas. 

J'ai dit qu'un bateau à vapeur avait été laissé en arrière. 
Un officier des rebelles vint à son bord, demanda l'am- 
bassadeur lord Elgin, et quand on lui dit qu'il était allé 
vers Hang-kôu, il laissa pour lui une espèce de dépèche qui 
n'était adressée à personne en particulier. Sur l'enve- 
loppe il écrivit : « Pour la haute inspection de Son Ex- 
cellence lord Elgin. » C'était un morceau de soie jaune, 
sur lequel était écrite une composition poétique avec de 
l'encre rouge ; ce qui signifiait que l'empereur lui-même 
l'avait tracée de sa main. Les vers racontaient l'histoire 
religieuse déjà connue de Hung-seu-tsuen, son ascension 
au ciel et la mission que Dieu lui avait donnée pour gou- 
verner. Il décrit une bataille que Dieu et Jésus-Christ 
soutinrent en sa présence contre les diables, dont deux 
tiers furent anéantis. Il paraît évident que ces vers furent 
écrits pour le public, et que Hung-seu-tsuen, les croyant 
très-beaux, voulut en envoyer une copie à lord Elgin. 
Après les vers, l'écrit continuait en prose. Voici les prin- 
cipaux passages : 



12. 



ôlO LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

« Oh! nos frères cadets étrangers, nous déclarons fidè- 
lement pour votre connaissance le résumé du sacré plai- 
sir de Dieu nos frères cadets de 

l'océan occidental, écoutez nos paroles. Unissez-vous a 
nous, pour servir le père et le frère aîné (Dieu et Jésus- 
Christ) et anéantir les reptiles pestilents (les manchoux). 
Venez, mes frères, avec enthousiasme, et ren- 
dez des services méritoires. Quand nous voyagions dans 
le Qouang-toung (province de Canton), nous avons dit à 
Lo-Hian-tsiuen (le missionnaire américain Isaac Roberts) 
dans le salon des prières (l'église ou chapelle) que nous 
étions montés au ciel, et que le Père céleste et le frère 
aîné céleste (.lésus-Christ) nous avaient conféré une grande 
autorité. Lo-Hian-tsiuen (Roberts) est-il maintenant venu? 
S'il est venu, qu'il paraisse à la cour pour parler avec 
nous. Nous sommes le second fils de Chang-ti (Dieu). 
Le frère aîné (Jésus-Christ) et le roi oriental Yang- 

seu-tsing (*) sont nos frères utérins Nous 

formons une famille sous le Père céleste Jadis, 

quand nous sommes monté au ciel, nous avons vu ce 
qui était décrété par le Père; c'est-a-dire que toutes les 
nations nous aideraient a monter à la tour céleste (le 

trône) Employez vos efforts pour l'amour 

du ciel; c'est un devoir. Tuez les maudits démons (les 
manchoux) pour le Père et le Frère aîné (Dieu et Jésus- 
Christ) Nous le souverain, nous avons 

obtenu de faire adopter le jeune souverain (notre fils) par 
Jésus, pour s'asseoir dans la capitale céleste. Le jeune 
souverain, comme fils à moitié de Jésus et à moitié de 
nous-mème, est l'objet de la protection du ciel. C'est ainsi 
que le jeune souverain comme fils de Dieu hérite du Frère 



C) On se rappellera qu'il jouait le rôle du Saint-Esprit, mais il 
paraît que Hung-sen-tsuen le fit assassiner par jalousie. Le jour 
où ce document fut écrit, il n'existait plus. 



INSURRECTION ACTUELLE. 211 

aîiîé (Jésus) et de nous-même de Tempire entier. frères 
de l'Océan extérieur, adorez le Seigneur suprême. » 

Ici l'empereur Tae-ping fait allusion aux batailles qu'il 
a gagnées, et il continue : 

a frères de l'Océan extérieur, vous adorez Chang-ti, 
c'est-k-dire le Père et le Frère aîné qui nous ont conduit 

à nous asseoir sur le trône de l'Empire Venez gais à 

la cour et remerciez le Père et le Frère aîné. Nous avons 
été informé, par les exposés de nos ministres, de l'arrivée 
des frères (les Anglais) à la capitale céleste. Nous avons 
ordonné a nos ministres de vous traiter avec civilité. 
Comme frères que vous êtes d'une communion harmo- 
nieuse, n'ayez point de doutes ni de soupçons. Dans la 
crainte que les frères (les Anglais) ne connussent pas nos 
sentiments, nous avons écrit cette déclaration pour mon- 
trer notre sympathie en\ers vous, mes frères de l'Océan 
extérieur, adorez Chang-ti. Les félicités de l'homme en 
dépendent. Respectez ceci. » 

La flottille fut devant Nankin le 29 décembre, faisant 
route vers Chang-haï. Quelques officiers allèrent à terre 
où ils furent reçus par un général, gouverneur de la ville; 
on leur fit des excuses pour les boulets qu'on leur avait 
lancés quelques semaines auparavant. On leur donna à 
entendre que s'ils s'arrêtaient, ils seraient récusa la cour; 
mais ils étaient pressés et restèrent dans la ville une 
demi heure. Six des treize portes de cette ville étaient 
fermées avec des briques. 

Le commerce était défendu a Nankin, mais ces officiers 
anglais virent sur les murs des rues une proclamation 
en vertu de laquelle il était permis de le recommencer, 
vu la misère de la population. 

La lutte entre le gouvernement impérial et les Anglo- 
Français ne pouvait manquer de ranimer les rebelles. 



212 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

Quelques troupes de la garnison de Hang-tcheou furent 
envoyées vers Nankin pour en presser le siège. Les 
chefs Tac-pings détachèrent alors une forte division qui 
attaqua et prit, le 19 mars 1860, cette grande ville de 
Ilang-tcheou, l'une des quatre plus importantes de l'Em- 
pire et capitale de la province de Tche-kiang. La garnison 
tartare qui s'y trouvait se retrancha et attendit le retour 
des forces qui étaientallées vers Nankin. Aussitôt que leur 
jonction fut opérée, ils reprirent la ville le 24 du même 
mois. Il est inutile de dire que la destruction de vies et de 
biens fut immense. Les détails seraient effrayants et trop 
tristes à lire. 

La prise et reprise de Hang-tcheou fut expliquée, à Sou- 
tchaou, par quelques Tae-pings, a des missionnaires an- 
glais, de la manière suivante : on manquait a Nankin de 
vivres et d'argent. Hung-seu-tsuen détacha une division 
qui, trompant la vigilance des assiégeants, put sortir de 
Nankin et courut à Hang-tcheou afin de piller cette im- 
mense ville. Aussitôt que le général tartare qui assiégeait 
Nankin, eut connaissance de ce mouvement, il envoya des 
forces pour sauver Hang-tcheou , affaiblissant ainsi son 
armée. 11 était trop tard. La division expéditionnaire Tae- 
ping revenait déjà à Nankin et elle opéra sa jonction avec 
les assiégés; ils firent ensemble une sortie (avant le re- 
tour des troupes expédiées au secours de Hang-tcheou), 
battirent les Impériaux et s'emparèrent ensuite de Chang- 
cheou et de Sou-tchaou. Je trouve quelque difficulté à ad- 
mettre cette manœuvre stratégique , a cause des dates. 
Hang-tcheou fut prise par les Tae-pings le 19 mars, et le 
siège de Nankin ne fut levé que vers la fin de mai. 

Deux ou trois semaines après la reprise de Hang-tcheou 
parles Impériaux, une grande force, commandée parle re- 
nommé chef tae-ping Chi-ta-kae, parut dans la province 
de Tche-kiang, prit et rançonna plusieurs villes. Peut- 
être était-il venu dans cette direction pour soutenir l'oc- 
cupation de Hang-tcheou. 



INSURRECTION ACTUELLE. 215 

Au mois d'avril 1860, il y avait dans la province de 
Canton trente mille insurgés non tae-pings, commandés 
par plusieurs chefs, a la tète desquels se trouvait Chin- 
king-kau. Le vice-roi du district les soumit au moyen de 
grades et d'argent. On accorda audit général un bouton 
bleu (emploi de lieutenant-colonel), aux autres chefs in- 
férieurs, celui de capitaine, et l'on distribua la somme de 
200,000 fr. aux simples soldats. A quoi donc avaient servi 
les barbares exécutions de Yé? Ce traité fut négocié par 
un colonel Taou-chang-pei, qui avait été auparavant 
chef de rebelles lui-même, et camarade de Chin-king- 
kau. 

Mais revenons a Nankin : ce qu'il y eut de positif à 
propos de la défaite des Impériaux devant cette capitale, 
c'est que les troupes qui l'assiégeaient étaient mal payées, 
et peut-être avaient-elles été diminuées pour renforcer 
les défenses de Pékin, menacé par les Anglo-Français. 

Le ^4 mai 1860, les Tae-pings, aidés par une force ve- 
nue du Sud (peut-être le reste de larmée de Chin-king- 
kau\ firent une sortie, mirent complètement en déroute 
les Impériaux, et détruisirent tous leurs ouvrages de 
siège. 

Le général Chang-kouo-Siang, qui avait été un des 
chefs des Tae-pings, mourut ce jour-là, ainsi que Pa- 
nouan-Koua, fils du plus vieux ministre de la couronne 
à Pékin, et beaucoup d'autres officiers. Ho-choun, le 
général en chef, se suicida, et soixante-dix mille hommes 
de l'armée impériale (selon les journaux anglais de Hong- 
kong) passèrent au service de l'insurrection. 

Celle-ci ne tarda pas a menacer la ville de Chang- 
choou, résidence temporaire de Ho-kouei-tsing, vice- 
roi des deux provinces de Quiang et commissaire impé- 
rial pour traiter avec les plénipotentiaires des nations 
chrétiennes. Ho-kouei-tsing alla a Sou-tchaou et y leva 
une contribution de 2 millions de taels 'près de 15 millions 
de francs}, avec lesquels il retourna a Chang-choou. 



21'. LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Le gouverneur de Chang-haï s'adressa officiellement 
aux chefs européens pour leur demander d'assurer la 
défense de la ville contre les rebelles. En conséquence, 
MM. Bruce etBourboulon firent débarquer des troupes et 
prendre possession militaire des remparts. En même 
temps ils publièrent (26 mai 4860) une proclamation 
annonçant que les forces anglo-françaises protégeraient la 
ville en cas de besoin. 

Le gouverneur chinois voulut alors engager les alliés 
à marcher au secours de Sou-tchaou, qui était en grand 
danger. Les missionnaires catholiques demandèrent au 
général Montauban d'acquiescer à cette prière, et il se 
laissa persuader. Il dit aux chefs anglais qu'il était prêt à 
envoyer, au secours de Sou-tchaou, quinze cents hom- 
mes, si M. Bruce lui donnait seulement quatre cents 
soldats anglais qui prissent part à l'expédition. M. Bruce 
s'opposa a ce projet, et dès lors il fut abandonné. 

Les autorités chinoises cachèrent aux ministres de 
Pékin que Chang-haï avait reçu une garnison anglo-fran- 
çaise qui s'était chargée de la défendre, en cas de besoin, 
contre les rebelles. 

Aussitôt les Tae-pings s'approchèrent de Chang-chcou, 
le vice-roi prit la fuite. Les habitants voulurent l'en em- 
pêcher, et il fit feu sur le peuple pour s'ouvrir un passage. 

Après la prise facile de Chang-choou par le prince 
Choung-wang, celui-ci marcha sur Sou-tchaou, qui ouvrit 
ses portes le 2 juin 1860. 

Cette capitale a environ deux millions d'habitants, et 
est ceinte d'un rempart de dix milles. En dehors des 
murs il y avait quatre faubourgs considérables. Peu 
avant sa chute, le vice-roi les avait fait détruire afin que 
les rebelles ne pussent s'y abriter. On donna trois jours 
aux maîtres des maisons pour emporter leurs meubles. 

Le gouverneur de la province (Fu-tae), Su, fut fait pri- 
sonnier a Sou-tchaou. Il demanda à être tué, mais 
Choung-wang l'engagea, au contraire, a prendre du ser- 



INSURRECTION ACTUELLE. 215 

vice avec les rebelles. Il répondit que, s'il acceptait, Teni- 
pereur ferait condamner à mort toute sa famille. On lui 
offrit de la mettre hors de danger ; il accepta, et, dans 
ce but, une troupe hardie fut envoyée avec lui; il entra 
dans la ville de Hou-chaou et emmena à Sou-tchaou 
tous ses parents. Ensuite il fut mis à la tète d'une co- 
lonne tae-ping, avec l'ordre de s'emparer de Hang-cheou. 
Ceci fut raconté, a Sou-tchaou, au missionnaire J. B. Hart- 
well. Il paraît que Choung-wang tenait beaucoup a 
encourager les désertions des Impériaux pour augmen- 
ter le crédit de Hung-seu-tsuen. L'empereur, en appre- 
nant la chute de Sou-tchaou, envoya au général Ho- 
choun Tordre darrèter et d'envoyer à Pékin Ho-kouei- 
tsing, vice-roi des deux provinces Riang et commissaire 
impérial pour traiter avec les ministres étrangers. Ho- 
choun s'était suicidé t 

Sou-tchaou une fois au pouvoir des rebelles, IIo ouei- 
tsing se réfugia à Chang-ha'i (7 juin) avec beaucoup 
d'autresmandarins.Il visita les représentants d'Angleterre, 
de France et des Etats-Unis, et leur demanda des secours 
pour aller reprendre Sou-tchaou. 

Dans l'entrevue qu'il eut a cet effet avec M. Bruce, il 
était accompagné du gouverneur de Chang-haï et de 
Sîeh, intendant de la province et adjoint commissaire im- 
périal pour traiter avec les étrangers. 

Ils tâchèrent de le persuader en lui exposant que si les 
autorités anglaises prêtaient leurs secours pour détruire 
la rébellion, il 'Ho-kouei-lsing) pourrait faire à l'empereur 
des représentations en leur faveur. 

Sieh observa que jusqu'ici les Européens avaient été 
représentés a la Cour, seulement comme des gens turbu- 
lents, cherchant toujours des querelles (quel aveu I), et 
que maintenant une occasion se présentait pour détruire 
ces mauvaises impressions. 

M. Bruce leur fit remarquer combien il serait absurde 
que les troupes qui étaient venues en Chine pour obtenir 



216 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES- 

par la force, a Pékin, l'acquiescement aux demandes de 
réparations présentées par les gouvernements anglais et 
français, fussent détournées de leur destination et em- 
ployées, au contraire , au service de l'empereur. Il leur 
conseilla d'engager Sa Majesté a faire promptement la 
paix avec les Anglo-Français, afin qu'il pût envoyer sur 
les rebelles les troupes qu'il avait réunies au Pi-chi-li pour 
défendre la capitale contre les Européens. Il leur indiqua 
même que, dansée cas, San-ko-lin-sin et ses soldats pour- 
raient être conduits, sans délai, de Tien-tsin à Chang- 
haï, sur les bateaux à vapeur des escadres chrétiennes. 

On ne peut qu'être frappé de la singularité des événe- 
ments qui se passent dans cet empire. Déjà en 1858, pen- 
dant que les troupes européennes et les impériales se 
battaient a quelques lieues de Pékin, le commerce étran- 
ger se faisait tranquillement dans les ports du littoral, et 
les autorités locales étaient dans les meilleurs termes 
avec les consuls chrétiens. Maintenant le plénipotentiaire 
de l'empereur chargé de traiter avec les représentants des 
puissances étrangères, demande la coopération armée de 
ces puissances contre des bandes d'insurgés, et sollicite 
l'occupation militaire de Chang-hai, laquelle s'effectue 
avec une partie des troupes qui sont en route pour attaquer 
et prendre Pékin ! — Et ces faits n'ébranlaient pas la fa- 
tuité des grands de la Cour! Il est vrai qu'ils y étaient peu 
ou mal connus. 

Ho-kouei-sing adopta, a ce qu'il semble, l'idée qui lui 
avaitété suggérée par M. Bruce. Lui et Wang-yu-lin, vice- 
roi de la province de Tche-kiang, adressèrent conjointe- 
ment, en date du 13 juin, un mémoire assez hardi à l'empe- 
reur, dans lequel ils disaient en substance : « Le siège 
de Nankin a été levé, l'armée impériale a été déroutée, 
Sou-tchaou a été prise par les rebelles, et Hang-tcheou 
court de grands risques d'essuyer le même sort. Nous 
n'avons ni troupes ni argent. Nous avons demandé avec 
instance l'un et l'autre, mais nous ne recevons aucun 



LNSURRECTION ACTUELLE. «IT 

secours. Le désordre règne par tout l'empire. Dans de 
telles circonstances, Votre Majesté ferait mieux de con- 
clure la paix avec les étrangers en acquiesçant a leurs de- 
mandes, puisqu'après tout ils ne veulent pas conquérir 
le pays. La paix une fois faite, ces puissants étrangers 
pourraient nous aider a anéantir les rébellions. A présent 
il serait inutile de penser à ce moyen; on ne peut pas 
espérer que, tant que nous serons en état de guerre, ils 
emploient pour notre bénéfice les forces qu'ils ont fait 
venir dans le but d'obliger Votre Majesté a céder. » 

Ho-kouei-sing ne tarda pas à être destitué de sa place 
de commissaire impérial. 

Chang-hai étant seulement à 27 lieues de Sou-tchaou, 
plusieurs Européens se hasardèrent a visiter les rebelles 
établis dans cette dernière ville. Ce furent d'abord trois 
missionnaires protestants qui y arrivèrent le 23 juin. Ils 
y furent reçus par un chef cantonais qui voulut leur 
donner de l'argent pour s'assurer de leur médiation en- 
vers les autorités européennes de Chang-haï, avec les- 
quelles les Tae-pings tenaient beaucoup a s'entendre. Il 
voulut aussi leur donner de l'argent pour acheter des 
armes et de la poudre pour eux. Les missionnaires refu- 
sèrent ces offres, en disant qu'ils ne s'occupaient que de 
la propagation de la foi chrétienne. 

Dans les premiers jours de juillet, une société de cinq 
Anglais, principalement missionnaires, arrivèrent aussi 
à Sou-tchaou, et y furent reçus par Chung-wang lui- 
même. Il les dispensa de la cérémonie de s'agenouiller, 
mais il ne les invita pas à s'asseoir quoique lui-même 
fut assis pendant l'audience. Ils virent aussi un autre chef 
supérieur, et furent très-satisfaits des politesses dont on 
lescombla: on les appela toujours frères, et on leur témoi- 
gna de sincères désirs de vivre en bonne amitié avec les 
étrangers. Ils parlèrent sans détour de leur résolution 
d'aller a Chang-haï. Beaucoup d'autres Européens se ren- 
dirent à Sou-tchaou et y furent bien reçus. 

15 



ns LA CHINE ET LES PtîSSANCES CHRÉTIENNES. 

Sur le point de la religion, voici les renseignements 
que ces visiteurs recueillirent : Les Tae-pings détruisent 
les temples non chrétiens des pays qu'ils occupent ; sou- 
vent ils se contentent d'enlever les idoles qu'ils lancent 
parfois dans les rivières, où elles flottent parmi les cada- 
vres. Quelquefois ils ne font que les mutiler. 

Quand ils se disposent a détruire un temple, ils se pla- 
cent en cercle a l'entour, et le chef crie : « Au nom de 
Dieu le Père sacré et par l'autorisation de Jésus son fils, 
nous démolissons ce temple», et l'ouvrage de destruction 
commence. 

Pour baptiser, ils lavent la poitrine avec de l'eau, en 
signe de laver le cœur. C'est pour les femmes comme 
pour les hommes et les enfants. 

Ils ont des prières pour le matin et le soir, que je ne 
traduis pas ici pour abréger ce chapitre; en voici un 
passage : « La miséricorde de notre Père céleste est sans 
bornes. Il n'épargna pas son fils aîné , mais au contraire 
il l'envoya sur la terre pour qu'il donnât sa vie comme 
une rançon, afin qu'il pût pardonner les péchés des 
hommes. » 

Voici une autre prière pour dire avant le dîner, mais 
a genoux : « Oh ! le Père céleste, le grand Chang-ti (Dieu), 
bénis-nous, petits que nous sommes. Donne-nous jour- 
nellement des vêtements pour nous abriter et de la 
nourriture pour manger. Délivre-nous du mal et de la 
calamité , et reçois nos âmes dans le ciel .» 

Pendant la semaine chacun fait ses prières chez soi, 
mais le samedi ils se réunissent chez le chef supérieur ei 
ils prient en commun et en chantant. Ils brûlent des 
prières écrites, après les avoir chantées, et ils placent sur 
une table des verres avec du vin et des mets qu'on offre a 
Dieu. Ceci est pris des usages nationaux. 

Le missionnaire américain I. J. Roberts a raconté , 
dans une de ses lettres, une grande fête religieuse qui 
eut lieu à Sou-tchaou le 24 septembre 1860. 11 y dit que 



liNSURRECTlON ACTUELLE. âlô 

les Tae-pings apportèrent une quantité immense de mou- 
tons^ cochons^ canards^ oies, poules ^tantmorts que vivants; 
des fruits; toute espèce de choses. 

Lui-même y assista, revêtu d'une longue tunique 
jaune et avec une couronne sur la tête. 

Ils croient que Dieu a une épouse qu'ils appellent la 
mère céleste ; et Jésus-Christ est aussi marié avec la 
belle-Ji lie céleste. Le chef Seaou-chaou-houi, qui avait le 
litre de prince occidental^ monta au ciel après sa mort et 
s'y maria avec une sœur de Jésus; aussi est-il appelé 
maintenant Te-sue {beau- fils suprême). 

Ils admettent la polygamie. Hung-seu-tsuen a épou- 
sé trente femmes et possède un harem de deux cents con- 
cubines. Les princes peuvent en avoir trente, et les 
autres chefs proportionnellement a leur rang. 

Le missionnaire anglais J. L. Holmes séjourna a Nan- 
kin depuis le 9 jusqu'au 16 août 1860. Il y fut très-bien 
reçu par Chang-wang,un des princes, qui le logea chez 
lui. Il fut question de le présenter a l'empereur, mais 
M. Holmes ayant refusé de s'agenouiller en sa présence, 
les négociations sur ce point se prolongèrent pendant 
quelques jours. 

L'empereur ;Tien-wang) expédia a cette occasion un 
décret adressé a toutes les nations étrangères en général. 
Il y parle des devoirs de tous les hommes envers Dieu et 
Jésus-Christ, et il déclare que son fils à lui (un enfant 
de quinze ans) a été adopté par Jésus et déclaré sei- 
gneur de l'empire. C'est une manière d'expliquer qu'il a 
abdiqué en lui le pouvoir temporel, en se réservant le 
pouvoir spirituel. «Le Père, dit-il, et le frère aîné (Jésus) 
ensemble avec moi, trois personnes différentes, nous n'en 
formons qu'une. Elles ont véritablement ordonné que le 
Seigneur fils (le fils de Hung-seu-tsuen) soit « le chef 
des dix mille nations » (c'est-à-dire de toutes les nations 
du globe). 

Un autre document fut communiqué en même temps à 



220 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

M. Holmes; il était intitulé : « Premier décret du Sei- 
gneur Jils^ » adressé, de même que le précédent, aux 
chefs des tribus étrangères. Pour ne pas ennuyer le lec- 
teur, j'en donnerai seulement ces mots : « Quand vous 
viendrez dans mon palais, écrivez sur un papier vos ac- 
tions méritoires, et faites-les-moi connaître. Ceux qui 
auront un grand mérite recevront une grande récom- 
pense. » 

Entin M. Holmes reçut un second décret du nouveau 
jeune empereur, plein de bavardage sur le Père et le 
Frère aîné céleste, et la fidélité due à Lui et à son Père; 
on lui annonçait en substance qu'il serait reçu en au- 
dience. 

Le 11 août 1860, il fut conduit de bon matin, en grande 
procession de drapeaux et de musique, au palais du 
Tien-wang : ce titre est celui qu'on donnait aux empe- 
reurs du temps des Cheous. Chang-wang et d'autres 
princes étaient de la suite dans de belles chaises a por- 
teurs. M. Holmes allait a cheval. 

Pour abréger, disons qu'ils entrèrent dans un vaste sa- 
lon au fond duquel se trouvait une grande et haute chaise 
vide pour l'empereur. Une espèce d'autel en pierre était 
placée devant cette chaise, et sur la pierre on entretenait 
un feu en flamme. Plus loin il y avait sur une table un 
cochon rôti et un mouton mort. 

Tous s'agenouillèrent, la face tournée vers la chaise de, 
l'empereur, et récitèrent une prière a Jésus; ensuite,^ 
«'agenouillant encore et tournant la face au côté opposé^ 
ils adressèrent une prière a Dieu, son père; puis ils se 
retournèrent^ de nouveau vers la chaise et firent une 
prière a Hung-seu-tsuen. Enfin, ils se tinrent debout- 
et chantèrent. Ils attendirent longtemps Tarrivée de 
l'empereur, mais il ne parut pas. Probablement il avait 
changé de résolution, ou peut-être il n'avait jamais eu la 
pensée de venir, a cause du refus de M. Holmes de se 
prosterner devant lui. 



I 



INSURRECTION ACTUELLE. 221 

Je crois même très-probable que l'espèce d'abdication 
que Hung-seu-tsuen a faite en son jeune fils n'a eu d'au- 
tre objet que celui d'éviter les audiences qu'il craignait 
de se voir forcé à accorder a des Européens. Du moment 
qu'il veut jouer le rôle d'empereur, il croit fatal pour son 
prestige qu'un homme quelconque arrive en sa présence 
sans se prosterner: il ne serait plus alors un wsii empe- 
reur de la Chine . 

M. Holmes entra avec Chang-wang dans des discus- 
sions sur les divergences qu'il trouvait entre leurs doc- 
trines et les livres sacrés. Il lui fut répondu que notre 
révélation date de plus de dix-huit cents ans, tandis que 
Hung-seu-tsuen a été récemment au ciel, a parlé per- 
sonnellement avec Dieu, et a reçu des révélations addi- 
tionnelles. M. Holmes lui démontra que les paroles 
de Dieu ne pourraient jamais être en opposition avec la 
Bible; mais le Chang-wang, tout en avouant que la révé- 
lation de Hung-seu-tsuen n'est pas d'accord avec la Bible, 
revenait a son thème qu'elle a plus d'autorité par le fait 
d'être la dernière. 

M. Holmes écrivit un mémorandum où il mit en relief 
les points de la doctrine des Tae-pings, qui sont en oppo- 
sition avec les saintes Écritures, et il pria le Chang-wang 
de le présenter à son empereur; mais il ne voulut en 
aucune manière s'en charger. 

Quand M. Holmes annonça son dessein de quitter Nan- 
kin, le Chang-wang le pria de rester encore quelques 
jours. Ceci entre dans les règles de la politesse chinoise. 
M. Holmes, pourtant, le prit au sérieux. Peut être en 
était-il ainsi, mais en ce cas c'était dans la croyance 
qu'on pouvait tirer quelque parti de lui, ainsi que d'au- 
tres missionnaires, pour négocier une alliance avec les 
Européens. 

De tous les missionnaires qui sont allés dans les camps 
taepings, aucun n'a trouvé qu'on fût disposé a recevoir ses 
instructions spirituelles : au contraire, les chefs de cette 



222 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

insurrection se croyaient tous en mesure de nous donner 
des leçons a ce sujet. 

Il faut remarquer que Hung-seu-tsuen a présenté 
sa nouvelle religion comme une découverte qu'il avait 
faite, comme une révélation reçue par lui au ciel de 
la bouche de Dieu : il n'a jamais voulu parler dans ses 
publications de l'ancienne existence de la foi chrétienne 
dans la plus grande et la plus civilisée partie du monde. 
Ceci, observons-le en passant, donne une bonne idée de 
l'ignorance de ces Asiatiques par rapport aux contrées 
étrangères. 

Le lecteur se rappellera, sans doute, un nommé 
Houng-jin, dont j'ai fait mention au commencement de 
ce chapitre. Il est parent de Hung-seu-tsuen et se trou- 
vait avec lui au début de l'insurrection. Il avait été, ainsi 
que le chef de la rébellion, maître d'école de village. 11 ne 
tarda pourtant pas à être effrayé des conséquences du 
mouvement, et il se rendit a Hong-kong où il ne crai- 
gnait pas la persécution des mandarins. Il alla chez les 
missionnaires protestants, peut-être parce qu'il manquait 
du nécessaire pour vivre. Il passa à Chang-haï, revint a 
Hong-kong, et enfin retourna a Chang-haï (toujours aux 
frais des missions), pour se rendre a Nankin. Il fut baptisé 
a Hong-kong, en novembre 1833, par le rév. Th. Ilam- 
ber^, et ce fut de lui que ce missionnaire obtint les ren- 
seignements qui lui servirent à publier son petit volume 
sur la rébellion tae-ping. 

Houng-jin n'arriva a Nankin qu'a la fin de 1858. Il y fut 
bien reçu par son parent l'empereur, lequel le nomma 
premier ministre sous le titre de Kan-wang. Il publia une 
brochure religieuse et politique contenant plusieurs piè- 
ces en forme de proclamations et de mémoires a l'empe- 
reur tae-ping. Il y recommande la liberté de la presse, les 
journaux, les télégraphes électriques, les chemins de fer, 
les cours d'appel pour l'administration de la justice, la 
photographie et beaucoup d'autres choses, qui démon- 



I 



INSURRECTION ACTUELLE. 223 

trentle contact dont il a joui avec les Européens. Après 
son arrivée a Nankin, il écrivit aux missionnaires de 
Hong-kong, et il leur envoya même le manuscrit de quel- 
ques-uns des ouvrages qu'il a publiés depuis. 

La conduite postérieure de Houng-jin, qui a adopté les 
hérésies de son cousin et s'est entouré d'un harem, a fait 
croire à beaucoup de personnes que ces brochures furent 
écrites seulement dans le but de procurer aux Tae-pings 
la sympathie et la protection des missionnaires. 

Chang-haï était occupé par les soldats français et an- 
glais, mais les autorités chinoises y fonctionnaient avec 
toute régularité : elles touchaient même les droits payés 
a la douane par le commerce étranger; ces droits étaient 
perçus par des employés anglais et français. Ceci avait 
lieu en même temps que l'armée anglaise et française 
prenait les forts de Ta-kou et la capitale de l'empire! 

De cette occupation de Chang-haï par les Anglo-Fran- 
çais, il s'ensuivit que les hauts fonctionnaires indigènes, 
chassés de leurs postes par les rebelles, firent de Chang- 
haï leur quartier gênéraL Ils y organisaient des expédi- 
tions contre les Tae-pings, soit par terre soit par la ri- 
vière; et quand ils étaient battus, ils venaient se réfugier 
a Chang-haï. Ils y décapitaient tous les rebelles, ou les 
espions et agents des rebelles qu'ils parvenaient à pren- 
dre. C'est à cette époque que le gouverneur de Chang-haï 
forma un corps étranger composé de trois cent cinquante 
Manillois commandés par un appelé Gough, nord-amé- 
ricain. 

Les navires marchands espagnols sont tous équipés 
par des indigènes des îles Philippines ; ces hommes re- 
çoivent ordinairement une trentaine de francs par mois. 
En sortant de Manille ils sont très-satisfaits de ce salaire; 
mais une fois dans les ports de Chine, ils sont tentés par 
les appointements de 60 a 80 francs qu'on donne à bord 
des vaisseaux anglais et américains qui font le coni- 



22 1 LA CHINE ET LES PUISSANTES CHRÉTIENNES. 

merce de l'opium et à bord des lorchas armées dont j'ai 
déjà parlé. Ces Philippinois désertent alors, et il est arrivé 
souvent que le capitaine du navire espagnol est resté sans 
un seul matelot et a dû louer des Chinois pour reconduire 
son vaisseau à Manille. Or ces Manillois déserteurs res- 
tent en Chine sans contrôle d'aucune espèce, adonnés aux 
vices et souvent aux crimes. C'est de ces gens-là que le 
gouvernement de Ning-po forma son bataillon étranger, 
qui commit dans les villages les plus horribles atrocités. 
Par cette raison et parce qu'il s'est laissé battre une fois 
par les insurgés, ce bataillon de canaille mercenaire chré- 
tienne lui a été jusqu'à présent d'une utilité fort douteuse. 

Chang-haï étant l'arsenal et le quartier général des 
mandarins, il devenait urgent pour les Tae-pings de s'en 
emparer. Chang-wang adressa des dépèches aux minis- 
tres d'Angleterre, de France et des États-Unis, pour ob- 
tenir qu'il lui fût accordé de l'occuper. Ces écrits restè- 
rent sans réponse. Houng-jin fut envoyé expressément 
de Nankin à Sou-tchaou afin de négocier avec les auto- 
rités européennes par l'entremise des missionnaires. Il 
adressa des dépêches aux consuls étrangers de Chang-haï, 
qui ne lui répondirent pas. Il envoya une seconde lettre 
au consul anglais, mais elle resta également sans ré- 
ponse. 

Malgré cela les rebelles décidèrent de se porter vers 
Chang-haï. Ils ont assuré, depuis, que plusieurs Euro- 
péens qui étaient allés à Sou-tchaou les avaient invités à 
venir. Le 17 août 1860 ils se présentèrent du côté des 
portes du Sud et de l'Ouest. Pendant la nuit on avait 
expédié deux bateaux à vapeur (l'un anglais et l'autre 
français) par la rivière : ils portaient des dépêches pour 
les chefs rebelles dans lesquelles on leur mandait de ne 
pas s'approcher de la ville ; mais les rebelles étaient arri- 
vés par une autre route sans rencontrer les steamers. 

Ils attaquèrent un camp retranché de trois cents Tar- 
tares qui se trouvaient hors de la ville. Les Impériaux se 



INSURRECTION ACTUELLE. 225 

sauvèrent en courant vers la porte, mais les insurgés ne 
parvinrent pas à y entrer pêle-mêle avec eux, comme 
c'était leur intention. 

Toute la ville de Chang-hai fut en émoi. Le bataillon 
de volontaires, qui a été organisé là avec les négociants 
étrangers de toutes les nations, se mit sous les armes et 
fit des barricades. Les batteries montées par les Anglais 
et les Français firent feu sur les Tae-pings avant d'être 
attaqués par eux, et malgré les signes qu'ils faisaient 
avec leurs mains. En effet, il paraît certain qu'ils ne ve- 
naient pas dans l'intention d'emporter la place de force, 
mais désireux seulement de se mettre en communication 
avec les autorités européennes. Quelques coups d'arque- 
buse furent tirés, mais peut-être à l'insu des chefs de l'ex- 
pédition. 

Les officiers français furent les premiers qui mirent le 
feu au grand temple de la Reine du ciel et à tout le fau- 
bourg de l'Est, dans lequel se trouvaient les plus riches 
maisons commerçantes de Chang-haï et d'immenses ma- 
gasins de sucre et d'autres marchandises. Le but de ce 
désastreux incendie fut de dégager la ville. Les Anglais 
brûlèrent aussi les faubourgs du Sud et de l'Ouest. 

Le lendemain les deux bateaux à vapeur revinrent de 
leur infructueuse expédition , et en voyant douze diffé- 
rents incendies dans les environs de la ville, causés, les 
uns par les Européens et les Impériaux, et les autres par 
les rebelles, ils n'avaient pas besoin de demander si ces 
derniers avaient paru. 

Le 20 août les Tae-pings se présentèrent en plus grand 
nombre que le 18 devant la ville, du côté où les Européens 
ont établi une course de chevaux : ils plantèrent des 
drapeaux a 200 mètres des murs et restèrent plusieurs 
heures a portée, sans riposter par un seul coup de 
fusil. Us espéraient, par cette attitude et en faisant des 
signes avec les mains, que les Européens cesseraient 
leur feu et entreraient en pourparlers. Deux chaloupes 

15. 



220 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

canonnièresa vapeur leur lancèrent des obus bien dirigés, 
ot après avoir souffert beaucoup pendant quatre heures, 
ils se retirèrent. 

Durant ces trois jours, les soldats rebelles commirent 
des désordres dans les environs de la ville. A un village 
appelé Zi-ka-vouei, Choung-wang se logea dans une 
église catholique; et l'église d'un autre village un peu 
plus éloigné, appelé Tsa-ka-vouei, fut envahie, et devint 
le théâtre de la mort d'un missionnaire italien , habillé 
en Chinois, et de quelques jeunes orphelins indigènes 
appartenant au séminaire établi là. Le missionnaire suc- 
comba entre les mains d'un soldat qui lui demandait de 
l'argent et des munitions. 

« Samedi le R. P. Lemaître recevait un exprès de Tsa- 

ka vouei situé à trois lieues de Chang-haï, lequel lui 

annonçait que la veille (17 aoiit 1860), a quatre heures du 
soir, les insurgés avaient fait irruption dans la maison; 
que le père Louis Massa était tombé frappé de deux coups 
de lance; que plusieurs enfants avaient été mis à mort, 
et que d'autres s'étaient noyés en voulant passer le canal 
qui se trouve devant la maison, pour échapper à la fureur 
des rebelles (*). » 

Après la retraite des Tae-pings, on leur fit parvenir les 
dépêches qu'on leur avait envoyées quatre jours aupara- 
vant par les bateaux a vapeur français et anglais. Choung- 
wang répondit en témoignant sa surprise pour le feu 
qu'on lui avait fait et pour le langage des dépèches que 
les autorités européennes lui avaient adressées. 11 affir- 
mait qu'il était venu parce qu'il y avait été invité par 
beaucoup d'étrangers ; il rappelait qu'eux et nous, nous 
appartenons a la même croyance religieuse, déclarait que 
si son empereur parvenait au pouvoir suprême, nous 
pourrions faire le commerce partout sans exception ; il 

(•) Lettre de Mgr. Guillemin, évêque de Cybistra. Voyez Annales 
de la propagation de la foi. Mars, 1861, n» 195. 



INSURRECTION ACTUELLE. 227 

offrait de réaliser un traité, et invitait à en présenter les 
bases. Il finissait par la menace, en cas de guerre, d'at- 
taquer Chang-haï avec ses nombreuses troupes. 

On trouva un placard qui avait été affiché sur les murs 
de l'église catholique à Zi-ka-vouei. Choung-wang y or- 
donnait qu'aucun dommage ne lui fût fait, et qu'on ne 
devait pas toucher a la plus petite particule de propriété 
étrangère, sous peine d'immédiate décapitation. Il y était 
déclaré, pour la connaissance des nouveaux soldats , que 
la religion des Tae-pings et celle des Européens eist la 
même, et qu'ils doivent se considérer comme des frères. 

A un Anglais qui demeurait hors de la porte du Sud, 
Choung-wang écrivit un morceau de papier en le priant 
de le coller sur sa porte. En voici les paroles : « Le Choung- 
wang Li ordonne que les maisons des étrangers a Chang- 
haï ne doivent point être endommagées par ses officiers et 
soldats. Celui qui désobéiraàcetordre auralatète coupée. » 

Houng-jin avoua à des missionnaires que les Tae-pings 
avaient voulu profiter de la guerre entre les Impériaux 
et les étrangers pour obliger ces derniers a entrer en re- 
lations avec eux. Ces rebelles croyaient probablement 
que les Anglo-Français, étant peu nombreux à Chang- 
haï, leur laisseraient prendre possession de la ville. 

Pendant les événements que je viens de raconter le 
chef de la province, et les autres autorités civiles ou mi- 
litaires indigènes de Chang-haï, furent dans la plus 
grande frayeur et ne servirent pas à porter le moindre 
secours. Mais une fois les rebelles éloignés, le gouver- 
neur adressa son rapport à Pékin, où l'on n'avait nulle- 
ment connaissance de l'occupation de la ville par les 
troupes anglo-françaises. 

Aussi le mandarin gouverneur ne les nomma même 
pas, et il fabriqua le plus étonnant tissu de menson- 
ges qu'on puisse imaginer. Il eut l'effronterie de dire 
que lui et les autres chefs s'étaient battus pendant sept 
jours et sept nuits contre les myriades de rebelles qui 



228 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

avaient assiégé Chang-haï, et il donnait des détails roma- 
nesques de tous CCS faits d'armes. 11 finissait son rapport 
en recommandant aux faveurs de l'empereur ceux qui 
s'étaient le plus distingués, et il demandait s'il devait en- 
voyer une seconde liste des noms de ceux qui méritaient 
encore d'être signalés. 

Surce rapportl'empereur renditun décretdaté du 12 sep- 
tembre 1860, accordant au gouverneur le bouton rouge 
de i" rang, et d'autres récompenses aux différents man- 
darins recommandés par lui! Ces documents parurent 
dans la Gazette de Pékin. 

Au mois d'août 1860, un grand soulèvement eut lieu 
dans la province de Chen-si. Voici l'origine de la rébellion, 
d'après le récit que je trouve dans les journaux anglais 
de Chine, auxquels j'en laisse la responsabilité. 

Il y a quelques années, l'empereur, aux prises avec de 
pressants embarras financiers, emprunta quelques mil- 
lions à une très-riche famille, Kong^ de cette province. 
Au bout de quelque temps on lui rendit la somme dans 
des caisses fermées et cachetées avec les sceaux officiels. 
Le trésor fut conduit chez M. Kong, sous bonne escorte. 
Il paraît que ce monsieur ouvrit une des caisses et n'y 
trouva que des pierres. Ne pouvant pas douter que le vol 
avait été commis par des personnages influents, jouissant 
de la confiance de l'Empereur, il n'osa se plaindre, crai- 
gnant peut-être qu'après la perte de l'argent il n'eût 
à perdre la tête : il se tut donc et garda ses caisses de 
pierres. Quand l'armée anglo-française s'approchait de 
Pékin, l'empereur voulut qu'on demandât de nouveau des 
fonds à M. Kong. Celui-ci envoya les caisses en disant 
que n'ayant pas eu besoin de cet argent, ils les avait 
gardées sans leur ôter les sceaux. L'empereur fut désap- 
pointé et irrité en ne trouvant que des pierres au lieu 
de métaux précieux. On envoya un ordre pour arrêter 
M. Kong. Ce richard jouit dans son pays d'une grande 
considération, et son arrestation amena une sérieuse 



I>'SURRECTION ACTUELLE. 229 

émeute, dont le résultat fut la délivrance de Kong, Une 
forte partie de la population se porta dans la prison et 
l'en tira de vive force. 

Une fois la province en insurrection, un nommé Liu se 
mit à la tète du mouvement et envoya son adhésion et sa 
soumission a Hung-seu-tsuen. 

Au mois de juillet 1860, le chef Chi-ta-kae, qui passe 
pour être le meilleur et le plus capable général tae-ping, 
était sorti de Nan-kin avec son armée, sans autorisation 
de Hung-seu-tsuen, avec lequel on pense qu'il eut des 
divergences. Il se dirigea vers la province de Tz-chouen 
dont il s'empara sans en excepter la capitale. Beaucoup 
de personnes craignent que Chi-ta-kae ne devienne un 
rival de Hung-seu-tsuen. Yang-tseu-tsing (le prince orien- 
tal) et Seaou-cliaou-hwuy (le prince occidental), Tétaient 
déjà devenus, mais ils moururent, et le premier, au 
moins, par l'ordre de Hung-seu-tsuen. 

Le missionnaire américain Isahacar J. Roberts chez 
lequel Hung-seu-tsuen était demeuré quelques mois a 
Canton, se rendit à Sou-tchaou vers la fin de septembre. 
Je donne ici traduction de la lettre qu'il publia dans le 
China-Herald de Chang-haï. 

Sou-tchaou, 29 septembre 1860. 

« Samedi , 22 septembre courant , Leu , secrétaire du 
roi, m'envoya chercher. H me conduisit et me présenta à 
Choung-wang. le fidèle roi, qui commande les troupes de 
Tae-ping-wang, lesquelles s'emparèrent de Sou-tchaou , 
et qui se montent actuellement à plus de cent mille hom- 
mes, suivant l'affirmation de Leu. 

« Quand nous arrivâmes au palais, ces troupes nous sa- 
luèrent et battirent quelque peu du gong; mais comme 
il pleuvait, il n'y eut pas un grand déploiement, et, en 
outre, il était samedi, jour que les rebelles ont adopté 
pour leur sabbat, imitant en cela les Juifs , à qui , nous 



230 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

n'en doutons pas, cela ne peut manquer do causer quel- 
que plaisir. 

« Lorsque nous entrâmes dans la salle de réception, le 
roi était revêtu de la robe royale et ceint de sa couronne. 
Le parquet était couvert d'un tapis écarlate, et les sièges 
ainsi que la table devant laquelle il était assis , étaient 
décorés avec soin. Le secrétaire s'avança vers la table et 
s'agenouilla; pour moi, je me découvris simplement, 
comme je l'aurais fait devant notre président. Personne 
ne parla avant que le secrétaire ne se fût relevé ; alors 
je m'avançai vers le roi , qui me demanda si j'étais Lo 
Sien-sen, ce à quoi ayant répondu affirmativement, il 
m'invita immédiatement a prendre un siège. Lo est mon 
surnom chinois et Hou-chuen mon nom ; Sien-sen est 
une appellation qui signifie professeur. 

« Le secrétaire s'assit à ma droite et servit d'interprète. 
Le roi entama avec moi une libre conversation qui dura 
au moins deux heures. Il commença par me complimenter 
sur ce que j'étais depuis longtemps en connaissance avec 
Hung-seu, l'empereur actuel, maintenant appelé Tien- 
wang, son vrai et saint seigneur, comme il le qualifia; il 
s'excusa sur ce qu'il avait ignoré jusqu'à présent que 
j'avais été, a Canton, ily a environ treize ans, le précepteur 
religieux de l'empereur, ajoutant qu'il m'aurait reçu 
alors avec les honneurs dus au professeur de Sa Majesté. 
Il me parla ensuite de ma position singulière comme 
instructeur de Tien-wang et me dit avec l'emphase chi- 
noise qu'il n'y avait pas au monde d'homme semblable à 
moi. Il m'accorda aussitôt la permission que je lui de- 
mandai d'aller à Nankin et s'offrit de son propre mouve- 
ment à m'y accompagner. M'ayant demandé combien de 
temps je me proposais d'y rester, il parut très-satisfait 
d'entendre que j'y serais en permanence. 

« Le sujet de sa visite a Chang-haï fut ensuite introduit. 
Il dit qu'il avait été invité à y aller, mais qu'en s'y ren- 
dant, il n'avait pas eu la moindre pensée de combattre les 



INSURRECTION ACTUELLE. 251 

étrangers. Je tâchai de lui expliquer que cette invitation 
lui avait été faite par des gens non revêtus de caractère 
officiel et que les personnes officielles l'avaient repoussé, 
lui et les siens ; que si je m'étais trouvé près de lui en 
ce moment, je l'aurais empêché de tomber dans cette 
faute. Il me parla après de l'inconséquence des armées 
alliées qui leur faisait combattre les Impériaux dans 
lePeï-ho et les protégera Chang-hai. J'eus a confesser que 
ce n'était pas seulement une inconséquence dans laquelle 
mon pays n'avait aucune part, mais encore une violation 
des lois de neutralité prescrites par les gouvernements 
belligérants a leurs généraux et ambassadeurs. Il me 
parla encore des accusations dirigées contre lui et les 
siens par un certain nombre d'étrangers qui les chargent 
des vols et crimes commis par d'autres hommes avec les- 
quels lui et ses braves soldats n'ont aucun rapport. 

« J'eus a convenir une seconde fois qu'une partie des 
Européens agissaient ainsi, diffamant son nom et ternis- 
sant sa réputation, spécialement les hommes qui appuient 
les Impériaux; mais que ses amis, je le croyais, fai- 
saient généralement la distinction; que je pensais aussi 
que les missionnaires américains en Chine étaient pour 
la plupart de ce nombre. 

« Naturellement il me demanda ce que les Anglais et 
les Français avaient l'intention de faire a son égard. 
Ceci était un sujet critique et délicat duquel je ne pouvais 
donner une explication satisfaisante. Je lui dis seulement 
que je pensais que leur devoir était de maintenir une 
stricte neutralité; que la solution était imminente; que 
lorsque les difficultés seraient réglées à Pékin , les am- 
bassadeurs décideraient si la neutralité serait maintenue, 
mais que, dans tous les cas, on se montrerait plus sévère 
a leur égard , si même on ne décidait qu'ils seraient at- 
taqués par les forces étrangères. A cela, il devint grave 
et pensif, et se récria sur l'inconséquence des étrangers 
de combattre des chrétiens comme eux, tandis que les 



232 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Impériaux, qui sont idolâtres, seraient laissés en paix. 
II me demanda s'il n'y aurait pas quelque moyen pour 
correspondre avec les rois engagés dans la question ; je 
lui répondis qu'il y en avait, quoique indirects, mais que 
s'il voulait écrire une lettre aux ambassadeurs, je la lui 
traduirais, et qu'elle serait non-seulement publiée a 
Chang-hai , oii les plénipotentiaires la verraient, mais 
qu'elle serait aussi envoyée aux États-Unis, en France et 
en Angleterre par le système des journaux , de sorte que 
non-seulement la reine d'Angleterre, l'empereur des 
Français et le président des États-Unis la liraient, mais 
que leurs peuples, dont l'opinion aurait beaucoup de 
poids dans l'affaire, pourraient en prendre connaissance. 
La voie des journaux fut pour lui une idée entièrement 
nouvelle , a laquelle il prit beaucoup de plaisir et rit de 
tout son cœur. Il consentit immédiatement a suivre l'avis 
que je lui donnais et à écrire la lettre dont la traduction 
est plus bas , laquelle est recommandée a l'impartiale 
considération des ambassadeurs et plénipotentiaires en 
Chine, a la reine d'Angleterre, à l'empereur des Français, À 
au président des États-Unis et à tous ceux qui auraient ^ 
quelque intérêt dans la question , comme uji document 
établissant, je le crois, les vrais sentiments des révolu- 
tionnaires. » 

Voici maintenant la lettre du roi ou plutôt du général 
en chef des rebelles aux ambassadeurs : 

Le fidèle roi Choung-wang et général en chef des forces 
impériales de la dynastie Tae-ping-tin-kok , aux plém" 
potentiaires et ambassadeurs en Chine. 

« Salut, 

« Instruit, pour l'avoir entendu dire depuis longtemps, 
que vos honorables pays suivent plus particulièrement 



INSURRECTION ACTUELLE. 233 

le céleste système religieux qui a été publié depuis plus de 
1860 ans ; je présume que vos honorables pays obtinrent 
de bonne heure une pleine évidence de cette merveilleuse 
doctrine et la propagèrent dans tout l'Occident. Qu'elle 
est excellente! Mais notre vrai et saint seigneur Tien- 
wang (l'empereur) , dans l'année 1848 , fut enlevé au ciel 
par un messager céleste, et eut une entrevue avec le Père 
céleste et le plus âgé Frère céleste. Lk il reçut l'ordre de 
prêcher la vrai doctrine dans tous les pays. 

« Il revint du Kouang-Si a Nankin , et publia le cé- 
leste système religieux qu'il avait enlevé de la pierre sur 
laquelle il était gravé, imprima les écritures et administra 
la cérémonie purifiante (laver la poitrine avec un chiffon, 
je pense, comme le mot chinois ci-li l'indique). Quoiqu'il 
y ait une différence entre l'époque où vous avez reçu le 
céleste système et celle à laquelle il nous est parvenu , 
nous avons néanmoins le même système de culte et en 
avons suivi les principes comme vous-mêmes. Mainte- 
nant le peuple chinois, l'Empire du Milieu, connaît la 
vraie doctrine ; mais quand je considère que nous en 
avons été privés pendant des milliers d'années, je ne 
puis m'empêcher de le regretter vivement. Anciennement 
il était difficile, sans connaissance de ses principes, de 
profiter de tout ce qu" elle a d'excellent. 

« En examinant, je trouve que depuis l'année 1851 , la 
troisième année du règne de notre vrai et saint empe- 
reur au trône impérial, le désir de devenir disciples de 
Jésus prévalut et que tous se rangèrent a sa doctrine : les 
savants, la cour de l'empereur devinrent bientôt des 
adeptes, et maintenant elle s'est largement étendue et 
s'imprime de plus en plus dans ses principales idées et 
est observée dans ses rites. Tout cela s'est accompli par 
la puissance divine, car ce n'est pas un pouvoir humain 
qui aurait pu faire de telles choses. 

« J'ai préparé pour vos honorables compatriotes ce ma- 
nifeste et cette explication sincère dans l'intention da- 



23i lA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

planir les difficultés, et pour que nos rapports ne res- 
semblent pas aune navigation dans des mers inconnues 
et difficiles, ou à Tascension d'une montagne rude et 
escarpée. Le poisson habite la profondeur des eaux, et 
l'oie sauvage les pays éloignés ; leurs sons mutuels et 
leurs paroles sont difficiles à entendre à une aussi grande 
distance. Il faut nous rapprocher les uns des autres, afin 
de nous comprendre. Le soin d'augmenter mon armée 
et mes nombreuses affaires m'ont empêché, de mon côté, 
de le faire comme je l'aurai désiré. 

u Pendant cette année, et comptant sur le secours du 
ciel, j'ai réussi à m'emparer de Sou-tchaou et de Hang- 
cheou (*) ; maintenant, il me serait agréable que des 
missionnaires de tous les pays vinssent enseigner mon 
peuple et lui faire connaître les vrais principes de l'Évan- 
gile ; si cela pouvait arriver, je m'en réjouirais au delà 
de toute expression, désirant que ceux qui suivent la 
même doctrine n'aient plus qu'un seul cœur. La publica- 
tion de cette céleste doctrine deviendrait bientôt géné- 
rale et le droit chemin serait frayé; avant peu de temps 
tout le pays, jusqu'à ses frontières, même les plus recu- 
lées, pratiquerait le culte du Christ, et le propagerait 
sans limites. Ne serait-ce pas vraiment un magnifique et 
glorieux résultat ? 

« J'ai reçu avec respect l'ordre impérial de marcher sur 
Chayou-tchou, Fou et Ilin; j'ai désiré avoir une entrevue 
avec les différents cemmissaires étrangers, de manière à 
donner des explications et avoir des instructions qui nous 
permissent de nous maintenir mutuellement dans de 
bons termes; mais, en dernier lieu, je suis allé à Chang- 
haï sans avoir prévenu ; il y avait un vaisseau de vos 
honorables compatriotes, que nous ne nous attendions 
pas à trouver là, et qui parut disposé à nous empêcher 
d'approcher de la place. 

(') Districts soyeux qui sont encore en sa possession. 



INSURRECTION ACTUELLE. 235 

a Maintenant que notre céleste dynastie révère le même 
culte céleste que vos honorables pays, et que nous ap- 
partenons aussi naturellement a la même communion, 
pourquoi alors nous repousser avec tant de vivacité? 
Pourquoi douter et craindre avant de connaître mes des- 
seins? Si vous pouviez connaître mes raisons et mes plus 
secrètes pensées, vous verriez que je considère avec la 
même bienveillance vos honorables pays et le mien pro- 
pre. Si, vraiment, vous nous avez repoussé sans connaî- 
tre réellement mes intentions, je ne suis pas disposé a 
vous chercher querelle à ce sujet, que je n'ai, du reste, 
pas examiné bien a fond, parce que, dans le moment de 
ma visite, quelques-uns de mes officiers, qui avaient 
dressé leurs tentes à 3 ou 4 milles de là, me firent préve- 
nir que Ka-hing était en danger; j'ai dû alors rassembler 
précipitamment mes troupes et m'éloigner pour voler a 
son secours. Ces faiis se rapportent a ma première visite 
a Chang-Haï. 

« Je prie maintenant les honorables pays dont les natio- 
naux possèdent et exploitent des comptoirs commerciaux 
a Chang-Haï, de remarquer que leurs établissements, 
malgré notre présence dans les environs et dans les dis- 
tricts soyeux, ont continué tranquillement leurs affaires 
durant les trois dernières années. Pourquoi alors ne pas 
continuer sur le même pied que par le passé! Je suis 
tout disposé a traiter avec les commerçants étrangers sur 
les règlements qui régissent la douane, et d'après les 
conditions qui ont été faites, agissant complètement sur 
les mêmes bases : je n'ai certainement pas l'intention 
d'augmenter les droits, au contraire ; parce que notre 
céleste dynastie suit le même culte céleste que vos hono- 
rables pays, et que je désire qu'on puisse dire que nous 
tous qui sommes sous le ciel appartenons a la même 
famille et que nous nous traitons en conséquence. Pour- 
quoi les frères des quatre mers de l'Est, de l'Ouest, du 



236 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Nord et du Sud ne pratiqueraient-ils pas la paix et la 
bonne volonté les uns envers les autres? 

« Je supplie donc vos honorables pays de considérer 
attentivement toutes ces choses et de prendre meilleure 
opinion de nous. 

« Il y a maintenant dix ans que notre vrai et saint sei- 
gneur Hang-seu-tsuen a été élevé au pouvoir impérial, 
en 1851, et c'est a la même époque qu'il reçut la mis- 
sion céleste d'aller et de gouverner le peuple bien-aimé, 
de tranquilliser les bons, mais de punir les méchants, 
de conserver à la tête du peuple les hommes et les offi- 
ciers loyaux, cherchant ainsi à imiter les grands Yao et 
Chun, deux anciens fameux empereurs; par-dessus tout 
à suivre le culte de Christ qui a depuis longtemps été 
pratiqué par les peuples occidentaux et qui fleurit dans 
l'Empire duMilieu (la Chine) seulement depuis l'avènement 
de notre saint empereur. Chaque ministre étranger dans 
notre pays doit connaître parfaitement ces choses, les 
voyant de ses propres yeux et les entendant de ses propres 
oreilles ; j'ai donc la confiance qu'ils se hâteront de pré- 
parer un document destiné à les faire connaître a leurs 
honorables pays. Bien qu'en y réfléchissant vous puis- 
siez supposer que vos capitales sont bien éloignées en- 
core, les voiles et les vents vous y porteront dans un 
temps très-court ; que la vue du grand fleuve ne vous 
effraye pas, ne vous fasse pas retourner en arrière (il sem- 
ble, par ces mots, ne pas encore être bien renseigné sur 
notre service postal). 

« Bien que, durant cette année, je vous aie adressé des 
messages à plusieurs reprises, cependant je n'ai pas eu, 
jusqu'à présent, la bonne fortune de recevoir une ré- 
ponse qui me tire de l'anxiété et de l'incertitucTe dans la- 
quelle je suis. 

«J'ai reçu récemment l'ordre de subjuguer le Sud, lo 
Nord, l'Est et l'Ouest, sans distinction de place. Quoique 
dans le moment où je recevais ces saintes instructions je 



INSURRECTION ACTUELLE. 257 

me dévouais, d'une manière absolue, à leur entier ac- 
complissement, cependant je me réservais la manière 
d'arriver a leur réalisation. J'étais bien éloigné d'y par- 
venir parle désordre et la destruction, et d'assumer ainsi 
sur moi-même la honte et les remords. 

« Maintenant que le missionnaire américain Lo-hou- 
sien-sen, qui a connu autrefois notre vrai et saint empe- 
reur Ilung-seu-tsuen a Canton, sans tenir compte de la 
distance de plusieurs milles (Zi), est venu près de moi, et 
avec lequel j'ai eu une entrevue, profitant de sa connais- 
sance des différents pays qui vénèrent le céleste système 
de religion, de son habileté a enseigner les mystères de 
l'Évçingile avec des paroles qui en donnent une connais- 
sance vraie, et qui ouvrent des voies nouvelles a l'intel- 
ligence, et, par-dessus tout, m'ayant pleinement rensei- 
gné sur l'affaire de ma première visite à Chang-haï ; c'est 
pourquoi, étant allé a 70,000 H de sa patrie natale, avec 
le désir de prêcher la vraie doctrine en Chine, il est con- 
venable qu'il ne soit pas gêné dans l'accomplissement de 
ses projets. Notre céleste dynastie, dans l'établissement 
d'une telle œuvre, pour des myriades d'années, s'unira 
de toutes ses forces et encouragera la publication de 
l'Évangile, qui seul mérite, en vérité, le nom de doc- 
trine ; car il n'existe pas dans le monde un autre système 
religieux d'une semblable origine. Même si cela ne de- 
vait pas produire immédiatement l'harmonie parmi les 
hommes et adoucir les mœurs , cependant, avec des 
efforts de corps et d'esprit, les saintes doctrines attein- 
dront, avant peu, le résultat désiré. Et alors où les frères 
ne pourront-ils pas être trouvés? 

« Encore une fois, le Nouveau-Testament, que vos ho- 
norables pays tiennent en si grande vénération, et que 
notre céleste dynastie a extrait de la pierre pour le faire 
imprimer, quoique dans un langage différent, signifie 
absolument la même chose, et bientôt nous lui obéirons, 
le respecterons et le ferons circuler dans toute la Chine. 



258 LA CHINE Et LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

« Mais je crains vraiment que les officiers du palais et le 
commun du peuple ne se trompent sur l'objet de véné- 
ration dans lequel notre sainte dynastie et vos honorables 
peuples sont unis; et, s'ils se sont réellement trompés, 
l'erreur peut se perpétuer de génération en génération, 
et s'étendre sans limite. 

« J'ai rédigé cette lettre pour vos honorables compa- 
triotes, et je vous prie instamment de faire traduire, pour 
ceux qui ne comprennent pas notre langue, les impor- 
tantes idées sur les sujets variés qui y sont contenus, de 
manière qu'il soit connu que notre vrai et saint empe- 
reur a déjà publié la vraie doctrine, qui va s'étendant 
rapidement dans l'Empire du Milieu. Si, désormais, nous 
agissions de concert, et non en opposition, les efforts de 
nos pays réunis comme un seul corps perfectionneraient 
les moyens de propager les lumineuses manifestations 
de notre sainte doctrine ; elle serait alors enseignée à 
des myriades de contrées, et les saintes Écritures coule- 
raient comme un ruisseau limpide de générations en gé- 
nérations parmi les hommes attentifs et obéissants. 

« De ce pays central, l'Évangile se répandrait au loin, 
et aucune distance ne l'empêcherait d'arriver aux peu- 
ples, qui s'y soumettraient avec bonheur. 

« Alors toutes les bénédictions du ciel descendraient sur 
les hommes et les rempliraient d'une grande joie. » 

Le missionnaire américain Isahacar J. Roberts se ren- 
dit en effet a Nankin. Il y resta plus d'un mois sans voir 
l'empereur, a cause de la cérémonie du Ko-tou. « J'étais 
bien décidé, dit M. Roberts dans sa narration, a ne pas le 
voir du tout dans ce monde, si je devais le faire a ge- 
noux. » 11 lui fut enfin annoncé que l'empereur le rece- 
vrait en le dispensant de la cérémonie de l'agenouille- 
ment. 11 se revêtit de beaux habits chinois et on le 
conduisit en procession, d'après l'habitude du pays. Il ne 
nous a pas donné de détails, ce qui eut été curieux, sur 
les circonstances de sa présentation. Voici d'ailleurs ses 



INSURRECTION ACTUELLE. 250 

propres paroles : «Novembre 12 (1860). Aujourd'hui j'ai été 
conduit en la présence du Tien-wang (le prince céleste : 
c'est le titre qu'on donnait aux empereurs de la dynastie 
Cheou). C'est un homme beaucoup plus beau que je ne 
le croyais. Grand, bien fait, avec des traits réguliers, de 
belles moustaches noires qui lui vont très-bien, et une 
voix sonore. Son imagination paraissait entièrement oc- 
cupée de la religion ; bien différent du Choung-wang qui 
me parla presque toujours politique, le Tien-wang fit a 
peine allusion a ce sujet. Sa théologie, il faut que je l'a- 
voue, n'est pas très-correcte, mais quand j'en eus l'occa- 
sion et le temps, je tâchai de la corriger. Je lui déclarai 
que j'étais venu pour prêcher le christianisme d'après les 
saintes Écritures, et qu'elles seraient le seul guide de ma 
foi et de mon enseignement. Ceci ne lui plut pas, mais il 
n'y fit pas d'opposition. Mon entretien dura a peu près 
une heure, et pendant des intervalles, une vingtaine de 
princes et hauts officiers, qui étaient présents, se met- 
taient a genoux et chantaient ses louanges : ceci eut lieu 
deux ou trois fois. Je ne pris aucune part a cette céré- 
monie. Personne ne s'assit excepté lui-même et son fils, 
un enfant qui est son héritier. Il m'invita a dîner, non 
pas avec lui-même, mais avec les autres princes, dans 
un autre appartement : personne ne l'accompagne dans 
SCS repas. Il ordonna* aussi qu'on me donnât tout ce dont 
j'aurais besoin de sa bonté ; il me témoigna le plaisir 
qu'il avait eu a m'avoir vu, et il enjoignit a ses princes et 
officiers, au moment de sortir, de traiter avec respect Lo- 
haou-chuen (le nom donné en chinois aM. I. J. Roberts), 
le Père céleste (Dieu) lui ayant dit qu'il est une bonne 



personne 



Le devoir d'historien m'oblige a indiquer que M. Ro- 
berts ne jouit pas, dans la société européenne de Chine, 
de lameilleure réputation. On trouve dans un journal an- 
glais qui se publie dans cet empire, cette qualification 
en parlant de lui : « That illiterate mendicant Mr Ro- 



2i0 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

berts. » Illiterate s'applique a quelqu'un qui est igno- 
rant, et mendicant à celui qui vit en demandant de l'ar- 
gent aux uns et aux autres. 

Dans une lettre datée de Nankin, 31 décembre 1860, 
adressée a un journal de Hong-kong, il avoue qu'il a été 
vingt-trois ans en Chine et plus de la moitié de ce temps 
sans aucun salaire, et ayant a nourrir sa femme et son 
fils. Il avoue qu'il a reçu en aumônes, de divers Euro- 
péens, plus de 10,000 dollars (53,000 fr.). Il déclare qu'à 
Nankin, il a reçu des Tae-pings 14,338 dollars pour lui 
et pour bâtir une chapelle ; des robes de cour, une cou- 
ronne et un anneau d'or, et un ordre pour qu'on lui don- 
nât du trésor impérial tout ce dont il, pourrait avoir 
besoin pour son entretien. 

Le journal de Hong-kong, China overland trade report^ 
duUavril 1861, qui l'appelle diussi illiterate mendicant, ra- 
conte qu'en Amérique il était cordonnier ; que peu après 
son arrivée en Chine il fut congédié par la société bi- 
blique américaine qui l'avait envoyé dans cet empire, et 
dit, enfin, que des Européens qui l'ont visité à Nankin, 
au mois antérieur (mars), l'ont trouvé vêtu d'une tunique 
de soie jaune (la couleur impériale), et servi par quatre 
très-jolies jeunes filles. 

Au mois de décembre 1860, le missionnaire protestant 
B. Jenkins publia a Chang-haï la narration d'un voyage 
qu'il venait de faire à Hang-cheou, en compagnie de 
deux autres missionnaires. Les autorités indigènes leur 
refusèrent la permission d'entrer dans cette capitale. Re- 
venant vers Chang-haï et à une quarantaine de milles 
de Hang-cheou, ils rencontrèrent sur le grand canal (le 
16 décembre 1860), une armée tae-ping. « Aussitôt, dit- 
il, qu'ils s'aperçurent que nous étions Européens, les 
uns crièrent : des diables étrangers! et les autres des frè- 
res étrangers ; ils baissèrent leurs drapeaux et leurs lances 
et se mirent à rire. Nous restâmes a l'ancre pendant deux 
heures, espérant que la division passerait tout entière. 



INSURRECTION ACTUELLE. 2il 

raais voyant que la fin n'arrivait jamais, nous résolûmes 
de pousser en avant. Nous marchâmes pendant vingt 
milles au milieu de la foule de bateaux qui encombraient 
le canal. Si nous étions restés à l'ancre, un jour n'aurait 
pas suffi pour que toute l'escadre eût passé devant nous. 

On nous dit qu'il y avait plus de dix mille bateaux Un 

grand nombre d'entre eux portaient de trois jusqu'à six 
canons. Celte force était sous le commandement du gé- 
néral Liaou. Nous visitâmes le général Li, qui nous reçut 
très-poliment. Il nous dit que le Choung-wang était allé 
vers le Nord, et le Ken-wang a Nankin. » 

On savait a Chang-hai, à la fin de décembre, que e 
ChoUng-wangetle Yin-wang étaient partis de Sou-tchaou; 
on les supposait en marche vers le Sud. Il était certain 
que des Taepings s'étaient emparés de la ville de Ho- 
haou dans le Riang-si, et du célèbre passage de Cheung- 
yok-san qui se trouve dans la chaîne des montagnes qui 
séparent les provinces de Kiang-si et de Fou-kien. 

On a pu voir, par ce récit, que la rébellion tae-ping, 
née à peu près en 1850, se trouvait a la fin de 1860 plus 
puissante que jamais. Elle avait publié au delà de 50 volu- 
mes : l'un de ces ouvrages contient le règlement pour 
l'armée de terre ; les devoirs des officiers et soldats dans 
toutes les circonstances y sont prescrits. On y trouve les 
principes de l'organisation des troupes. Un quiiiqvevir 
commande quatre soldats; un vexillaire commande cinq 
quinquevirs (25 hommes) , et se distingue par un drapeau 
de deux pieds et demi carrés; un centurion commande 
quatre vexillaires (100 hommes), et porte un drapeau de 
trois pieds carrés ; un tribun commande cinq centurions 
(cinq cent vingt-cinq hommes), et se distingue par un dra- 
peau de trois pieds et demi carrés; un préfet commande 
cinq tribuns (deux mille cinq cent vingt-cinq hommes), 
et se distingue par un drapeau de quatre pieds carrés. Il 
serait trop long de suivre les détails de cette organisation 
militaire. 

14 



212 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Les missionnaires protestants MM. Klockers et Grif- 
fith John partirent de Chang-haï le 6 novembre et revin- 
rent le 1" décembre 4860 , après avoir resté huit jours a 
Nankin. Ils y eurent de longues conférences avec M. Ro- 
berts et avec Iloung-jin (maintenant le prince Kan). Ce- 
lui-ci leur déclara que si des missionnaires venaient 
parmi les Tae-pings, on ne leur permettrait pas de prê- 
cher aux soldats la foi chrétienne selon la Bible et en 
opposition aux doctrines proclamées par Hung-seu- 
tsuen. Il résultait de ces déclarations que Houng- jin,qui 
avait vécu plusieurs années avec les missionnaires, 
avait été baptisé par eux depuis 1853 et jouissait de la ré- 
putation d'un vrai converti, transigeait avec les hérésies 
de son parent l'empereur prétendant. 

Disons aussi que ce bien-aimé des missionnaires pro- 
testants entretient un harem pour ne pas froisser^ selon 
lui, les sentiments de ses frères moins éclairés. 

Cet exemple de la fausseté de Houng-jin servira de 
leçon aux missionnaires protestants et leur fera com- 
prendre peut-être que la plupart des individus qui se 
groupent autour d'eux sont des fainéants qui ne cher- 
chent que l'argent ou au moins leur nourriture. Il est 
vrai que ces missionnaires ont besoin d'écrire aux sociétés 
de propagande qu'ils font quelques prosélytes ; autre- 
ment les souscriptions des pieux contribuables pour- 
raient manquer ou diminuer. 

MM. Klockers et Griffith John rapportèrent des écrits 
que Iloung-jin leur donna. Il en découlait ce qui suit, 
sur les points déjà connus : 

ïlung-seu-tsuen ayant reçu une nouvelle réyélation 
au moyen de miracles, un nouveau livre serait publié. 
Après l'Ancien et le Nouveau Testament, nous aurons 
le V7'ai Testament. Dieu et Jésus-Christ ont été tous les 
deux sur la terre» Jésus n'est pas égal à Dieu ou pro^ 
prement dirm* 



INSURRECTION ACTUELLE. 2t5 

Le Saint-Esprit est un autre nom pour signifier Dieu 
ou le Père céleste. 

Hung-seu-tsuen , son fils , le Père céleste et Jésus- 
Christ, forment une guaterîiité, de manière qu'en priant 
l'empereur on prie Dieu. 

Houng-jin chercha à donner a ces deux missionnaires 
des explications raisonnables sur le titre que son parent 
s'arroge d'empereur de tous les pays du monde .^ frère de 
Jésus-Christ, etc. 

Ces deux prêtres protestants firent, dans le récit de 
leur visite à Nankin, beaucoup d'éloges de l'ordre qu'ils 
virent régner dans tous les districts dominés par les Tae- 
pings. 

Au mois de décembre 1860 les deux chef Chang-lo- 
hing et Koun-ou-hia-tsi venus de Canton avec dix mille 
hommes, après avoir fait soumission à l'empereur Tae- 
ping, envahirent la province de Chan-toung et s'appro- 
chèrent a quinze ou vingt lieues de Pékin. 

Vers cette époque, Choun-wang, le chef qui prit Sou- 
tchaou, envoya des émissaires à la province deKouang-si, 
pour obtenir la soumission d'une puissante bande de 
rebelles, appelés les rouges. Ce renseignement est du a 
M. I.-J. Roberts, qui siège maintenant a Nankin. 

Outre les rebelles Tae-pings et les Nientes de Chan- 
toung, il y a les rouges et les Miao-tse dans la province 
de Kouang-si, les Nieh-fils dans celle d'Honan, les Hak- 
kas dans celle de Che-kiang; et des Musulmans se sont 
aussi soulevés au Yun-nan. Les Tae-pings sont désignés 
par les mandarins sous le nom de rebelles aux cheveux 
longs (tchang-mao). 11 a été déjà dit qu'ils ne se rasent pas 
la tête et se laissent croître les cheveux a l'ancienne 
et véritable manière chinoise. 

Le 11 février (1861) l'amiral Hope entra dans le Yang-se- 
kiang avec huit vaisseaux de guerre et remonta la rivière 
jusqu'à Hankôu, où il arriva le 11 mars. Il fit à Nankin 
une convention avec les Tae-pings ; de sa part il promit 



2t; LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

que le gouvernement anglais ne les empêcherait pas 
d'attaquer et prendre les villes situées sur la rivière occu- 
pée par les Impériaux ; et les rebelles promirent de ne 
pas inquiéter les navires et les sujets britanniques. Un 
bateau à vapeur resta de station à Nankin. Le Yang-se- 
kiang est désormais ouvert au commerce étranger. 

Les officiers de celte expédition ont pu reconnaître, 
mieux que dans aucune occasion précédente, toute l'é- 
tendue des dégâts commis par les Tae-pings. La célèbre 
ville de Nankin (litt. la capitale du Sud) est un amas de 
ruines : sa population ne dépasse pas le chiffre de vingt 
mille âmes ; elle en contenait plus de cinq cent mille, il 
y a dix ans. Il est bon de remarquer que depuis le jour où 
llung-seu-tsuen entra avec son armée dans cette malheu- 
reuse ville, il n'en est pas sorti. Tous les endroits occupés 
par ses partisans se trouvent dans le même état de des- 
truction. 

Hung-seu-tsuen publia , en date de Nankin, 19 mars 
(1861), un édit en faveur des étrangers, dont les formes 
sont assez singulières. On y trouve ces passages : 

« Le Seigneur (c'est-a-dire Dieu), le frère (Jésus-Christ), 
moi-même et mon fils, nous sommes ensemble le seul 
Seigneur du genre humain, distribuant a tous la bien- 
veillance et l'amour 

«Les négociants étrangers, occupés a faire le commerce, 
doivent être considérés comme des frères. Celui qui tue- 
rait un étranger payera positivement de sa vie. » 

Dans ce décret, il invite les étrangers à nommer des 
consuls qui siègent à Nankin, et les engage aussi à choisir 
parmi eux un homme honorable pour qu'il soit le ma- 
gistrat de tous les étrangers. Ce magistrat chrétien, dans 
l'exercice de ses fonctions, devra se mettre d'accord avec 
le ministre des affaires étrangères. Hung-seu-tsuen crée 
un sceau officiel (avec une légende chinoise), qu'il destine 
au nouveau magistrat de tous les étrangers. 



LNSLimECTlON ACTUELLE. 2i5' 

San-kolin-sin, qui fut si complètement vaincu par les 
Anglo - Français dans les forts de Takou et dans les 
plaines de Pichi-li, a été aussi battu plusieurs fois par 
les rebelles appelés Nien-té dans la province de Chan- 
toung. Les journaux de Hong-kong à la fin de mars (1861) 
portent le nombre de ces rebelles à deux cent mille, ce 
que je crois exagéré. 

Le China Trade Report^ du 4 4 avril, publie une lettre du 
missionnaire M. Roberts, écrite de Nankin, dans laquelle 
il dit que sept généraux tae-pings sont en campagne dans 
différents lieux, ayant chacun une armée, et il donne des 
détails. 

Vers le milieu de ce même mois, Tchang-lo-sioun (an- 
cien Tao-taï renvoyé du service impérial pour mau- 
vaise conduite), chef d'une grande bande de rebelles/ 
s'approcha jusqu'à 33 kilomètres de Pékin. Heureusement 
pour les habitants de cette capitale , une rixe survint 
entre les chefs inférieurs rebelles; Tchang-lo-sioun s'in- 
terposa pour rétablir la paix, et il fut tué. Sur cela les in- 
surgés se débandèrent et retournèrent vers le Sud. 

Peu dejours après ces événements, les Tae-pings furent 
sur le point de s'emparer de Hang-kôu, le grand port 
sur le Yang-se-kiang, dernièrement ouvert au commerce 
étranger, où un consulat anglais a été établi. 

La grandeur et la durée de ces immenses rébel- 
lions sont des faits d'une extrême gravité. Les Tae-pings , 
sortis du fond de la province de Kouang-si , presque 
à l'extrémité méridionale de la Chine proprement dite^ 
ont traversé peu a peu, et toujours en grandissant, l'em- 
pire tout entier dans sa partie la plus florissante, et sont 
arrivés jusqu'en vue de la capitale ; depuis plus de huit 
ans, ils sont établis à Nankin , la seconde capitale de 
l'empire. 

Le gouvernement de Pékin n'ayant pu les empêcher de 
faire ces progrès quand ils commençaient, et que par 
conséquent ils étaient encore faibles, on ne voit pas com- 



àl6 LA CHINE ET LES PUISSANCES CIIUÉTIENNES. 

ment il pourrait les détruire maintenant qu'ils sont forts 
et qu'ils disposent des ressources permanentes que leur 
procure la possession non disputée d'une partie considé- 
rable de l'empire. 

Ils se battent presque toujours à l'arme blanche, c'est- 
à-dire avec des sabres et des lances. 11 est incontestable 
que, tant sur la terre que sur Teau, ils inspirent le plus 
souvent de la terreur aux Impériaux. 

L'empereur Hien-foung doit être déconsidéré aux yeux 
des lettrés et du peuple de la Chine, tant à cause des ré- 
bellions qui pullulent de tous côtés que par suite des 
revers essuyés devant les quelques milliers de soldats 
européens qui ont pu incendier les fameux palais de 
Youen-ming-youen en octobre 1860. 
♦ L'empereur rebelle, de son côté, a fait preuve d'inca- 
pacité administrative : il n'a trouvé d'autre moyen de 
nourrir ses armées qu'en autorisant le pillage , accom- 
pagné naturellement du meurtre. Les Tae-pings sont 
comme les sauterelles , ils ravagent et anéantissent 
tout ce qu'ils occupent. Ils emmènent de force tous les 
hommes jeunes pour en faire des soldats ou des escla- 
ves, et enlèvent les jeunes femmes, surtout celles qui 
sont belles. Ils en ont à Nankin des milliers, et sou- 
vent ils les font travailler à ouvrir des fossés ou à répa- 
rer des remparts. Ils offrirent aux officiers de l'expédition 
anglaise qui visita le Yan-se-kiang au printemps der- 
nier (1861), de leur donner autant de ces filles qu'ils vou- 
draient pour un flacon de poudre chacune. Les popula- 
tions craignent les Tae-pings comme une calamité et les 
ont en grande horreur, et cela malgré les méfaits des 
soldats impériaux qui sont souvent aussi voleurs et san- 
guinaires qu'eux. Il est évident que leur religion chré- 
tienne est une ^mauvaise farce. Le grand apôtre Hung- 
seu-tsuen lui-même a soixante-huit épouses et n'est servi 
dans son palais que par des femmes. 

« D'après tous les renseignements que j'ai pu me pro- 



INSURRECTION ACTUELLE. 2i7 

curer, leur système ne diffère en rien de la conduite 
d'une grande bande de brigands. Je ne doute pas que si le 
gouvernement impérial venait à être renversé, les chefs 
tourneraient l'un contre l'autre les forces qu'ils comman- 
dent. Il y a a peu près trois ans, le Prince oriental et ses 
vingt mille partisans furent massacrés a Nan-kin. Il pré- 
tendait être l'instrument élu par le Saint-Esprit, et ceci 
l'avaitrenduun rival dangereux pour Hung-seu-tsuen.))(*) 

Jusqu'ici aucun personnage tant soit peu important n'est 
passé dans le camp des Tae -pings, quoiqu'il y ait dans 
l'empire une infinité de mandarins, grands et petits, de 
sang purement chinois. Le fait est digne de remarque, si 
l'on considère que ces partisans prétendent restaurer la 
nationalité indigène en chassant les conquérants man- 
choux. 

Le seul moyen que les gouvernants de Pékin auraient 
pour rétablir l'ordre dans l'empire, serait d'adopter les 
idées des deux vice-rois Ho-kouei-sing et Wan-yu-ling 
(voyez page 21 6^, et de demander le secours de quelque 
puissance chrétienne. Mais le stupide orgueil qui les 
aveugle leur permettra-t-il de se tourner vers cette plan- 
che de salut? 

Je termine par cette observation. L'état d'inextricable 
anarchie où se trouve l'empire explique comment, pen- 
dant que la guerre a eu lieu entre les Anglo-Français et le 
gouvernement de Pékin, le commerce avec les étrangers 
se continuait cependant dans les ports. Il eût été, en effet, 
impossible aux ministres d'envoyer des subsides aux au- 
torités du littoral, qui était en grande partie coupé par 
les rebelles. 



(") Dépêche de M. Bruce à lord J. Russell, datée du 4 septembre 
1860. 



CHAPITRE TROISIÈME 



CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTAT ACTUEL ET FUTUR DE LA CHINE 

Avantages qui résulteraient de son fractionnement 
en troig ou quatre Etats indépendants les uns des autres. 



L'insurrection qui , depuis plusieurs années, ravage 
l'Empire est une chose fort grave, ne fut-ce que par sa 
longue durée, et elle pourrait très-bien faciliter la réali- 
sation d'un projet que je vais recommander : c'est le 
fractionnement de la Chine. 

Le but principal de la civilisation est d'éteindre les 
guerres ; or, tant que les hommes auront en usage de 
s'entr'égorger, ils ne pourront pas se dire entièrement 
sortis de l'état de barbarie. 

Les guerres s'éteindraient d'elles-mêmes le jour où il 
n'y aurait au monde qu'une seule famille et un seul 
gouvernement. Ce jour-là, on n'invoquerait plus le prin- 
cipe demi-sauvage, appelé amour de la 'patrie, principe 
qui nous amène à mépriser tout ce qui n'est pas de no- 
tre propre pays, et qui a pour résultat de nous faire 
haïr et même tuer Vétranger. La terre serait alors la vé- 



250 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

ritable patrie de l'homme, et on ne verrait plus les peu- 
ples payer des sommes monstrueuses pour entretenir des 
armées permanentes, des flottes formidables et de nom- 
breuses douanes avec leurs cohortes de préposés. Mais 
cela étant impossible, il faut rechercher d'autres moyens 
pratiques pour arriver au règne de la paix. 

Parmi tous ces moyens, le seul positif est V équilibre 
entre les nations ; si elles étaient toutes d'égales forces, 
on éviterait la plupart du temps l'effusion du sang. Il 
serait très-facile de prouver, l'histoire en main, que 
presque toutes les guerres ont eu pour cause l'absence 
de cet équilibre, de cette égalité. Tout récemment en- 
core, environ 200,000 hommes sont morts en Orient, et 
la France et l'Angleterre ont vu leur dette grossie de 
deux ou trois milliards de francs. Quelle a été la cause 
de ces malheurs? L'existence d'une nation grande et 
forte, appelée Russie, à côté d'une autre, petite et fai- 
ble, nommée Turquie, et le désir venu à la première 
d'absorber la seconde. 

Il est donc évident que, si le monde pouvait se com- 
poser de puissances à peu près égales, un grand pas se 
trouverait fait vers cet état de civilisation dont nous 
sommes encore si éloignés, et le droit des gens commen- 
cerait à devenir une vérité. Je n'ignore pas que la divi- 
sion de la terre en États égaux est aussi imaginaire que 
l'union de tous ces États en une seule nation; toutefois, 
l'humanité fait des progrès, et la facilité des communi- 
cations opère une révolution dans les idées, extirpe les 
préjugés, et amène, non pas la perfection, mais du moins 
des améliorations notables. Si l'on compare le nombre 
des petits États indépendants qui existaient en Europe 
au moyen âge avec celui des nations qu'on y compte au- 
jourd'hui , on reconnaîtra entre ces deux époques une 
immense différence. Les publicistes, les hommes voués 
a l'étude de la science sociale, doivent employer leur in- 
fluence en faveur de l'établissement graduel de cetéqui- 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 251 

libre. La paix et le bien-être général réclament le frac- 
tionnement des puissances colossales, et la réunion des 
petites nations, suivant leur position géographique et les 
autres circonstances que chacune d'elles présente. 

De toutes les puissances colossales qui existent actuel- 
lement, aucune n'est comparable a la Chine. Le recense- 
ment officiel de 1842 portait a 414,686,994 le nombre de 
ses habitants; et, dans aucun pays du monde, il n'y a 
autant de raisons pour que la population s'accroisse cha- 
que année; car, pour un Chinois, le plus grand des mal- 
heurs est d'être sans enfants ; s'il n'en a pas de sa pre- 
mière femme, il en prend une autre comme surnuméraire 
[petite femme) ^ ou bien il achète et adopte un ou plusieurs 
petits enfants. L'accroissement progressif de l'émigra- 
tion prouve qu'en effet la population a augmenté de beau- 
coup. 

Voici les derniers recensements officiels de la popula- 
tion des dix-huit provinces de la Chine proprement 
dite : 

Années. Population. 

1757 190,348,328 

1780 277,548,431 

1812 361,693,179 

1842 414,688,994 

1852 536,904,300 

Détails pour le dernier recensement : 

Provinces. Population en 1852. 

1 Tchi-li, ou Pé-tchi-li 40,000^000 

2 Chan-toung 41,700,621 

3 Chan-si 20,166,072 

4 Ho-nan 33,173,526 

5 Kiang-sou 54,494,641 

6 Ngan-hoeï. 49,201,992 

A reporter 238,736,852 



252 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Report. 238,736,852 

7 Kiang-si 43,81 4,866 

8 Fo-kien 22,699,460 

9 Tché-kiang 37,809,765 

10 Hou-pé 39,412,940 

11 Hou-nan 26,859,608 

12 Chen-si 14,698,499 

13 Kan-sou 21,878,190 

14 Sse-tchouan 30,867,875 

15 Rouang-toung 27,610,128 

16 Kouang-si 10,584,429 

17 Yun-nan 8,008,300 

18 Koueï-tcheou 7,615,025 

Total 536,904,300 (*) 

La population de la Mongolie, Manchourie, Kokonor, 
Kirin, etc., n'est pas comprise dans ces recensements. 

11 y a des géographes qui refusent d'admettre ces chif- 
fres énormes, mais pour cette seule raison qu'ils leur 
paraissent exorbitants. Quelques brèves observations 
suffiront cependant pour montrer que ces chiffres sont 
très-possibles. De plus, nous n'avons d'autres données 
que celles des recensements officiels ; ces recensements 
ayant été reconnus exacts quant aux distances et au nom- 
bre de villes et de villages qu'ils énumèrent, pourquoi 
douterait-on du chiffre qu'ils donnent pour la population? 
Nous savons que le gouvernement chinois dispose de 
moyens aussi bons et peut-être meilleurs que ceux qu'on 
a en Europe pour faire un recensement exact. A défaut 



(*) Ce dernier recensement a été publié pour la première fois par 
Sir J. Bowring, représentant du gouvernement anglais en Chine, et 
il a été reproduit par M. G. Pauthier dans la préface qu'il a mise 
à la traduction du livre du R. W. C. Milne. Ce synologue dit qu'il 
n'y a aucune raison fondée de douter de son exactitude. 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 253 

d'autres preuves pour établir que la population de cet em- 
pire est immense, même pour son étendue, nous n'au- 
rions qu'à considérer l'énorme émigration qui en dé- 
borde de tous côtés, malgré les grands obstacles qu'elle 
rencontre. Sur la frontière de terre elle est générale, et 
le nombre des émigrants qui se sont répandus sur la Tar- 
tarie-Mandchoue est si grand, que la langue de ce pays a 
presque disparu et est très-près de passer a l'état de langue 
morte. Il est su de tout le monde que les Chinois ont 
inondé par mer les Philippines, Java, Singapour, Ma- 
lacca, Penang et les autres îles de la Malaisie; ils sont 
même allés dans l'Inde anglaise, a Ceylan, en Californie 
et dans l'Amérique du Sud. 

C'est un fait également connu que, bien que tous les 
Chinois, comme nous venons de le dire, désirent vive- 
ment avoir des enfants , néanmoins l'infanticide se pra- 
tique en Chine trop fréquemment, a cause de l'impossi- 
bilité où sont les familles fécondes d'élever tous leurs 
enfants ou de trouver a vendre ceux qu'elles ont de trop. 

Les dix-huit provinces dont se compose la Chine pro- 
prement dite occupent un espace de 1,200,000 milles car- 
rés anglais. En admettant que les 414,686,994 habitants du 
recensement de 1842 se trouvent dans ce territoire (sans 
tenir compte ni de la Mandchourie, qui est très-peuplée, 
ni de la Mongolie, etc.), nous aurions 342 habitants par 
mille carré ; or il y a en Europe des territoires où l'on en 
compte jusqu'à 400 dans le même espace. 

En Chine on ne récolte pas de laine, et on élève très- 
peu de chevaux et de bêtes de somme ; les gens riches se 
servent de chaises à porteurs, et les transports ont lieu 
par les rivières et les canaux. On n'y consomme guère 
d'autre viande que celle du porc. Le peuple est aussi 
sobre que pauvre, se nourrissant presque exclusivement 
de riz, de légumes et de poissons. La pêche est très- 
abondante dans les fleuves, les étangs, les viviers, et dans 
d'autres endroits où l'on élève le poisson artificiellement. 

15 



roi LA CHliNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

On a calculé qu'un cheval a besoin pour vivre de l'éten- 
due de terre qui suffirait a huit hommes. En Angleterre 
et dans le pays de Galles, il paraît que sur 29,000,000 
d'acres dont le pays se compose, il n'y en a que 10,000,000 
de cultivés, tout le reste servant pour les pâturages. En 
Chine, non-seulement on cultive tout ce qui est suscepti- 
ble d'être cultivé, mais encore on va quelquefois jusqu'à 
placer dans les rivières des radeaux faits de bambous, 
sur lesquels on met une couche de terre de 20 centimè- 
tres d'épaisseur pour y semer du riz, qui y vient très- 
bien. Les dix-huit provinces de la Chine proprement dite 
présentent à elles seules douze fois et demie plus d'étend ue 
que celles de tout le Royaume-Uni. D'après les données 
statistiques que l'empereur Kieng-lung fit recueillir en 
1745, afin d'améliorer la répartition des contributions, 
l'étendue des terres en culture formait alors 650 millions 
d'acres anglais; il est certain que depuis lors le nombre 
a du en être augmenté. Dans l'Angleterre et le pays de 
Galles, il y a plus de 15 millions d'habitants pour 10 mil- 
lions d'acres cultivés; suivant cette même proportion, la 
Chine proprement dite aurait pu contenir déjà en 1745 
beaucoup plus de population que celle que nous lui sup- 
posons maintenant. Il y a en outre à considérer que l'ali- 
mentation en Chine n'a pas pour base, comme en Eu^ 
rope, le blé ou les pommes de terre, mais le riz, dont on 
fait deux récoltes par an dans beaucoup de terrains, qui 
produisent ensuite pendant l'hiver de grandes quantités 
de patates douces, d'excellents choux, etCi Malgré tout 
cela, on sait que la Chine reçoit tous les ans des Philip- 
pines, de Bali, du Tonkin et de plusieurs autres pays^ 
d'énormes envois de riz. Il est vrai que le pays produit 
une assez grande quantité de coton qui se consomme sur 
les lieux ; mais on a calculé qu'un acre anglais de terrain 
en produit assez pour habiller de deux à trois cents per- 
sonnes. Le coton est en Chine un des articles d'importa- 
tion les plus considérables. 



AVANTAGES DU FRACTIOMEMEiNT DE LA CHLNE. 255 

Je crois ces observations plus que suffisantes pour 
m'autoriser à établir comme un fait incontestable que 
l'empire de Chine doit contenir au moins 400 millions 
d'habitants. Cette immense population n'estpas composée, 
comme celle de la Grande-Bretagne, de races soumises et 
hétérogènes, répandues sur le Canada, l'Inde, la pres- 
qu'île de Malacca, etc. L'empire chinois, au contraire, est 
un colosse uni et compacte, qui peut troubler l'équilibre 
du monde. Ce colosse dort, medira-t-on. — Oui, il dort, 
mais il s'éveillera. Je vais exposer quelques considérations 
à ce sujet. 

Ceux qui, voyant que les Chinois n'ont ni bateaux a 
vapeur, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, les 
considèrent comme un peuple grossier et presque sau- 
vage, sont dans une étrange erreur. Bien que leur système 
d'écriture soit plus compliqué que le nôtre, il y a parmi 
eux beaucoup plus d'individus sachant lire et écrire que 
parmi nous. Je n'ai jamais eu chez moi un domestique, 
même du plus bas étage, qui ignorât l'art de l'écriture. 
Lorsque l'autorité fait afficher un édit sur les murs d'une 
ville, on voit 'a l'instant les portefaix et les gens les plus 
infimes s'arrêter pour le lire. Il est arrivé plus d'une fois, 
dans les consulats britanniques, que des matelots anglais 
et des Chinois du plus bas peuple étant appelés pour dé- 
poser, a l'occasion d'un procès-verbal, tous les Chinois 
savaient écrire et signaient leurs dépositions, tandis que 
les Anglais, ne pouvant en faire autant, étaient réduits à 
former simplement une croix au bas des leurs. 

Ce qui arrive pourtant, c'est que les gens pauvres ne 
s'appliquent qu'à l'étude des caractères dont ils ont besoin 
Un menuisier, par exemple, connaît les caractères relatifs 
aux outils de son métier, aux différentes espèces de 
bois, etc., mais il ignore ceux qui expriment les outils 
d'un forgeron, ainsi que les métaux, et pour comprendre 
les livres et les comptes dun forgeron, il serait obligé de 
recourir au dictionnaire. 



256 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Quelques missionnaires protestants ont avancé qu'on 
rencontre en Chine beaucoup de gens qui ne savent pas 
lire. Cela a été dit principalement par ceux qui dirigeaient 
des hôpitaux ou donnaient des médicaments gratis dans 
le but de distribuer des écrits chrétiens. En effet, les 
Chinois vont chercher les médicaments ; mais, pour 
s'épargner les ennuis que leur occasionne le prosélytisme 
des missionnaires, ils assurent qu'ils ne savent ni lire ni 
écrire. 

Ce qui fait que la connaissance de la lecture et de l'écri- 
ture est si répandue en Chine, c'est, à mon avis, le sys- 
tème de grades littéraires qui conduisent au commande- 
ment et à l'aristocratie. Il faut qu'un père soit bien 
indigent pour qu'il ne fasse pas apprendre à son fils ces 
éléments de l'instruction primaire. 

J'ai dit que presque tous les Chinois savent lire et écrire, 
chose qui est par elle-même un grand élément de civili- 
sation. J'ajouterai que les lectures qui occupent le jeune 
débutant dans la carrière de la vie ne sont pas celles de 
romans amoureux et de littérature légère comme il arrive 
parmi nous, mais des œuvres sérieuses de philosophes, 
des écrits pleins d'élévation et de morale. Il n'y a pas de 
pays au monde où la littérature soit en honneur comme 
en Chine; c'est elle qui mène à l'aristocratie et au com- 
mandement : détruire ou gâter un livre est considéré 
comme un acte de barbarie. 

Ce sentiment est porté jusqu'à une espèce de supersti- 
tion ; car, comme je l'ai dit au chapitre I", c'est une sorte 
d'œuvre pieuse que de recueillir les morceaux de papier 
imprimés qui se trouvent dans les rues, pour les brûler et 
empêcher qu'ils ne soient profanés ou salis. Aucun épi- 
cier chinois ne se servirait de papier imprimé pour en- 
velopper des marchandises ou des comestibles, comme 
cela se fait en Europe (*). 

f) « En Chine... les livres... sont exempts de tous droits. Je 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 257 

J'ai aussi dit, au chapitre I", que les Chinois n'ajoutent 
aucune importance aux romans et aux pièces de théâtre; 
c'est a tel point que les auteurs n'y mettent pas géné- 
ralement leurs noms, et on ignore, par conséquent, de 
qui sont ces compositions. Ils disent que ce ne sont pas 
des livres; en effet, ces écrits ne trouvent point de place 
dans le catalogue de la bibliothèque impériale. 

Ils n'estiment en fait d'ouvrages que ceux de philoso- 
phie, de statistique, de géographie et d'histoire, quoiqu'ils 
regardent aussi comme utiles les manuels d'agriculture, 
de médecine, d'arts et métiers. Ils avaient une académie 
d'histoire 500 ans avant J.-C. (*). Un Chinois ne. com- 
prendrait rien a l'admiration qu'un Alexandre Dumas ou 
un Walter Scott excite en Europe. 

Dans la littérature, comme dans tout le reste, les Chi- 
nois ont pour principe de chercher toujours l'utile. Le 
grand empereur Kang-hi, reconnaissant qu'on manquait 
d'un bon dictionnaire, fit réunir dans son palais quatre- 



pcnse que le mandarin le plus extorqueur serait indigné à l'idée de 
prélever une taxe sur le grand moyen de répandre Tinstruclion pu- 
blique. » {The Chinese and their rebellions.) 

(*) « Les Shih lu (les Annales) ont leur origine dans les notes 
secrètes écrites journellement par le Kuo-shi-kwan, et qui sous 
forme de brochures sont déposées chaque mois dans «ne caisse en 
fer, inaccessible à qui que ce soit, même à l'auguste personne 
qu'elles concernent le plus, c'est-à-dire le Fils du ciel. 

« Le règne fini, la caisse est ouverte, et on fait un extrait des 
écrits qu'elle renferme. Nous avons déjà vu que ce travail demande 
quelquefois plusieurs années. Quand l'ouvrage est terminé, on en 
fait trois copies, une pour l'empereur régnant, une pour les archives 
de la famille impériale, et l'autre pour la bibliothèque nationale. 
Les politiques indigènes disent que la compilation de l'histoire du 
règne dernier a été un travail plus délicat et plus difficile qu'à 
l'ordinaire. En enregistrant les nombreux désastres et les erreurs 
du règne du père, il fallait ménager les sentiments religieux du 
fils. » (D' Macgowan's, Chinese sériai, 1866.) 



i:.8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

vingts dos principaux littérateurs de l'empire, et les y 
garda pendant sept ans que durèrent les travaux ; au bout 
de ce temps, il publia à ses frais un dictionnaire complet 
en 130 volumes, et en composa lui-même la préface, dans 
laquelle il consigna les noms de ces quatre-vingts littéra- 
teurs, en les remerciant de l'avoir aidé à mener à son 
terme une œuvre de cette importance. 

Ce monarque y dit qu'il a la satisfaction d'assurer que, 
malgré les immenses occupations de son vaste gouver- 
nement, il ne s'est point passé de jour où il n'ait consacré 
quelques moments à la confection du dictionnaire; aussi 
a-t-il toujours été nommé à juste titre : Le dictionnaire 
(le Kang-hi. Des faits aussi frappants n'ont pas besoin de 
commentaires; j'ajouterai seulement que l'empereur, qui 
se glorifiait de diriger la rédaction et la publication d'un 
ouvrage utile, n'aurait pas osé avouer qu'il avait perdu 
son temps à écrire un volume frivole. 

Chaque province, chaque département, chaque district 
a son histoire composée de plusieurs volumes, où sont 
mentionnés tous les hommes célèbres du pays, ses pro- 
duits naturels, son commerce, sa population et les impots 
qu'il paye. 

Tous les trois mois le gouvernement publie un alma- 
nach officiel, en 4 volumes, où sont inscrits tous les em- 
ployés civils et militaires, avec la désignation de leurs 
fonctions actuelles, et divers renseignements fort cu- 
rieux. 

Le gouvernement publie aussi un almanach annuel 
dans lequel on trouve le calendrier et l'indication des 
jours où doivent se faire toutes les opérations de l'a- 
griculture et de l'éducation des vers à soie, les phases 
de la lune, les éclipses, et beaucoup d'autres rensei- 
gnements. 

Outre ces almanachs périodiques, il existe le grand 
ouvrage intitulé : Statuts administratifs de l'empire, il- 
lustré d'environ quinze cents gravures sur bois. 11 con- 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 259 

tient les règlements de tous les ministères et bureaux 
publics, grands et petits. La dernière édition de cet ou- 
vrage, relié à l'européenne, forme 72 volumes petit 
in-folio. 

On trouve à Pékin l'académie impériale, appelée Han- 
lin, qui répond à l'Institut de France; seulement, elle a 
plus d'attributions. 

Il n'existe pas de censure pour les imprimés. Chacun 
publie ce qu'il désire, sans en demander la permission a 
personne. Dans les romans et dans les comédies, qu'on 
joue sur les théâtres, il est très-fréquent de voir des 
gens qui font des cadeaux aux mandarins, lesquels se 
laissent corrompre et vendent la justice. Ceci se trouve 
dans les pièces anciennes comme dans les modernes. 
Il est vrai que le redoutable journalisme n'y est pas 
connu. 

Le commandement en Chine est invariablement entre 
les mains des autorités civiles, circonstance qui suffit 
pour indiquer un degré de civilisation assez avancé, sur- 
tout si l'on considère que, pour arriver à ces postes, il 
faut travailler de longues années et passer par l'épreuve 
des concours, où il n'y a que le mérite qui l'emporte. 
Lorsque les Chinois, qui maintenant nous appellent bar- 
bares, parce qu'ils ne nous connaissent pas, viendront 
en Europe et y verront des nations entières gouvernées 
par les militaires, n'auront-ils pas raison de dire : «Après 
tout, il ne laisse pas que d'y avoir ici une certaine dose 
de barbarie. » 

Une autre preuve irrécusable de la civilisation de la 
Chine, c'est l'admirable tolérance qu'elle a toujours pro- 
fessée pour toutes les religions, tandis que plusieurs na- 
tions de l'Occident, qui se croient à la tête du progrès, 
comme la Suède, le Danemark, etc., se trouvent sur ce 
point dans un état très-arriéré. J'avoue que cela suffi- 
rait pour me faire aimer et respecter la race tartare et 
chinoise. « Pourquoi, disait Montesquieu, ne pas tolé- 



260 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

rcr les différentes religions, puisque Dieu lui-même les 
tolère?» 

Les considérations que je viens d'exposer, de même 
que colles que j'ai présentées dans le chapitre sur les 
doctrines des philosophes de la Chine, tendent naturelle- 
ment à démontrer que les habitants de cet empire ne 
sont ni sauvages ni même arriérés, comme le pensent 
ceux qui ne les connaissent pas; mais que, bien au con- 
traire, ils sont sur plusieurs points plus civilisés que 
nous. 

Le crâne des Mongols est très-bien organisé, leur angle 
facial est aussi ouvert que celui des Circassiens, et leur 
front est plus large ; d'où il résulte que le degré de ca- 
pacité des habitants de ces contrées est en général supé- 
rieur a celui des Européens. Quiconque a vécu un peu 
de temps en Chine a dû remarquer qu'on n'y trouve guère 
de sottes gens, et qu'au contraire les gens doués d'un 
esprit et d'une perspicacité supérieurs y sont nombreux. 
Personne ne saurait contester aujourd'hui l'admirable 
aptitude de ces peuples pour tout apprendre et tout 
imiter. 

On trouve par milliers des artisans de mérite capables 
d'exécuter avec perfection n'importe quel ouvrage en bois 
ou en métal, dès qu'on leur en donne le dessin ou l'expli- 
cation. Un homme de la trempe de Méhémet-Ali, l'avant- 
dernier vice-roi d'Egypte, construirait en Chine, en très- 
peu de temps, une flotte formidable. 

Cet empire a donc tous les éléments nécessaires pour 
devenir une puissance redoutable, car il possède un vaste 
et fertile territoire bien arrosé et bien cultivé, une im- 
mense population homogène, intelligente, et avancée 
dans les arts. 

Bien des gens croient les Chinois lâches et les regar- 
dent comme des ennemis méprisables, sans autre raison 
que le résultat des dernières campagnes. Ceux qui pen- 
sent ainsi pourraient bien se tronâper. Il ne saurait y 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 261 

avoir de militaires capables la où Ton a perdu l'habitude 
do la guerre, et telle est la situation où se trouve la 
Chine. 

Le prince San-ko-lin-sin , dans un mémoire adressé a 
l'empereur en 1858, a mis le doigt sur la plaie, en disant 
que la faiblesse de la Chine vient de ce que depuis des 
siècles on a méprisé l'art militaire, et qu'on n'a attaché 
de l'importance qu'a la littérature et aux mandarins civils. 
Il a prouvé qu'il comprenait parfaitement ce principe si 
connu depuis longtemps en Europe : Si vis paceynpara 
hélium. 

En effet Confucius, l'autorité sacrée en Chine, a dit : 
« La paix, fut-elle peu glorieuse, vaut mieux que la plus 
brillante victoire. ■» Et il n'y a pas de lettré qui n'honore 
ces paroles d'un de leurs philosophes, citées par M. A. Re- 
musat : « Ne rendez aux vainqueurs que des honneurs 
funèbres; accueillez-les avec des pleurs et des cris, en 
mémoire des homicides qu'ils ont commis, et que les 
monuments de leurs victoires soient environnés de tom- 
beaux. » Soun-tseu (dit M. G. Pauthier dans sa Chine mo- 
derne).^ le plus ancien auteur chinois sur l'art militaire, 
qu'il connaissait par expérience, ainsi qu'il le dit lui- 
même, avait de la guerre une opinion qui ne serait pas 
répudiée par les plus grands penseurs de notre époque : 

« Faire la guerre, disait-il, est en général quelque 
chose de mauvais en soi. La nécessité seule doit la faire 
entreprendre. Les combats, de quelque nature qu'ils 
soient, ont toujours quelque chose de funeste pour les 
vainqueurs eux-mêmes ; il ne faut les livrer que lorsqu'on 
ne peut pas faire autrement. » 

Ces idées pacifiques et humanitaires (bien que parais- 
sant en si grande contradiction avec les sanglantes révo- 
lutions actuelles) sont entrées dans l'esprit public de 
l'empire; mais elles n'ont pas changé la nature de ses 
habitants, et on trouverait de nombreux faits pour dé- 
montrer que les Chinois, loin d'être lâches, savent af- 

15. 



202 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

fronter la mort. Leur histoire fournit a chaque page des 
exemples d'héroïsme civil et militaire. 

On verra au chapitre IV que plus de quatre cents lettrés 
sacrifièrent héroïqueïiient leur vie pour s'opposer au 
système d'administration publique et a la conduite de 
l'empereur Tsin-chi-hoang-ti vis-a-vis de l'impératrice su 
mère. 

En 1640, un voleur de grand chemin, appelé Li-koung, 
s'étant emparé de Pékin, l'empereur Tchoung-ching sortit 
pour défendre son palais ; mais son cheval ayant été tué 
sous lui, il se vit abandonné de tout le monde et rentra 
seul dans ses appartements. Il frappa de son sabre sa 
fille, jeune personne déjà nubile, dans l'intention de la 
tuer, mais il ne fit que lui couper uy poignet; puis il alla 
dans un jardin, se fit une blessure au bras gauche, et 
avec le sang qui en jaillit écrivit au bas de sa tunique (*) : 
« Salut au nouvel empereur Li-koung ; ne fais pas de mal 
a mon peuple 1 » Après cela il se pendit à un arbre avec sa 
ceinture. Un grand nombre de personnages de l'empire 
imitèrent son exemple; les uns se pendirent, d'autres se 
coupèrent la gorge ou se jetèrent dans des puits, bien 
que Li-koung eût fait afficher un décret où il promettait 
de confirmer dans leurs emplois et leurs dignités tous les 
mandarins qui voudraient le reconnaître. 

A la prise de Ching-kiang par les Anglais, en 1841, le 
nombre des suicides fut immense, comme je le relate 
ailleurs, et les mêmes faits se reproduisirent, quoiqu en 
moins grand nombre, à Ta-kou, en 1860. 

On peut avoir vu dans un autre chapitre le sang-froid 
avec lequel les veuves se suicident quelquefois. 

En 1854, le rebelle Heng-soun se sauva de la ville de 



(*) Les empereurs n'écrivent qu'avec de l'encre rouge. Les Chi- 
nois se servent d'un pinceau pour écrire; mais il est probable que, 
dans cette occasion, le malheureux monarque se servit de son 
doigt. Les lettres chinoises sont formées par des traits droits. 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 263 

Go-sua (dans la province de Canton) prise par les Impé- 
riaux. La femme de ce chef n'ayant pu fuir, quand elle 
vit les soldats entrer dans sa maison, elle s'entoura de 
ses enfants, mit le feu à un baril de poudre qu'elle avait 
d'avance placé dans une chambre, et sauta en l'air avec 
toute sa famille et la maison. 

Un général, nommé Ou-san-koui, défendait une place 
forte dans la province de Lea-tong. Li-koung, déjà maître 
de Pékin, alla l'assiéger, le somma de rendre la forte- 
resse, et fit amener au pied des murs le malheureux père 
de Ou-san-koui, menaçant celui-ci de faire mourir le 
vieillard dans les supplices s'il ne se soumettait pas sur- 
le-champ. Ceux qui ont une idée du respect des Chi- 
nois envers leurs parents comprendront la terrible situa- 
tion où dut se trouver Ou-san-koui. Il s'agenouilla sur le 
rempart, et dit à son père de lui pardonner s'il ne pouvait 
pas lui sauver la vie, mais que cette vie serait une honte 
pour l'un comme pour l'autre s'ils la conservaient aux 
dépens de la patrie. Le père lui répondit de faire son de- 
voir et de laisser ses bourreaux exécuter leurs menaces; 
que pour lui, il mourait content d'avoir un fils animé de 
si nobles sentiments. En effet, ce malheureux vieillard 
endura une mort lente et cruelle (*). Ce trait laisse bien 
loin derrière lui celui de Guzman el Bueno, si célébré par 
les poètes espagnols. 

Dans les premiers temps delà domination espagnole aux 
îles Philippines, un pirate chinois nommé Li-mahon, qui 
commandait quatre-vingt-dix grandes jonques, y débar- 
qua un corps de six cents hommes et attaqua la citadelle, 
qui était défendue par une bonne artillerie. N'ayant pu 



{*] « Cette belle et héroïque conduite est encore, depuis plus de 
deux cents ans, chantée par les poètes, célébrée sur tous les 
théâtres. Il n'est pas en Chine de pauvre village où les paysans 
ignorent le nom de Ou-san-koui. » {Le Christianisme en Chine, 
par M. Hue, tome II.) 



261 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

escalader les murs de la forteresse le premier jour, ils 
revinrent le lendemain et ne se désistèrent de leur entre- 
prise que lorsqu'ils eurent laissé deux cents morts sous 
les remparts de la citadelle. 

Plus tard, un autre pirate, appelé Coxinga, attaqua les 
Hollandais dans l'île Formose, fit rendre le fort de Zé- 
lande défendu par deux mille soldats européens^ et expul- 
sa les conquérants de l'île. On envoya de Java deux 
grandes expéditions pour reprendre l'île, mais sans succès. 

Maintes fois les Chinois ont donné des preuves d'intré- 
pidité et de sang-froid. On pourrait citer a ce propos le 
dernier empereur Tao-kouang. Un soir qu'il revenait de 
la chasse, il se trouva qu'une conspiration avait éclaté et 
que le palais impérial était au pouvoir des rebelles. L'em- 
pereur régnant Kia-king, son père, s'était enfermé avec 
sa famille et quelques serviteurs dévoués dans un ap- 
partement intérieur. Tao-kouang, profitant de ce qu'il 
avait un fusil de chasse, se mêla aux conspirateurs comme 
s'il eût été un des leurs, et se fit montrer le chef du com- 
plot; il court à lui et d'un coup tiré à bout portant, il l'é- 
tend roide mort. Cet événement met le désarroi parmi 
les conspirateurs et cause leur défaite. En récompense 
d'un tel service , Tao-kouang fut élu pour succéder à son 
père sur le trône, bien qu'il ne fût que son cinquième fils. 

J'ai déjà dit au premier chapitre que, lorsque les pa- 
rents d'un condamné à mort peuvent payer seulement la 
faible somme de cinq cents francs, ils trouvent un rem- 
plaçant malheureux qui, pour donner cet argent a sa 
famille, consent a mourir a la place du coupable (*). 



f ) « C'est au milieu des souffrances, lors des exécutions, qu'on 
peut le mieux apprécier le caractère chinois. Les victimes sont 
transportées, pieds et mains liés, dans des paniers, jetées à la place 
sanglante des derniers suppliciés, puis serrées à genoux sur une 
longue file, et en cinq minutes cent corps décapités nagent dans 
leur sang. On n'entend ni un murmure ni un gémissement, bien 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 265 

Dans ces dernières années, les Chinois ont donné 
aussi plusieurs preuves de bravoure. Pendant les guerres 
de 1840, 4858 et 1860 nous en avons vu quelques-unes. 

En 1849, en face d'un détachement d'artillerie et d'une 
pièce de canon, six ou sept hommes attaquèrent le gou- 
verneur de Macao et son aide de camp, les renversèrent 
de cheval, tuèrent le gouverneur et blessèrent le se- 
cond, qu'ils laissèrent ensuite échapper. Après cet évé- 
nement, les Portugais prirent d'assaut le fort de Pasag- 
lian, et les soldats chinois s'enfuirent; mais un d'entre 
eux resta seul pour défendre les remparts , où, la moitié 
du corps en dehors, il portait des coups furieux a ceux 
qui montaient, jusqu'à ce qu'il fut tué. C'est le brave chef 
des Portugais lui-même qui m'a raconté ce fait, en ajou- 
tant : « Je crois qu'il était fou. » 

En 1850, une jonque de pirates fut atteinte par un brick 
de guerre anglais. Lorsque les pirates comprirent qu'il 
n'y avait pas de défense possible, ils descendirent tous 
dans la cale en fermant les écoutilles. Les Anglais, 
croyant qu'ils se rendaient et qu'ils se cachaient par peur, 



qu'aucune d'elles ne soit bâillonnée 

« Après l'échec des rebelles dans la province de Canton, les 
mandarins firent ériger en différents lieux des pavillons pourvus 
de tout ce qui convient à des gens qui veulent se suicider, suivant 
le goût particulier de chacun. Ceux qui avaient pris part à la ré- 
bellion étaient invités à se détruire, afin d'avoir le privilège d'être 
enterrés par leurs amis, ce qui ne serait pas permis s'ils étaient 
pris et décapités, alors même que lesdits amis pourraient les re- 
trouver dans la masse de corps sans têtes qui couvrent le champ 
du supplice, après un de ces exemples cruels de la vengeance des 
mandarins. Le suicide est le recours ordinaire d'un infortuné gé- 
néral après une défaite. L'histoire de la première guerre des An- 
glais en Chine le prouve trop clairement. On trouva des puits 
remplis de familles entières qui s'y étaient noyées; beaucoup de 
gens même se noyèrent sous les yeux des soldats. » {Twelve years 
in Chinay par John Scarth). 



266 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

sautèrent sur la jonque; mais les pirates alors mirent le 
feu aux poudres, et le bateau sauta. Un officier anglais et 
plusieurs matelots furent tués ou blessés dans cette 
affaire. Un fait analogue se passa, en 1847, sur la bar- 
que péruvienne Carmen. Des émigrants chinois qui s'y 
trouvaient, s'étant soulevés et se voyant vaincus, mirent 
le feu au navire. 

On a vu dernièrement des Chinois s'exposer à une 
mort presque certaine, en allant attacher des brûlots aux 
vaisseaux de guerre anglais. Un journal de Hong-kong 
disait en décembre 1856 : Thèse desperadoes hâve been 
shot like dogs (ces furieux ont été fusillés comme des 
chiens). Le fameux Grec Canaris n'en fit pas davantage 
pour acquérir tant de célébrité en Europe ; lui-même m'a 
raconté la manière dont il allait mettre le feu a la flotte 
turque, et certes, si l'on a égard a la différence qui 
existe entre les vaisseaux de guerre turcs et les navires 
anglais, surtout les navires a vapeur, on reconnaîtra que 
le danger qu'il courait n'égalait pas de beaucoup celui 
auquel s'exposaient les Chinois. 

Tout le monde se souvient encore de la hardiesse avec 
laquelle ils se sont emparés , au commencement de 1857, 
de deux vapeurs de guerre, le Thistle et le Queen, l'un 
portugais et l'autre anglais. Le Mee-See a été aussi saisi, 
au mois d'avril dernier, par des pirates embarqués à bord 
de ce steamer. 

La flotte anglaise eut trois rencontres dans les derniers 
jours de mai et le 1*' juin 1857 avec les jonques chinoises. 
L'amiral sir Michel Seymour, dans son rapport officiel sur 
la dernière de ces rencontres, s'exprimait ainsi : « Cet 
engagement ouvre une nouvelle ère dans la guerre de 
Chine; les Chinois se sont défendus avec beaucoup d'ha- 
bileté et de courage. » Le contre-amiral Keppell écrivit 
qu'il était difficile de .se trouver nulle part dans un com- 
bat plus chaud. 

Durant la dernière guerre de 1860, les Anglais ont or- 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 267 

ganisé un corps d'hommes de peine (roulis), pour porter 
des vivres, bagages, etc. Ces hommes ont du s'exposer 
constamment au feu, et ce sont eux qui ont posé contre 
les remparts les échelles pour les assauts. A la prise du 
fort de Ta-kou, les pontons ayant été trouvés trop lourds, 
quelques-uns de ces hommes entrèrent jusqu'au cou 
dans l'eau du fossé : ils se placèrent a des distances con- 
venables les uns des autres, et mirent des échelles ho- 
'rizontalement sur leurs épaules. Les Français passèrent 
sur les échelles comme sur un pont. Quoique plusieurs 
de ces hommes salariés contre leur propre pays aient 
été tués par les boulets des Impériaux , aucun d'eux n'a 
jamais bronché. Tous les Européens qui les ont vus au 
feu ont été convaincus qu'on peut faire avec les Chinois 
d'excellentes troupes. 

Les Chinois sont vains et orgueilleux chaque fois qu'ils 
se trouvent en présence des Européens; cela provient de 
la grandeur colossale de leur patrie. Or l'orgueil est un 
sentiment très-propre a faire de bons soldats. Ils sont 
également sobres et dociles, qualités précieuses pour la 
bonne discipline. 

Ceux qui se vouent a la navigation deviennent très- 
braves. Bien que la mer de la Chine soit probablement la 
plus mauvaise du monde, et que leurs moyens de navi- 
guer laissent encore beaucoup a désirer, ils s'élancent a 
de grandes distances. Les premiers Européens qui arrivè- 
rent aux Philippines, à Bornéo et au détroit de Malacca, 
y trouvèrent déjà établi le commerce des jonques chi- 
noises. 

Je me suis proposé de démontrer dans ce chapitre que 
les Chinois ne sont pas des hommes a mépriser. Il est 
trop général parmi nous de les considérer comme des 
gens sans aucun principe honnête ou généreux ; guidés 
dans les transactions de la vie seulement par l'égoïsme 
et l'ambition, et toujours prêts à tromper s'ils en trouvent 



2G8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

l'occasion, étant tout à la fois sanguinaires et lâches. 
Je vais traduire, a l'adresse des personnes qui pensent 
ainsi , les pages suivantes du livre : Douze années en 
Chine^ par J. Scarth. Les faits mentionnes sont connus 
de tous ceux qui ont resté quelque temps dans cet em- 
pire. 

« J'ai été, maintes et maintes fois, témoin de circon- 
stances où il y avait des motifs fondés pour croire que la 
fraude ne serait pas découverte; cependant ils passèrent 
par cette épreuve avec la plus complète honnêteté... 

« A Canton, les cotes des compradores (majordomes) 
pour l'or et l'argent, sur lesquels il se fait d'immenses 
affaires, sont à peine soumises a quelque contrôle ; et 
cependant, chez des banquiers et dans plusieurs mai- 
sons, ce sont eux qui effectuent presque tous les achats. 
Us expédient l'argent, et je n'ai jamais connu un seul 
exemple où les poids ou les sommes se soient trouvés 
inexacts avec intention, bien qu'ils l'empaquètent, le ca- 
chètent et souvent l'embarquent sans qu'aucun des étran- 
gers appartenant a l'établissement soit présent. Il arrive 
parfois que l'on renvoie quelques dollars un peu faibles, 
mais les sommes sont presque toujours exactes. De l'ar- 
gent est reçu en sommes immenses ; on le compte ou 
on le pèse; rarement on trouve un déficit sur la quan- 
tité qui doit être reçue, et, s'il y a une erreur, on recon- 
naît généralement qu'elle provient de la part de l'expé- 
diteur. 

« De l'argenterie reste sur la table devant les domes- 
tiques presque toute la journée ; il peut y avoir une nom- 
breuse société avec beaucoup de domestiques du dehors, 
attendu que chaque invité amène le sien, et il est bien 
rare cependant qu'aucun objet se perde. 

« C'est devenu depuis peu une habitude à Chang-hai 
et a Fou-tchaou , et jusqu'à un certain degré à Canton 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 269 

aussi, de confier de très-fortes sommes d'argent à des 
Chinois pour l'achat du thé et de la soie a Tintérieur. 

« L'argent est perdu de vue durant des mois dans un 
pays où un étranger ne pourrait aller; cependant, telle 
est l'honnêteté des Chinois, qu'il y a peu d'exemples que 
l'homme à qui on l'avait confié se soit esquivé. D'autres 
auront pu le lui voler ; et Ton connaît des cas où l'argent 
a été déposé en mains sûres pendant la route, par crainte 
des voleurs que Ton savait infester la localité, jusqu'à ce 
que le transit en pût être assuré. Je sais une circonstance 
où une forte somme avait été envoyée vers les districts à 
thé, près de Fou-tchaou, en différentes espèces de mon- 
naie. On reconnut qu'une partie de cet argent n'aurait pas 
cours sans un fort escompte; la partie principale en fut 
laissée dans le pays, et l'on renvoya un homme avec 
8,000 dollars, pour les faire changer et revenir avec l'ar- 
gent qui convenait aux marchands de thé. On envoie 
même de l'opium dans le haut pays pour le vendre; il va 
souvent a Fou-tchaou au compte des étrangers : voici 
une bonne occasion pour la fraude, car l'article passe par 
les mains d'hommes que nous devrions appeler des 
fraudeurs ; il doit être vendu secrètement, et dans un 
pays où nous ne pouvons pas aller. Il faut qu'il y ait une 
grande honnêteté, et que le moyen ait réussi , car cela 
dure depuis des années, je crois, sans perte de la mar- 
chandise ni aucune fraude dans les prix. On y envoie 
beaucoup de marchandises; une maison a même établi une 
sorte d'agence à Fou-tchaou, pour la vente des produits 
de Manchester. On se préoccupe si peu du risque à cou- 
rir par manque d'honnêteté que, sur l'argent envoyé dans 
les districts 'a soie pour compte des commettants, le prix 
de l'assurance n'a été quelquefois que de 2 1/2 p. 100. Il 
y a un certain degré de sûreté dans l'honnêteté reconnue 
du Chinois par les mains duquel l'affaire est dirigée, mais 
on ne doit pas attendre qu'il soit en tous cas responsable 
du vol. 11 y a certainement d'immenses risques quand 



270 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

l'argent arrive dans les districts où sont les rebelles. 
L'anarchie a un libre cours, et les vagabonds de l'endroit 
profitent largement de la chute des autorités locales. 
Nous trouvons qu'on s'en plaint dans une des proclama- 
tions des insurgés. Il y avait de fortes sommes pour le 
compte des étrangers dans le district a thé de Ho-How 
lorsque les rebelles l'occupaient, mais les pertes furent 
légères, s'il y en eut. 

a Sur une affaire de cinq ou six cents caisses de thé 
acheté à Canton, on en examinait rarement plus d'une 
sur cent avec soin. Le thé part pour l'Angleterre, les 
quelques caisses ouvertes ayant servi à juger du tout, et 
à moins d'accidents dans le voyage ou de négligence dans 
l'emmagasinage, on trouve que la totalité a été fidèlement 
emballée. De temps en temps une caisse aura été pillée 
et remplie d'ordures, mais si l'on considère la quantité 
de thé qui s'expédie de la Chine, ces cas sont rares lorsque 
le thé a été acheté au vrai marchand de Canton. Il y a 
peu d'articles où une fraude en règle pourrait être mieux 
dissimulée que sur le thé, sur les thés parfumés surtout, 
quand le nombre de caisses est considérable pour un 
seul achat, et que les manipulations pour parfumer le 
thé en forment la partie la plus dispendieuse. 

« On voit souvent une centaine de sales pauvres diables 
emballer pour une valeur peut-être de 10,000 ou 20,000 
livres sterling de soie, dont chaque livre pesant vaut en- 
viron les gages d'un mois des coulis a l'air misérable qui 
la manient; il est rare cependant qu'il y ait un embal- 
lage inexact ou un vol 

« Dans toutes les villes de la Chine on peut rencontrer 
une file de coulis qui courent par les rues en portant 
des charges d'argent ; on n'aperçoit pas un seul officier 
de police, si ce n'est peut-être aux portes ou en temps de 
trouble 

« L'argent et les objets de valeur sont exposés à la vue 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 271 

d'une manière qu'on ne se figurerait jamais en Angle- 
terre; et la ressemblance d'habillement, le peu de largeur 
des rues en Chine et la foule qui les encombre, tout tend 
a faciliter la fuite d'un voleur 

<i Dans les ventes faites aux Chinois, il est rare qu'au- 
cun engagement par écrit soit passé entre le Chinois et 
l'étranger. La négociation est inscrite sur le livre de l'é- 
tranger et tout est terminé. Les marchandises peuvent 
n'être livrées ou payées que quelque temps après, mais je 
ne me rappelle pas un exemple où les prix aient été con- 
testés, alors même qu'il y avait baisse sur la place. Il en 
est de même pour les achats, bien que quelquefois les 
petits commerçants de Chang-haï soient sommés de mon- 
trer un écrit qui prouve qu'ils ont pouvoir de vendre les 
marchandises. 

« La juridiction des consuls ne connaît jamais des af- 
faires d'opium. 11 s'en vend pour des millions de dollars 
dans une année ; et quoiqu'il soit contraire a la règle gé- 
nérale de livrer l'opium avant que les espèces soient 
comptées, il arrive fréquemment, surtout parmi les mar- 
chands indiens, que l'on accorde du crédit; néanmoins 
les payements se font presque toujours exactement, bien 
qu'aucune poursuite ne puisse être exercée légalement 
contre les Chinois. 

« Ce sujet pourrait être indéfiniment prolongé, mais 
ce qui précède montrera qu'en ce qui concerne l'honnê- 
teté, les Chinois ne méritent pas la mauvaise réputation 
qu'on leur attribue généralement. Je doute très-fort que 
les respectables colons de Melbourne ou les citoyens de 
San Francisco puissent soutenir la comparaison avec les 
Chinois pour la droiture dans leurs affaires, et cependant 
ils font leurs efforts pour les chasser de leur voisinage, 
comme si leur présence était une souillure. 

« La plus grande partie des masses énormes d'or en- 
voyées dans rinde chaque année, est garantie par un 
essai particulier; et quoique la fraude sur cet article put 



272 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES, 

être aisément pratiquée sans beaucoup de crainte d'être 
découvert, si l'on n'altérait que légèrement la qualité, il 
est vraiment rare qu un acte de ce genre soit essayé. Il y 
a eu beaucoup de tentatives évidentes d'une pareille 
fraude dans les premiers envois de poudre d'or expédiés 
de la Californie 

« Je fus heureux de voir s'échapper quelques-uns des 
rebelles (*). Le dévouement extrême que plusieurs mon- 
trèrent à leurs chefs et a leur cause, en bravant les plus 
grands dangers et en faisant des sacrifices incroyables, 
prouve, en dépit de tout ce que leur vie antérieure aurait 
pu faire attendre, une bonté de cœur et une sincérité de 
reconnaissance qui supporteraient la comparaison avec 
les qualités-semblables chez les peuples les plus civi- 
lisés. 

« C'était aussi un spectacle très-agréable que de voir 
Tempressement de quelques Chinois, qui n'avaient eu 
aucuns rapports avec les rebelles, pour essayer de mettre 
a l'abri ceux qu'on s'efforçait de sauver. Les habitants de 
Chang-haï,Ningpo,Foukien et Canton, qui eurent des oc- 
casions de mettre des rebelles dans la peine, et par la 
d'être bien récompensés, furent aussi fidèles à la cause 
de l'humanité et de la charité envers ces malheureux 
que s'ils eussent été eux-mêmes des rebelles. 

« Il n'y avait aucun bon chef d'un certain rang pour les 
commander. Leurs amis étrangers cherchaient souvent 
plus leur propre avantage que celui des rebelles; mais je 
doute fort que des hommes d'une pareille classe, portant 
les armes contre l'autorité légitime, dans tout autre pays, 
se fussent conduits aussi bien, et eussent maintenu Tor- 
dre comme le firent les rebelles de Chang-hai, lesquels, 
pendant la durée du siège, déployèrent des qualités qui 



(*) M. Scarth parle ici des rebelles qui occupèrent Chang-hai du 
7 septembre 1854 au 17 février J855. 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 275 

montrent qu'il leur manquait seulement de bons chcls 
pour devenir des soldats de premier ordre. » 

Voici ce que dit M. W. Lockart sur quelques établisse- 
ments de bienfaisance existants a Chang-hai. Dans toutes 
les villes de l'empire on trouve plus ou moins dépareilles 
institutions philanthropiques : 

a Le Tung-jin-tang, ou Conseil de la bienfaisance unie ^ 
a ses bureaux dans la ville, où le comité et les directeurs 
se réunissent pour la conduite des affaires. Il a aussi un 
vaste cimetière où les pauvres sont enterrés juste en de- 
hors de la porte du Sud, et où, a certaines conditions, on 
fournit des bières à ceux qui n'ont pas les moyens d'en 
acheter pour leurs parents décédés. Cette institution 
fournit encore des bières à crédit ; une certaine somme 
est fixée en livrant l'article, et le prix de la bière est 
payé par versements mensuels. L'honneur des parties 
est considéré comme une suffisante garantie du paye- 
ment. 

« Les fonctionnaires publics distribuent, tous les mois, 
de l'argent aux pauvres, particulièrement aux veuves qui 
ont de la famille : il y a aussi un hôpital, ou maison de 
charité, en dehors de la porte du Nord, pour les vieil- 
lards et les infirmes qui n" ont pas de parents pour les 
soutenir, et qui sont admis sur la recommandation des 
souscripteurs a l'institution. 

« L'hôpital des enfants trouvés est encore un établisse- 
ment de bienfaisance de Chang-haï, qui est entretenu au 
moyen de souscriptions 

« La Société humaine, ou Kew-ting-keuh (établisse- 
ment pour sauver la vie), est située sur le bord de la ri- 
vière, en dehors de la grande porte, a l'est de la ville. Le 
but qu'elle se propose est suffisamment exprimé par le 
nom qu'elle porte. Lorsque des personnes tombent par- 
dessus le bord des jonques dans la rivière, des bateaux 



274 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

vont à leurs secours. Les corps recueillis sont portés a 
l'institution, où l'on s'efforce de les ranimer; mais, d'a- 
près les rapports, il semblerait que le principal devoir 
du surveillant est de fournir des bières. Ceci se fait 
également aux frais de la Société, qui, de même que 
le Tung-jin-tang, est soutenue par des souscriptions pu- 
bliques 

« Des personnes riches, par une souscription collective, 
et quelquefois même entièrement à leurs frais, fournis- 
sent, durant les chaleurs de l'été, de vastes seaux ou jar- 
res remplis d'un thé faible pour servir de rafraîchisse- 
ment au public. Ces jarres, avec une tasse flottant a la 
surface, sont placées sous un petit hangar en nattes dans 
les rues passantes, sur les principales routes conduisant 
aux villes, ou dans tout lieu fréquenté par un grand 
nombre de coulis (portefaix). Tous venants sont invités 
à en prendre leur part, un avis indiquant que le thé est 
préparé pour le rafraîchissement des ouvriers et des voya- 
geurs fatigués et altérés. On peut généralement voir un 
rassemblement autour du banc sur lequel est posée la 
jarre, tandis que les voyageurs, accablés par la chaleur et 
couverts de poussière, se reposent à l'ombre de la natte, 
tous se régalant de leur tasse de thé sans bourse délier. 
On considère comme une chose tout a fait méritoire l'é- 
tablissement d'un de ces abris où les pauvres viennent 
boire du thé...** 

« Sur les routes qui conduisent au sommet des collines 
et à travers des défilés de montagnes, sont construits des 
pavillons en pierre avec des bancs tout à l'entour, où 
l'on fournit gratis du thé à ceux qui en désirent..... » 

Mon opinion est que le céleste Empire renferme en soi- 
même tous les éléments nécessaires pour devenir une 
nation plus que colossale. Prétendre que ses habitants 
sont lâches et impropres à la guerre, c'est une banalité 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 275 

que répètent les gens qui n'ont aucune idée de la Chine 
et de son histoire. 

Pour devenir forts dans la guerre, les Chinois ont be- 
soin d'imiter ces Européens qu'ils méprisent et qu'ils 
appellent barbares. Mais cela sera une humiliation a 
laquelle les grands de Pékin se soumettront avec beau- 
coup de répugnance. Cependant la nécessité a bien de la 
force; les faits ne manquent pas pour prouver qu'un 
changement dans leurs idées et dans leur politique n'est 
guère éloigné. 

On lira, dans le chapitre consacré a Confucius, qu'un 
premier ministre, il y a deux mille ans, s'écarta de l'anti- 
quité et de la routine, sans s'y voir contraint par aucune 
nécessité; et que son souverain, loin de l'entraver, l'en- 
couragea et l'aida dans l'exécution des réformes. On y 
verra que, même de nos jours, un autre ministre delà cou- 
ronne, Rishen, aurait voulu organiser la guerre a la fa- 
çon de l'Europe, et avoir des bateaux à vapeur, des fusils 
à percussion, des régiments disciplinés et de l'artillerie 
moderne. 

Les faits sont la pour prouver que l'adoption des idées 
de progrès n'est pas improbable ; bien au contraire, tôt ou 
tard elles seront mises en pratique. Lorsque le dernier 
monarque de la dynastie Mi?îg se vit menacé par les Tar- 
tares, il obtint que les missionnaires catholiques fondis- 
sent pour lui des canons et des mortiers à la manière des 
Européens. 

Pendant la guerre de 1840, s'étant convaincus de l'infé- 
riorité de leur jonques pour naviguer, ils placèrent, sur 
quelques-unes, des mâtures à la manière d'Europe. Ayant 
remarqué plus tard que cela n'était pas suffisant, ils 
achetèrent trois ou quatre bâtiments marchands et les 
armèrent de canons de gros calibre; mais l'expérience 
vint encore leur prouver que ces navires étaient impro- 
pres a faire la guerre; c'est alors qu'ils songèrent à con- 
struire de vrais navires de guerre. Un jeune homme de 



276 LA CHINE Et LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

vingt-deux ans, qui avait travaillé chez un maître char- 
pentier de marine des États-Unis, construisit une frégate 
de cinquante canons en bois de camphrier, d'après le mo- 
dèle de celles d'Europe. Le seul changement qu'il y fit, 
ce fut de rabaisser la hauteur de la quille pour qu'elle exi- 
geât moins d'eau et pût naviguer sur les rivières et passer 
les barres ; en même temps, afin qu'elle pût porter toutes 
les voiles, il lui donna plus de largeur. Les sabords étaient 
plus petits qu'ils n'auraient dû être, non par la faute du 
constructeur, mais par celle du vice-roi de Canton, qui 
craignait que la frégate ne fût trop exposée aux boulets 
ennemis. J'allai à bord de cette frégate, et j'ai entendu 
des Européens compétents en faire l'éloge. Elle fut con- 
struite lorsqu'on tirait les derniers coups de canon de la 
guerre, de sorte qu'elle ne fut pas armée. On m'assura 
qu'on avait donné l'ordre de construire cinquante frégates 
pareilles à celle-là; la paix les fit contremander. Ce na- 
vire complet, mais sans canons, revint à 60,000 dollars. 

Les Chinois essayèrent aussi en deux ou trois endroits 
de construire des bâtiments munis de roues à bras, pour 
imiter les bateaux à vapeur. Un missionnaire m'a rap- 
porté qu'il se trouvait au grand port de Han-kôu, dans la 
capitale de la province de Hou-pé, lorsqu'on y construisit 
quatre énormes jonques de guerre avec des roues qu'on 
voulait faire mouvoir à force de bras. Le jour qu'on lança 
ces barques à l'eau, en présence de milliers de specta- 
teurs, les roues ne servirent a rien, et le courant entraîna 
les jonques. L'immense multitude qui était accourue pour 
les voir poussa de grands éclats de rire et se moqua beau- 
coup du directeur du chantier et des mandarins. Plus 
tard un Chinois, qui avait été chauffeur aux États-Unis, 
offrit de construire à Canton un vapeur en règle ; il se 
mit à l'œuvre, et fit en effet une machine à vapeur com- 
plète ; mais lorsqu'on voulut la mettre en mouvement, 
elle ne bougea pas. 

Vers le temps où se termina la guerre de 1840, le vice- 



" AVANTAGES DU F*RACTlONNEMENT DE LA CHINE. 577 

consul de France a Canton, M. Chalais, avait fait un con- 
trat avec un négociant hong, en vertu duquel M. Chalais 
devait recevoir 100,000 dollars pour acheter en Europe 
et conduire en Chine des canons a la Paixhans. Cela avait 
été organisé, avec l'approbation du ministre M. Guizot, 
par un agent de Louis-Philippe, nommé Dubois de Jans- 
signy. 

Les mandarins de Chang-haï, après la guerre de 1840, 
firent construire des gabares pareilles à celles des Portu- 
gais, les armèrent de canons et les firent monter par des 
matelots de Manille. 

Plus tard, lorsque Hung-seu-tsuen prit Nankin, ils 
achetèrent quatre navires anglais et américains, qu'ils 
firent monter par des Européens; en sorte qu'il y avait 
dans la flotte impériale une division composée de quatre 
grands bâtiments européens et treize petits. Ces petits 
bâtiments étaient des gabares {lorchas) portugaises. 

En 1860 le gouverneur de Chang-haï est parvenu a or- 
ganiser un bataillon de quatre cents Manillois auxquels 
on paye deux cents et quelques francs par mois, comman- 
dés par l'Américain Ward. Ils se sont battus contre les 
Tae-pings. 

Une compagnie de négociants de Ning-po a acheté 
depuis quelques années trois bateaux a vapeur armés et 
montés par des Européens, pour protéger leurs embarca- 
tions contre les pirates. 

Enfin, comme conséquence des hostilités qui eurent lieu 
a Canton, en décembre 1856, le gouvernement de Pékin 
envoya un délégué spécial a Tien-tsin (qui peut être re- 
gardé comme le port de cette capitale) avec la mission 
d'acheter des canons étrangers. Le rapport que ce délégué 
adressa au gouvernement fut publié dans la Gazette de 
Pékin du 28 octobre 1856. Voici un extrait de ce docu- 
ment : 

« Wuliga, esclave de Sa Majesté Impériale, chef du der- 

16 



^78 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

nier département a Chang-lù, honoré du titre de commis- 
saire des finances, adresse humblement au trône cet ex- 
posé relatif à l'achat de canons étrangers avec les fonds 
provenant des contributions levées à cet effet.... 

« Avant de prendre congé du trône et de sortir de Pékin, 
j'ai reçu de l'empereur l'ordre verbal suivant : « En arri- 
vant à Tien-tsin, tâche d'acheter des canons étrangers et 
appréte-les pour le service. » Ayant cet ordre présent à 
mon esprit, dès mon arrivée, conjointement avec Tuh- 
shih-hie, major général en activité a Tien-tsin, et le co- 
lonel Puh-nien-cha, j'ordonnai au capitaine Chang-ping- 
toh, faisant fonctions de colonel a Takou, près Tien-tsin, 
et a deux de ses subordonnés, d'aller visiter les navires 
qui venant de la mer entreraient dans le port, d'en exa- 
miner l'armement, et d'acheter les canons étrangers qui 
pourraient se trouver a leur bord 

« Kiluning et d'autres employés sous mes ordres ont 
rendu compte de l'achat de trente canons étrangers, ce 
qui fait, avec ceux que je me suis procurés moi-même, 
trente-quatre, qui ont été éprouvés l'un après l'autre par 
eux et par les autres officiers de Tien-tsin, sur le terrain 
des manœuvres, et ont tous été reconnus pour être exces- 
sivement bien conditionnés et forts, et avoir une grande 
portée 

« On rapporte que les Barbares défendent la vente des 
canons, et ont établi des lois très-sévères sur ce point, de 
sorte que ce n'est pas chose facile de s'en procurer, ce qui 
en rend le prix exorbitant. Par ces causes les vaisseaux 
marchands de Canton et de Fou-kien ayant acheté des ca- 
nons, en vue seulement de leur propre sûreté, ne sont 
point disposés a les vendre. Et ce ne fut qu'après que les 
marchands eurent été réunis et fortement pressés par moi 
qu'ils se décidèrent à la vente. Ils ont argué que le coût 
Originel des canons étrangers était élevé , qu'ils en 
avaient besoin pour leur usage du moment, qu'ils étaient 
indispensables à la défense de leurs navires, et que s'ils 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 2T9 

étaient achetés par des officiers ou des particuliers, il leur 
faudrait en donner un prix fort considérable. Ceux que 
nous venons d'acquérir n'ont pas été achetés à tant par 
catiy (au poids), mais bien à tant par canon, un fort 
bénéfice calculé à tant pour 100 ayant été alloué comme 
fret, en addition à leur coiit originel, 21,250 sapèques par 
catty» » 

En 1858, le vice-roi de Canton, Yè, ne put défendre cette 
ville et se laissa faire prisonnier. Il était entêté et anti- 
européen, s'il en fut jamais. En route pour Calcutta, où 
on l'envoya, il causait avec les Anglais sur les événe- 
ments passés; il soutenait qu'il avait tout préparé pour 
la défense et qu'il avait de bonnes troupes. « Mais, dit-il, 
vos canons sont plus grands et vos armes sont meilleures 
que les nôtres : il n'y a pas moyen de lutter contre cela.» 
Si ce haut mandarin était revenu au pouvoir, aurait-il 
manqué de faire des efforts pour mettre les troupes chi- 
noises au niveau des européennes? 

On m'objectera qu'il ne suffirait pas aux Chinois d'a- 
cheter ou de fabriquer des canons rayés, ou des fusils a 
percussion, mais qu'il leur faudrait, de plus, avoir à leur 
service des Européens pour leur apprendre a maniérées 
armes et les former à la tactique militaire d'Europe. Sans 
doute, mais ce ne serait pas une chose absolument nou- 
velle. 

Une grande partie des faveurs que le P. Schall et d'au- 
tres missionnaires catholiques obtinrent a Pékin fut le 
résultat des leçons qu'ils y donnèrent pour fondre des 
canons, régler le calendrier et dresser des cartes. 

Au commencement du xvii*" siècle, les Chinois, étant 
en guerre avec les Tartares-Mandchoux, demandèrent 
laide des Portugais de Macao. Ceux-ci leur envoyè- 
rent deux cents soldats, qui partirent pour Pékin, où ils 
furent très-fètés. Le P. Alvarez Semedo fait la description 
de leur entrée dans la capitale de l'empire. Les Chinois 



280 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

ayant justement a cette époque remporté une victoire, 
qui eut pour effet de chasser les Tartares au delà de 
la province do Lea-tong, les Portugais retournèrent a 
Macao. Sans cette circonstance la petite colonne de deux 
cents artilleurs de Macao aurait été peut-être le noyau 
d'une armée organisée d'après le système européen. Au 
commencement de la guerre de 1840, les autorités de 
Canton demandèrent des officiers portugais au gouver- 
neur de Macao, A. A. da Silveira Pinto. Plus d'une fois 
ils ont accepté la coopération des navires de guerre por- 
tugais et anglais pour détruire les pirates, et, dans ces 
derniers temps, les chefs des flottilles chinoises ont eu à 
leur service plusieurs gabares marchandes de Macao, ar- 
mées en guerre. 

J'ai déjà rapporté dans le chapitre précédent com- 
ment le vice-roi de Canton, malgré l'opiniâtre inimitié 
des siens envers les Anglais, et leur opposition à ce qu'ils 
entrassent dans la ville, demanda en 1854 au ministre 
plénipotentiaire britannique la coopération des forces 
qu'il avait à sa disposition, pour repousser les rebelles; 
j'ai dit également comment le gouverneur de Chang-haï 
fit des démarches réitérées auprès du consul anglais 
de cette ville, et ensuite auprès du ministre plénipoten- 
tiaire, dans le même but, puis l'énorme solde qu'il pro- 
mit de payer aux Européens qui s'engageraient au service 
du gouvernement impérial, solde qui séduisit plusieurs 
matelots anglais et détermina leur désertion , ce qui 
amena de graves difficultés. 

Ces faits se reproduisirent en 1860, quand le vice-roi 
Ho-kouei-tsing et autres grands mandarins prièrent les 
autorités anglo-françaises de prendre possession de 
Chang-haï et d'envoyer des troupes dans l'intérieur, pour 
secourir la ville de Sou-tchaou. 

Enfin, en janvier 1861, le prince Koung, frère puîné de 
l'empereur, chargé de toutes les affaires concernant les 
étrangers, a nommé M. H. N, Lav, ancien consul britan- 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 281 

nique, inspecteur général des douanes, avec l'autorité 
d'admettre et de renvoyer des employés subalternes. Il 
reçut en même temps que sa nomination un ordre pour 
se rendre à Pékin. 

En avril 1861, cent-cinquante matelots, européens ou 
américains, déserteurs se trouvaient à Nankin au ser- 
vice des Tae-pings. 

Il me reste à traiter un point aussi important, pour le 
moins , que le perfectionnement des armes et l'art de 
s'en servir; je veux parler des ressources pécuniaires. 
Les contributions que le peuple paye sont bien faibles 
comparativement a celles d'Europe ; elles se maintien- 
nent toujours au même taux. Il manque un bon système 
de contrôle pour les employés des finances, les fraudes 
étant très-nombreuses. Le gouvernement impérial ne 
peut disposer d'aucun moyen pour se procurer des fonds 
dans un cas extraordinaire, d'où il suit que plus il a be- 
soin d'argent, plus il lui est difficile de s'en procurer. 
C'est ce qui lui est arrivé justement dans ces dernières 
années , la fnoitié du pays étant occupée par les in- 
surgés. 

Il existait pourtant dans l'empire, un siècle avant J.C., 
une espèce de papier-monnaie, et, vers l'an 605 de notre 
ère, a la fin de la dynastie de Sui, il en fut créé un autre 
qui mérite véritablement ce nom. La dynastie mongole 
en fit un grand usage, et du temps de Marco-Polo il jouis- 
sait de beaucoup de crédit. D'après les explications que 
donne ce voyageur, l'hôtel de la monnaie servait de ban- 
que, car tous ceux qui le voulaient allaient y échanger 
leurs billets contre de l'argent (*). 

(*) Nous avons déjà rendu compte de l'établissement récent de 
la banque nationale à Pékin. Par ce que nous avons pu ap- 
prendre, le succès de cette expérience financière a été limité à la 
capitale. L'automne dernier, la tentative faite pour donner un 

16. 



282 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Aujourd'hui los coninicrrants indigènes ne reçoivent 
ordinairement dans leurs transactions mutuelles ni or 
ni argent, mais des bons au porteur signés par les plus 
riches négociants de la ville. Comme il n'existe pas dans 
le pays de monnaies d'or ou d'argent et qu'il faudrait 
payer en lingots, dont le titre est trop inégal, ces bons 
au porteur sont préférés. 11 arrive aussi que bien des par- 
ticuliers, pour ne pas avoir des métaux dans leurs mai- 



cours forcé aux banknotes impériales, à Jehol (résidence d'été de 
l'empereur), a été abandonnée. Le général commandant ce chef- 
lieu représenta que l'armée subissait un arriéré de paye, éprouvait 
des privations, et était mécontente de recevoir du papier-monnaie. 
Il exposa que la plus grande partie du commerce de la place se 
fait avec les Mongols, et que, les marchands chinois ne pouvant 
déterminer ces gens à prendre pour argent comptant leurs pro- 
messes de payer (billets au porteur), les officiers et les soldats 
trouvaient des difficultés à se procurer les choses nécessaires à 
la vie. 

Un essai fait dernièrement dans le but d'introduire la monnaie 
de cuir a eu un insuccès complet. Parmi les projets financiers 
de l'administration des revenus publics, l'année dernière (Hien- 
fung, 5'), se trouvait une recommandation de faire de la monnaie 
avec de la peau de vache. Sa Majesté sanctionna le projet et ap- 
prouva les spécimens envoyés pour être examinés. On mit immé- 
diatement un grand nombre de ces pièces en circulation; elles 
avaient environ un pouce anglais en diamètre, l'épaisseur d'une 
piastre, avec un trou carré au centre. Sur ces morceaux de cuir 
étaient empreintes, au moyen d'un fer rouge, les mêmes lettres 
en chinois et en mandchou que portent les monnaies de cuivre 
appelées tsien (sapèque), et représentaient la même valeur. Le 
bureau émissionnaire envoya ce remède extrême aux maux de 
l'État aux banquiers du gouvernement, qui firent tous leurs efforts 
pendant environ deux mois pour en forcer la circulation dans la 
capitale, préalablement à une expérience semblable à faire dans 
les provinces. Mais on finit par les retourner au bureau du Trésor, 
à l'exception peut-être d'un petit nombre retenu par les numis- 
mates. » (D' Macgowan's, Chinese sériai, 1857.) 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 283 

sons, déposent chez des négociants d'argent (changeurs) 
une somme pour laquelle ils reçoivent de petits bons au 
porteur de 20, de 10 ou do 5 francs, ou plus petits si on 
veut. On peut aller les échanger contre du métal à toute 
heure, et on s'en sert absolument comme du numéraire. 
Malgré cela, jamais il n'a été créé un papier portant in- 
térêt^ de sorte que le gouvernement ne peut faire d'em- 
prunts, et manque par conséquent de cette mine qu'on 
nomme crédit^ au moyen de laquelle on trouve et on dé- 
pense des sommes fabuleuses à la charge des générations 
futures... jusqu'au moment où arrivera le dénoûment. 

Dans ces derniers temps, se trouvant dans une position 
fort critique, le gouvernement a eu recours, comme je 
l'ai déjà dit, a la vente des emplois; ressource mesquine 
et funeste , qui désorganise le pays et ne peut manquer 
de perdre la dynastie Tsing. 

11 est facile de se faire une idée du chiffre auquel pour- 
raient s'élever les recettes dans un pays qui compte 
500 millions d'âmes. Mais il faut le reconnaître, le pro- 
grès en cette matière présente de grandes difficultés, 
parce que les philosophes chinois, qui ont été de tout 
temps de tristes financiers, qualifient le souverain de 
bon lorsqu'il demande peu, et de mauvais s'il demande 
beaucoup. 

Sur ce point aussi, les Chinois pourront recevoir des 
leçons de l'Europe; et puisque le sultan de Constanti- 
nople s'est civilisé jusqu'à contracter des emprunts, il 
n'y a' pas lieu de croire impossible que l'empereur de 
Chine en fasse autant. Voici, du reste, un document qui 
peut passer pour un prélude. 

NOTIFICATION. 

Consulat britannique à Fouchau-tou, 2 mai 1857. 
« Les hautes autorités chinoises, dans ce lieu, ont com- 
muniqué au soussigné qu'elles désirent faire aux mar- 



28i LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

chands étrangers, pour le compte du gouvernement im- 
périal, un emprunt jusqu'à la somme de cinq cent mille 
taels d'argent (environ 3 millions de francs), qui por- 
tera un intérêt de 3 pour 100 par mois, et pour le rem- 
boursement duquel le montant des droits a percevoir 
dans ce port et dans les autres ports où se fait le com- 
merce .étranger, servira de garantie. 

« Le soussigné, en conséquence, prie les résidents an- 
glais de prêter leur attention a cet objet, et il leur sera 
obligé s'ils veulent bien lui faire connaître leurs vues gé- 
nérales a ce sujet , le plus tôt qu'il leur sera conve- 
nable. 

« Fréd. Ho\N'E Hale. » 

J'avoue, cependant, qu'à mon avis ce n'est pas chose 
facile pour le céleste empire que de créer une dette pu- 
blique. Il faudrait avant tout y établir un gouvernement 
solide, afin d'inspirer de la confiance aux prêteurs. Mais 
tout cela peut arriver; il ne faut qu'un homme capable 
et décidé qui brise les chaînes de la routine et entre- 
prenne énergiquement les réformes. Le pays est grand, 
riche, peuplé et avancé dans les arts. La connaissance de 
la lecture y est générale. — Que faut-il de plus pour for- 
mer bien vite une nation qui se fasse respecter et même 
craindre? 

Après tout ce que j'ai fait observer, je ne crois pas né- 
cessaire de rappeler l'exemple si connu de ces milliers 
de Russes battus dans les premières années de Pierre le 
Grand par une poignée de Suédois, et de la revanche de 
Pultawa, pour établir que, si l'on force l'empire chinois 
a devenir militaire, il peut se transformer en une puis- 
sance redoutable. 

Cette puissance serait conquérante, parce qu'elle a 
beaucoup de population à exporter. Rien ne serait si po- 
pulaire dans les provinces du littoral, que des expéditions 
armées pour s'emparer des îles voisines. On sait que les 



AVANTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 285 

Chinois pauvres, de la classe des pirates, se répandent 
de tous côtés, conservant leur costume et leurs usages. 
construisant des pagodes et des théâtres, et formant, en 
un mot, de petites villes chinoises. On a remarqué que 
les Chinois ne se fusionnent jamais avec les gens des 
lieux où ils s'établissent; je crois que ce trait prononcé 
de nationalité est caractéristique de tous ceux qui appar- 
tiennent à une grande patrie ; leur orgueil ne leur permet 
pas de se fusionner avec les habitants des petits États. 

Aussitôt qu'ils se trouvent réunis en grand nombre sur 
un point quelconque, ils deviennent hautains et turbu- 
lents, et cherchent à se rendre maîtres du pays qui leur 
a donné l'hospitalité. C'est ce qu'ils ont essayé trois fois, 
à différentes époques , dans les îles Philippines ; ces 
tentatives ont forcé les autorités de l'archipel à les sur- 
charger d'impôts pour les empêcher de s'y établir, et à 
ne pas recevoir au delà de 4,000 Chinois. Cette législa- 
tion, pourtant, a été abolie pendant mon séjour en Chine, 
et pour ma part j'ai beaucoup contribué a sa suppression. 
Ils se sont aussi soulevés à Java, et a l'instar de ce qui 
fut fait autrefois aux Philippines, le gouvernement hol- 
landais a limité le chiffre des Chinois qui peuvent être 
admis. Tout le monde sait ce qui est arrivé tout récem- 
ment a Sarrawak. Ils se soulèveront également a Singa- 
pour, a Pénang, et partout où ils sont très-nombreux, le 
jour où ils ne verront devant eux que des forces insuffi- 
santes. Inutile d'ajouter que toutes ces populations sont 
toujours disposées à s'entendre avec les autorités de la 
Chine pour essayer un coup de main. 

En 1603, un peu avant l'invasion des Tartares-Mand- 
choux,les Chinois qui habitaient Manille ourdirent une 
conspiration pour s'emparer de la colonie et en chasser 
les Espagnols. Les chroniques des Philippines rapportent 
qu'ils se concertèrent avec les mandarins du littoral, les- 
quels envoyèrent une commission qui se présenta aux 
autorités espagnoles, sous un prétexte ridicule, pour 



280 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

examiner les fortifications de Manille. Il paraît qu'une 
expédition de cent mille honmies était toute préparée. 
Mais le mouvement, ayant éclaté prématurément aux 
Philippines, n'eut d'autre résultat que le massacre de 
vingt-trois mille Cliinois. 

Cette expédition projetée contre les Philippines n'eut 
pas été la première de ce genre. En 1280, l'empereur Hu- 
pi-lie envoya une flotte de quatre mille navires avec cent 
mille hommes de troupes de débarquement, pour con- 
quérir le Japon. Le souverain de la Chine régnait alors 
sur la Corée, le Tonquin, la Cochinchine, la Tartarie, 
l'Afghanistan, la Perse et sur d'autres pays orientaux. 
L'histoire de la Chine mentionne la prise de Bagdad par 
le général tartare-mongol Ila-la-gu, et son entrée dans 
la terre des francs. On voit, dans une lettre écrite à Phi- 
lippe le Bel par le roi de Perse Oleijatu, en 1307, que ce 
roi n'était qu'un vice-roi de l'empereur de la Chine; 
cette lettre existe a la bibliothèque impériale de Paris, 
et on y trouve des inscriptions chinoises d'une parfaite 
clarté. 

A cette époque, la famille de Tchingis-khan (Gengis- 
kan) régnait sur la moitié du monde. Les Mongols alors 
écrasaient la Bussie, faisaient la conquête de la Perse, 
de la Turquie, de la Hongrie et de la Pologne, et répan- 
daient l'épouvante dans l'Europe, sans en excepter la 
France. 

En 1247, un petit-fils de ce fameux conquérant, Cou- 
dyouk, qui venait d'être proclamé grand khan des Tar- 
tares-Mongols, étant entouré de tous les princes et capi- 
taines de sa nation, et de plusieurs chefs et seigneurs de 
la Chine, de la Perse, du Turkhestan, de la Turquie, de 
la Russie, de la Géorgie, de Bagdad, de la Syrie et de la 
Mésopotamie, tous pays tributaires, secoua son étendard 
en le dirigeant vers les nations de l'Europe, et en jurant 
de les exterminer si elles ne reconnaissaient pas sa domi- 
nation, comme le reste de la terre. 



AVAiNTAGES DU FRACTIONNEMENT DE LA CHINE. 287 

Eh bien, n'oublions pas que ces terribles Mongols ap- 
partenaient à cette même race dont se compose aujour- 
d'hui la nation chinoise, nation qui, selon quelques gens, 
ne peut produire que des hommes timides et méprisa- 
bles (*). 

J'ai exposé toutes ces réflexions pour expliquer pour- 
quoi, dans mon opinion, il serait très-convenable que ce 
vaste empire fut divisé en trois ou quatre royaumes dif- 
férents, afm d'éviter les dangers et les désastres qui se- 
raient à craindre, si, poussés à bout par les canons et les 
navires a vapeur des Européens, les Chinois entraient 
dans la voie des innovations et des réformes. Ces diffé- 



(*) L'histoire nous montre sans cesse les Chinois occupés, contre 
l'opinion commune, dans des guerres avec leurs voisins, les plus 
turbulents et les plus dangereux des ennemis. Nous les voyons- 
s'agrandir aux dépens des peuples qui habitaient leurs frontières, 
jusqu'à ce que les déserts ou les montagnes opposent un obstacle 
insurmontable à l'extension de leur empire. A chaque instant, des 
expéditions lointaines vont, avec des succès divers, porter la guerre 
dans l'Inde, au delà du Gange^ dans le Thibet, la Corée, au Japon, 
dans la Boukharic. 

Si les Chinois ont été soumis deux fois par les Tartares, quatre 
fois au moins ils avaient soumis la Tartane entière, cette Tartarie 
d'où partaient les peuples qui ravageaient l'Europe. Ils offraient 
leur appui aux Perses attaqués par les Arabes et abandonnés par 
les Grecs de Byzance. Déjà^ précédemment, ils étaient venus en 
conquérants jusque sur les bords de la mer Caspienne. Dans le 
premier siècle de notre ère, un général chinois qui commandait 
dans ces contrées, examina, dans un conseil de guerre, s'il con- 
venait d'envoyer un de ses lieutenants soumettre l'empire romain. 
Il renonça à ce projet par la crainte de fatiguer ses troupes qui 
avaient fait cependant plus des trois quarts du chemin. Ainsi, 
tandis qu'Horace et Properce promettaient aux Césars la soumis- 
sion du pays des Sères, les Sères marchaient effectivement contre 
les Césars et ne s'arrêtaient que fatigués de conquêtes, à douze cents 
lieues des frontières de la Chine. (Abel Rérausat, OEuvres pos- 
thumes). 



2S8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

rcnts États chinois, que j'imagine, auraient alors entre 
eux et avec leurs voisins les mêmes différends, les mômes 
rivalités qui existent entre les peuples d'Europe; le sys- 
tème chinois serait renversé par sa base, et cette vaste 
région, complètement ouverte, ferait enfin partie de la 
société humaine. 

Dans le chapitre où je donne un aperçu de l'histoire 
ancienne de Chine, on peut voir que je ne propose ici rien 
de nouveau, cet empire ayant été divisé autrefois tantôt 
en deux, tantôt en trois, et même en un bien plus grand 
nombre d'États différents : et il est important de remar- 
quer qu'à ces époques la population ne s'élevait pas a la 
moitié de ce qu'elle est maintenant. 

La guerre civile actuelle peut être une occasion favo- 
rable pour fractionner l'empire chinois. D'abord, ces 
luttes intestines affaiblissent le gouvernement de l'em- 
pereur, l'anarchie s'introduit partout, et cet ensemble de 
circonstances n'a pu qu'être très-propice aux cabinets 
de Londres et de Paris dans leurs différends avec les 
princes mandchoux. Mais il faut considérer aussi, d'un 
autre côté, que ces luttes, en donnant l'habitude de la 
guerre, forment des soldats et des généraux. 

Je répéterai donc que, suivant ma manière de voir, il 
serait très-prudent que l'Angleterre, la France et toutes 
les nations chrétiennes en général fissent des efforts pour 
amener le fractionnement de la Chine en trois ou quatre 
États indépendants, comptant chacun environ cent ou 
cent cinquante millions d'habitants. 

Je sais bien qu'on ne fera rien de cela, et que ces pages 
auront été écrites en pure perte ; mais un jour viendra, 
peut-être, où elles seront citées. 



CHAPITRE QUATRIÈME 



STATISTIQUE FINANCIÈRE ET MILITAIRE. 



Les impôts sont prélevés sur les terres, sur les trou- 
peaux et sur les consommations. Il y a aussi une capita- 
tion payée par les mâles, divisés en trois classes. La 
somme totale de cette taxe, a été fixée en l'an X du règne 
de Kang-hi, et n'a jamais été augmentée, quoique la po- 
pulation ait doublé depuis lors. Les impôts indirects des 
douanes établies aux ports de mer, et les douanes inté- 
rieures qui se trouvent sur plusieurs rivières et routes 
publiques, viennent augmenter encore les revenus. Le 
monopole du sel forme également un chapitre du budget 
des recettes, ainsi que celui du gin-seng : cette racine est 
employée surtout comme médicament. M. Lockhart a vu 
du gin-seng qui coûtait jusqu'à 2,000 fr. l'once! 

17 



290 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Voici un tableau synoptique du budget des recettes des 
dix-huit provinces de l'Empire (*). 



(•) Ce tableau, ainsi que les chiffres que je donne dans ce cha- 
pitre, ont été extraits, de documents officiels chinois, par M. G. Pau- 
thier, cet intelligent et infatigable synologue à qui l'Europe doit 
les travaux les plus étendus et les plus exacts que nous ayons sur 
la philosophie, l'histoire, l'administration et la statistique de la 
Chine. Je ne ferai pas comme d'autres qui ont puisé dans ses ou- 
vrages des renseignements qu'ils ont reproduits sans le nommer. 
Bien au contraire, je me plais à reconnaître combien j'ai appris 
dans ses livres. Je dirai même que je n'ai pu m'empécher de 
penser à lui, quand j'ai vu que le gouvernement français, à l'oc- 
casion de la dernière expédition de Chine, a envoyé avec l'armée 
un comte, M. d'Escayrac,en mission scientiûque. 11 est regrettable de 
voir qu'une nation qui possède des hommes comme M.Stanislas Ju- 
lien, M. G. Pauthier et plusieurs autres synologues distingués, les ou- 
blie lorsque le moment arrive d'utiliser les services qu'ils pourraient 
rendre. Ces messieurs auraient étonné les mandarins chinois, 
puisque la plupart eussent été obligés de se reconnaître inférieurs 
aux synologues bar&ares dans la connaissance de la littérature et 
de l'histoire chinoises. 

Quant à M. Pauthier, on pourrait objecter qu'il avait écrit dans 
des journaux des articles d'opposition à l'expédition de Chine. 
Mais les opinions qu'il a pu exprimer sur l'utilité et la justice 
de la guerre faite aux Chinois ne le rendaient nullement inhabile 
à remplir dignement une mission pour laquelle il était préparé par 
ses longues éludes. S'il est bienveillant, s'il est même partial en- 
vers les Chinois, tant mieux peut-être : il aurait su se faire aimer 
d'eux. Dans tous les cas, on pourrait bien lui appliquer, je pense, 
ces belles paroles qu'il a écrites en faveur de M. A. Rémusat ; 

a On doit pardonner à ceux qui consacrent leur vie à étudier les 
langues, l'histoire et les mœurs des populations orientales, d'en 
prendre quelquefois la défense. Ce sont leurs avocats d'office. On 
ne peut pas les blâmer de l'accomplissement d'un devoir aussi dés- 
intéressé, n 



6ts de l.\ chink en 1844. 



Paec 290, 



lOMS 

des 
vinces. 


SUPERFICIl 

enkilomèti 
carrés. ' 


liL'DGET 

des 
douanes. 


TOTAL 

des 

contributions 

fixes par 

province 

en 1844. 


MONTANT I 

expédiés 

an 
gouverne- 
ment 
central. 


)ES IMPÔTS 

retenus 
dans 

le trésor 
provincial 
de l'impôt 

foncier. 


IMPÔTS 

en nature, 

riz, grains, 

etc.,. 

en chi ou 

hectolitres, 

expédiés 
à Pé-king. 


^■li 


150,909 


liàng. 

78,660 


liàng. 
3,079,870 


liàng. 
1,939,941 


liàng. 
621,811 


chi. 


i-toung. . 


166,666 


29,680 


3,597,126 


2,730,736 


691,141 


353,963 


-si. . . . 


141,486 


10,919 


3,591,566 


2,702,285 


328,290 


» ,. 


an ... . 


166,666 


M » 


3,209,708 


2,441,110 


626,623 


221,342 


g sou. . . 
i-hoeï. . • 


237,212 


» » 

393,588 


7,975,347 


2,564,728 
1,194,914 


1,4-16,051 
422,709 


1,431,273 


g-si. . . . 


184,770 


220,351 


2,142,776 


1,602,431 


540,70b 


795,063 


-len. . . . 


136,903 


73,549 


1,286,133 


1,055,209 


28,052 


» » 


•-kiang. . 


100,224 


181,190 


3,646,257 


2,287,346 


687,277 


678,320 


pé 

-nan. . . , 


, 370,611 


9,644 


1,315,868 
962,318 


776,173 
944,422 


333,543 
265,379 


96,934 
96,214 


i-si. . , . 


394,260 


, ., 


1,699,323 


1,344,548 


265,498 


>- ;, 


sou. . . . 
tchouan. . 


426,908 


» » 
» » 


380,889 
662,856 


182,644 
306,366 


72,274 
13,029 


218,550 

>> n 


angtoung. 


203,407 


97,420 


1,474,754 


719,307 


339,143 


> » 


ang-si . . . 


200,520 


» 


516,213 


278,559 


86,945 


» n 


-nan. . . . 


276,400 




243,848 


188,927 


53,596 


227,026 


eï-tchéou.. 


165,258 


» 


134,934 


53,346 


13,314 


» " 


Totaux. . 


3,322,009 


1,095,001 


35,919,786 


23,312,992 


6,835,380 


4,119,285 


In ajoutant 
vinces, va 


au montauic 
eur que l'o^^ 


s\ la valen 
fixes, ce qx 


r de l'impôt 
i ne fait pas 


;n nature siip 
1 fr. par indi 


porté encore 
vidii. 


par neuf 



Je pense qu'on dey 









pEnnciE 


DEIM'. 


TABLEAU SYNOPTIQUE 

l'ULATlO» IIÉELLE ET SPÉCIFIQ F E U S D 


c 


.. 




S 




P(, 2 


.l-i.,. 
li-tog. . 


--- 


— 


moyoïiiic 


iDipOsfc 


del'impOltonciet 
et personnel 


lor 


r 




; 


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6 p 


^n' 


I m 


UT 


citré 
ou 100 


en »mj 


heles. 


" "*"" 


teancs. 


ite.eîs !4 
m,m !4 

lg4,J70 56 
136,901 «0 

4!6,90l 00 

!o«,s;o 00 


27,990,871 
!8,9SS,764 
14,004,210 
23,037,171 
57,«43,501 
34,168,059 
23,046,99» 
14.777,410 
26,256,784 
27,370,09 
18,652,207 

::;:;::: 

21,435,076 
19,174,030 
7,313,895 
5,561,320 


64 
36 


72o!s91 K 
414i368 75 
473,741 07 
139,433 83 
465,003 69 
605,185 56 
315,815 96 
306,775 2! 
237,393 50 
465,4-1 31 
329,348 35 
89,700 43 
93,151 26 


2,456,212 
2,842,446 
836,002 
2,790,022 
3,631,113 
1,814,805 
1,840,651 

2^7921828 

538,562 
559,907 


'■ES 

1,058,700 

1,264^304 
416,399 


:-,"M,320 
- .,«5,400 
J%318,064 
24,934,608 
13,750,592 

8^595.912 
23,319,568 
9,392,880 

13[269]600 
2,245,216 
5,048,752 

3,331,192 
1,676,656 


80 


' 


' 












3,3!!,O09 44 


360,279,597 


>... 100 H 


7,894,566 77 


47,367,293 


29,342,867 


34,742,930 


0.,. 










92 


80 




E»iim,u»u«.ont,ntloUiatstafW./Iî»dtlaChinepo«l8M(monl;.Bt,ni est de 35,018.796 lii " 1 
[«>Ti.c.,, ,d.., ,,. l'on p„„ h„ . lï rt. le tJI Cl on beaoUlre, c'est-à-dire, à 49,431 ,4M tr,, on a „n ' 


Dépense 


qu'on de^ra 


li^mplcr 


ISOUÎOf 


ancsaullc. 


del2. ( 


Me de S 


de Mas.i 



















STATISTIQUE FINANCIERE ET MILITAIRE. 291 

Selon ce tableau, les terres cultivées de la Chine se- 
raient a peine le double de celles de la France. Je pense 
qu'il y a dans ce chapitre de la contribution beaucoup 
d'omissions frauduleuses, l'impôt direct pesant principa- 
lement sur les terres. 

Outre les grains dont il est fait mention dans ce tableau, 
les propriétaires agricoles en fournissent de grandes 
quantités destinées à des greniers publics que le gouver- 
nement entretient pour parer aux disettes. La valeur de 
ces grains est calculée par M. Pauthier à 600 millions de 
francs. Je pense que ce chififre est de beaucoup trop fort. 
En l'admettant, toutefois, le total des taxes payées par le 
peuple serait d'un milliard à peu près. En ne comptant 
pour l'empire qu'une population de 400 millions, chaque 
individu contribuerait seulement de 2 fr. 50 c, tandis 
qu'un Français paye plus de 50 fr. 

Dans le tableau que nous venons de voir, le revenu 
provenant des douanes est porté à 1 million de taels en- 
viron : maintenant il est au moins de 4 millions de taels. 
Ce progrès est dû à l'ouverture de nouveaux ports après 
le traité de Nankin, et plus encore a l'introduction d'em- 
ployés européens dans les douanes, à la solde du gouver- 
nement local. 

11 arrivait que les directeurs de ces bureaux se lais- 
saient corrompre, et un navire qui jaugeait quatre cents 
ou cinq cents tonneaux payait les droits comme s'il n'en 
mesurait que cent ou deux cents. Les représentants d'An- 
gleterre, de France et des États-Unis, désiraient que le 
gouvernement impérial reconnût l'avantage d'avoir plu- 
sieurs ports ouverts au commerce étranger, au lieu de le 
restreindre comme auparavant au seul port de Canton. 
Ces représentants obtinrent donc que les autorités impé- 
riales acceptassent des employés européens qu'ils leur 
proposèrent. Ce système mixte fut essayé d'abord a Chang-^ 
haï et puis appliqué à Canton et a Souato. Dans cette der- 
nière ville les indigènes l'ont très-mal reçu, se voyant 



202 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

obligés à payer les droits en entier, et il en est résulté 
de graves désordres et du mauvais vouloir contre les 
étrangers. 

Beaucoup de négociants européens blâment aujour- 
d'hui ce système, et objectent que les mandarins, ne pou- 
vant plus tirer de profits des douanes, surchargent les 
articles de commerce dans les douanes intérieures. 

A la fin de 1860, après la prise de Pékin par les alliés, 
le gouverneur de Ghang-haï établit un comité de trois 
membres, appelé koung-sou, pour percevoir un droit 
additionnel (sur celui du tarif) de 23 taels d'argent par 
chaque caisse d'opium passée dans les mains des négo- 
ciants indigènes, et 1 tael sur d'autres marchandises. Il 
publia dans ce but des ordonnances, et il voulut obliger 
les négociants chinois d'acheter des articles étrangers 
seulement à bord des vaisseaux. Il alla même jusqu'à 
faire saisir un homme qui avait acheté une caisse d'opium 
chez un négociant anglais I 

Ces faits se passaient pendant que les troupes anglaises 
et françaises occupaient Chang-haï ! 

BUDGET DES DÉPENSES FIXES. 

Francs. 

Frais de culte 1 ,589,552 

Magistrature cantonale 199,232 

Employés subalternes 15,319,824 

Examens des licenciés 1 ,006,784 

Solde de l'armée 169,641,784 

Service des postes 16,000,000 

Subsides aux licenciés 1 ,064,884 

Secours aux indigents (année 1812) 8,153,260 

Service des ponts et chaussées » 

Dépenses diverses 968,352 

Manufactures impériales 1 ,490,964 

A reporter. 215,434,636 



STATISTIQUE FINANCIÈRE ET MILITAIRE. 295 

Report. 215,434,636 

Traitements des mandarins : 

A. Mandarins de l'ordre civil 22,891,560 

B. c. D. E. id. de l'ordre militaire 16,704,736 

F. Collèges principaux 282,680 

Total général des dépenses fixes 255,313,612 

On se sera aperçu que les Chinois ne mettent pas 
dans leurs budgets des dépenses les sommes allouées à 
l'empereur et à tous les nombreux membres de la fa- 
mille impériale. La marine est incluse dans le chapitre 
des travaux publics. 

Dans l'ouvrage Statuts de VEin'pire on trouve les bud- 
gets de l'an 1812. Les recettes furent de 320,089,552 

Dépenses 280,860,272 

Excédant des recettes 39,229,280 

On peut voir, au chapitre quatorzième, que déjà en 
1822 les censeurs se plaignaient de ce que le gouverne- 
ment vendait des places, tandis qu'il y avait plusieurs 
milliers de Siu-tsae et de Ku-jin qui attendaient pour 
être employés. 

Voici des faits tout récents racontés par M. John 
Scarth : 



« Le système pour lever des contributions dans les 
moments de pénurie est singulier. Il m'a été expliqué 
tout au long par des hommes qui étaient des contri- 
buables, mais je ne m'étais jamais attendu aie voir ou- 
vertement publié dans la Gazette de Pékin. Tsang-kouo- 
fan, officier de Kiang-si, le proposa au commencement 
de 1854, et on l'adopta. Son plan était de remettre entre 
les mains de certains fontionnaires 4,000 reçus en blanc 
pourles distribuer a ceux qui contribueraient aux besoins 



294 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

de l'empire. La moitié de ces reçus devait donner droit 
a certains emplois inférieurs, l'autre moitié promettait 
des honneurs littéraires d'une valeur purement nomi- 
nale. On créa, un peu plus tard, un nouvel ordre de 
mérite pour attirer des souscripteurs, mais la Gazette 
n'explique pas la mise en œuvre «de ces plans, Dans la 
province de Canton, où les exactions furent probable^ 
ment plus fortes que dans toute autre, les mandarins 
avaient entre les mains une série de reçus en blanc, 
c'est-a-dire des reçus remplis de certaines sommes, 
depuis 2,000 jusqu'à 10,000 taels, mais le nom du jmyeur 
était en blanc. La plupart des hommes riches de la pro- 
vince avaient déjà acheté des honneurs au gré de leurs 
désirs, ils éprouvaient donc peu d'entraînement à con- 
tribuer davantage, quand le nouveau plan fut adopté. On 
demanda de l'argent aux plus riches , et ceux-ci , pour se 
soulager, purent désigner d'autres hommes ayant des 
moyens , qui furent à leur tour pressurés jusqu'à un cer- 
tain point; et dans la proportion de leurs payements, on 
leur délivra des reçus en blanc, qui leur donnaient droit 
à des honneurs et à un rang dont ils étaient déjà en 
possession, mais le nom étant en blanc, ils pouvaient 
vendre ces honneurs à d'autres, certainement pas à 
beaucoup près au prix qu'ils les avaient payés, mais 
enfin ils en retiraient quelque chose, ce qui empêchait 
que leur contribution fût une perte complète. Par 
exemple, un bouton de rang de mandarin, coîitait à une 
époque 10,000 dollars; on peut se le procurer maintenant 
pour environ 2,500 dollars. Le riche qui paye cela 2,500 
dollars, désirant vivement rentrer dans une partie de 
son argent, vend son reçu en blanc, de 400 à 1,000 dol- 
lars , à un homme empressé d'avoir le rang, et le rem- 
plit du nom de celui-ci ; cet homme rend ses respects aux 
mandarins, son reçu à la main , et devient un dignitaire 
au bouton bleu sans plus d'embarras; en sorte qu'un 
rang qui coûtait autrefois 10,000 dollars peut s'obtenir 



STATISTIQUE FINANCIÈRE ET MILITAIRE. 293 

aujourd'hui pour l'intérêt seulement de cette somme. 

Lorsque Chang-haï était assiégé, Keih-ur-hang-ah, géné- 
ral en chef, invita un jour a un grand repas les princi- 
paux marchands de la place; les excuses furent nom- 
breuses, car on savait que la réunion avait pour objet la 
vente de boutons , et que le dîner reviendrait probable- 
ment cher. » 

Outre les taxes mentionnées, les Chinois payent quel- 
ques petites contributions municipales. 

En 1853, quand les Tae-ping approchèrent de Pékin, 
on établit dans cette capitale une taxe sur les loyers des 
maisons. Il paraît que cet impôt a été abandonné. 

Dans ces dernières années le gouvernement a eu un 
déficit toujourscroissant. On y a paré principalement 
au moyen du désastreux expédient de vendre les fonc- 
tions publiques. 



296 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES, 
TABLEAU DE L'aRMÉE IMPÉRIALE. 



PROVINCES. 



1 Tchi-li. 



2 Chan-toung. 

3 Ghan-si. . . 

4 Ho-nan. . . 

5 Kiang-sou. 

6 Ngan-hoeï. 

7 Kiang-si. . 

8 Fou-kien. . 



9 Tche-kiang. 



10 Hou-pi. . . 

11 Hou-nan. . 

12 Chen-si. . . 

13 Kan-sou. . 

14 Su-tchouan, 



15 Kouang-toung. 



16 Kouang-si. . 

17 Yun-nan. . . 

18 Koueï-tchéou. 



Totaux. 



NOMBRE DE CHEVAUX 
d'orociers. de soldats. 



Total général. . . 

Ainsi la cavalerie chi- 
noise , en cantonne- 
ments, est de 

Id, en garnison, de. . . 

Total général de la ca- 
valerie 226,165 

Total d'infanterie et cavalerie. . . . 885,496 



1,814 
706 

828 
360 

1,788 

520 
1,812 
1,288 

876 
1,072 

837 
2,210 
1,354 
2,042 

836 
1,242 
1,446 



21,031 



9,130 
3,717 
4,895 
2,099 

4,570 

1,291 
4,352 
2,333 
2,490 
2,542 
7,528 
28,355 
3,901 
4,630 
1,511 
2,995 
2,621 



88,960 



109,991 



116,174 
109,991 



STATISTIQUE FINANCIÈRE ET MILITAIRE, 2!)7 



TABLEAU DE LA MARINE IMPERL4LE. 

Bâtiments de guerre tenant la mer sur les côtes 
(Ai-haï-tchou-tchouan) : 

1' Ching king ou Moukden 10 

2° Chan-toung, de différentes espèces.. 12 

3° Kiang-nan, id 158 

i" Fo-kien, bâtiments fixes 222 

Id. autres 47 

5° Tche-kiang, bâtiments fixes 139 

Id. autres 176 

6" Kouang-toung, bâtiments divers 156 

920 

Bâtiments de guerre dans l'intérieur des 
fleuves : 

1° Kiang-nan, bâtiments divers 497 

2° Kiang-si, id 49 

3" Fo-kien, id 155 

4" Tché-kiang, id 170 

5° Ilou-pé, id 86 

6" Hou nan, id 50 

7° Kouang-toung, id 149 

id., de course 126 

Total 1,282 

Bâtiments de guerre tenant la mer, ci-dessus. . . 920 

Total général, bâtiments de la marine militaire 

chinoise 2,202 

Quant a l'armée, il ne faut pas oublier qu'un grand 
nombre des soldats qui se trouvent sur les listes ne sont 
pas dans les rangs. Les chefs perçoivent leurs salaires et 
les gardent pour eux. 



298 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Il n'y a point de conscription dans cet empire. L'armée 
se recrute par des enrôlements volontaires et par les en- 
fants des anciens soldats mandchous et mongols. 

Dans les garnisons et les cantonnements, la plupart 
des soldats obtiennent congé pour exercer chez eux leurs 
métiers. 

Il y a en Chine, depuis plus de deux mille ans, des au-^ 
leurs sur la science de la guerre. 

Les troupes ne manquent pas d'une certaine organisa- 
tion que les rebelles ont imitée, comme nous l'avons 
décrit au chapitre 2; ainsi tous les quatre hommes ont un 
chef; cinq de ces groupes ont un chef; cinq de ces grou- 
pes de vingt-cinq (cent vingt-cinq hommes) ont un chef 
qui commande la compagnie : cinq de ces compagnies 
forment un bataillon, et cinq de ces bataillons forment 
un régiment ou brigade. Chaque petit groupe a son dra- 
peau, et les grands groupes ont des drapeaux plus grands 
en proportion. 

Les exercices consistent à tirer l'arquebuse et la flèche, 
pt à soulever de forts poids. 

Ces militaires passent des examens d'après un système 
analogue a celui qui régit les mandarins civils. 

Ils font usage du fusil à mèche sans baïonnette, de 
lances, de flèches lancées avec l'arc, ou au moyen d'une 
espèce de mécanique qui contient un ressort; et de sa- 
bres doubles, c'est-à-dire deux lames avec deux poi- 
gnées qui se portent dans un seul fourreau. Le soldat, au 
moment de la bataille, prend un sabre de chaque main. 

« D'après ce que j'ai vu des troupes chinoises, je crois 
que la brigade de tireurs de gingol en est la partie la 
plus capable de bien servir. On met le plus grand soin 
dans le choixdcs officiers et des hommes de cette brigade, 
et le tir à la cible est surveillé avec beaucoup d'attention, 
en sorte qu'ils s'en acquitent d'une manière très-satis- 
faisante. Ces fusils ont une plus longue portée que les 



STATISTIQUE FINANCIERE ET MILITAIRE. 299 

fusils à mèche ordinaires; et a en juger par l'expérience 
que j'ai des blessures causées par des coups de feu, dans 
les combats avec des soldats à terre, ou avec des pirates, 
qui abondent près du port de Chang-haï , la plupart pro- 
venaient de balles tirées avec cette arme. » 
f f t •• •• • .•..•■••••..,.•••••••.> 

« De toutes les armes employées par les Chinois, celle 
qui a le plus d'efifetet cause le plus de mal à l'ennemi, 
est le gingol^ long mousqueton qui ressemble à une 
forte canardière, portant une balle de deux onces, ou 
plus fréquemment des lingots de fer ou des morceaux de 
ferraille. Cette arme a une grande portée, et l'usage en 
est réservé à certaines troupes qui y sont exercées. Deux 
hommes sont attachés a chaque fusil ; pour le porter il y 
en a un à chaque bout; celui du côté de la monture est 
Je tireur. Arrivés sur le terrain , l'autre homme pose le 
niilieu du canon sur son épaule droite , et se penche un 
peu pour offrir au tireur un bon point d'appui, de ma- 
nière qu'il vise à l'aise, La pièce se tient sur l'épaule au 
moyen d'un drap rouge jeté ou attaché autour du canon, 
et en tirant par le bas les extrémités du drap le porteur 
maintient le canon ferme en place. » 

« La balle à feu est tout simplement un petit sac de 
poudre grossière dans lequel est introduite une mèche 
lente; lorsqu'elle est allumée, la balle est lancée sur un 
homme ou à bord d'un vaisseau, Elle s'enflamme prompte- 
ment, et l'explosion cause beaucoup de mal. Le pot à feu 
se lance de la même manière ; c'est un petit vase rempli 
de poudre et auquel on met le feu au moyen d'une mèche 
lente. On en lance en grande quantité, du nid de pie 
placé dans la mâture de la jonque qui attaque, sur le pont 
du vaisseau ennemi, afin d'y mettre le feu ou de chasser 
les hommes des canons par la fumée sulfureuse que pro- 
duisent ces projectiles. La poudre avec laquelle on les 
fabrique est si gros-jère et si mal mélangée, qu elle ne 



.^00 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

s'enflamme que très-partiellement et cause beaucoup de 
fumée , d'où les étrangers les ont appelés stink-pots 
(pots fétides). Les vaisseaux de guerre étrangers, en atta- 
quant des embarcations de pirates, ont souvent eu leurs 
ponts couverts de ces pots a feu, qui forçaient les hommes 
à abandonner leurs canons; aussi était-il devenu habi- 
tuel de poster un ou deux bons tireurs dans les hunes du 
vaisseau pour descendre ceux qui occupaient le nid de 
pie avant qu'ils eussent le temps de lancer ces projectiles 
incendiaires. Ces grenades , qui infligent des blessures 
graves, sont une arme favorite des Chinois. Au siège de 
Chang-hai les deux partis s'en servirent avec beaucoup 
d'adresse et un grand effet. 

« Une autre arme employée à Chang-haï par les Impé- 
riaux et par les Triades , lorsqu'ils se disputaient les 
iiiurs , était un bambou, de cinq ou six pieds de longueur, 
et deux ou trois pouces de diamètre. On le creusait pour 
en former un tube, et l'on fourrait par un bout un fort 
tampon de terre glaise; puis le tube était enroulé par un 
lien de rotin et rempli de poudre fine bien bourrée. 
Quand la lutte s'engageait corps à corps , on mettait le 
feu au tube par son extrémité ouverte, et le jet de feu qui 
s'en élançait était dirigé sur les assaillants avec un effet 
; rrésistible. Lorsque les troupes impériales, après avoir 
miné les murs, se précipitaient dans la ville, elles ont 
Fouvent été repoussées par ces tubes à feu dans les mains 
des Triades 

€ Les Chinois emploient aussi beaucoup de fusées dans 
leur guerre. Fixées au bout d'une longue flèche en bam- 
rou qui a une pointe de fer, ces armes, outre qu'elles 
infligent de cruelles blessures, peuvent mettre le feu 
Tiux maisons. La plupart de celles que j'ai vu employer 
M'arrivaient pas jusqu'au but, soit qu'elles fussent mal 
iMites ou inhabilement maniées. On apercevait très-bien 
ces fusées pendant une attaque de nuit, alors que les 
deux partis s'en servaienl (jsn grand nombre. 



STATISTIQUE FINANCIÈRE ET MILITAIRE. 301 

« Le fusil à mèche des Chinois est d'une construction 
grossière et imparfaite , et très-sujet a crever, ce qui est 
dû à la soudure défectueuse du canon. On ne peut pas 
forcer la balle jusqu'au fond, ni faire usage d'aucune 
bourre, ou la pièce éclaterait immédiatement (*). » 

Voici une note statistique des forteresses, châteaux, et 
autres établissements ou monuments publics • 

Forteresses grandes et petites 2,355 

Tours et châteaux forts 3,000 

Villes administratives entourées de remparts et 

de fossés 1 ,709 

Collèges de premier et de deuxième ordre, établis 
dans les chefs-lieux de provinces, de départe- 
ments, d'arrondissements, etc 2,338 

Montagnes ayant des noms différents 44,607 

Fleuves et rivières navigables 1 ,472 

Lacs 765 

Antiquités de toutes natures 10,809 

Tours, arcs de triomphe et autres monuments 
publics élevés aux personnages illustres dans 

divers genres 4 ,159 

Bibliothèques célèbres par la beauté et le nombre 

des volumes qu'elles renferment 272 

Tombeaux ou mausolées remarquables, soit par 
leur architecture, soit par le nom des person- 
nages 688 

Les officiers de l'armée de terre passent souvent, pour 
continuer leur service, à bord d'un navire de guerre, et 
vice versa. Il n'est pas rare de voir un amiral à la tête 
d'une division de troupes, ou un général commander une 

(•) The médical missionary in China, by W. Lockhart. 



302 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

escadre. Ceci ne se voit pas exactement en Europe ; mais 
on a vu bien des ministres de la marine tout à fait 
étangers a ce département. 

Je me borne a ces détails sur l'organisation et la science 
de ces militaires asiatiques.' L'état de l'insurrection Tae- 
ping et la prise de Pékin parles Anglo- Français n'attes- 
tent que trop leur inefficacité. 

Us ont connu avant nous la poudre et l'usage de la 
boussole, mais cette précocité ne les a pas empêchés de 
rester bien en arrière de l'Europe pour tout ce qui coq- 
cerne l'armée et la marine. 



1 



CHAPITRE CraOUIÈME 



I 



DES AMBASSADES CHRETIENNES PERMANENTES 



A PEKIN. 



Dans mon premier livre sur la Chine (*), a propos des 
ambassades permanentes, j'ai dit : 

« On croit généralement que la plupart des difficultés 
qui entourent les étrangers en Chine disparaîtraient si 
leurs gouvernements avaient a Pékin des légations per- 
manentes. Je suis, au contraire , persuadé que des re- 
présentants auraient peu d'influence par leur présence 
seule etpar la voie diplomatique. 

a Ces ambassadeurs seraient considérés comme des 
espions envoyés pour préparer la continuation des con- 
quêtes déjà accomplies dans l'Inde, à Java, à Singapour, 



(•) L'Angleterre, la Chine etVlnde, 18a7. 



501 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

à Malacca, aux Philippines, aux Mariannes, à Macao, à 
Ilong-kong. S'ils s'efforçaient d'obtenir de nouveaux 
avantages pour le commerce, l'empereur dirait que 
l'avidilé de ces barbares étrangers est insatiable, qu'à 
mesure qu'on leur fait plus de concessions et qu'à la fa- 
veur de ces concessions ils réalisent plus de bénéfices, à 
mesure aussi ils font plus de demandes nouvelles; ainsi, 
et les représentants et les souverains représentés par eux 
seraient regardés comme des espèces de mendiants impor- 
tuns. Qu'on n'oublie pas que le gouvernement chinois 
dédaigne le commerce, qu'il ne prend aucun souci de ceux 
de ses sujets qui sortent de l'empire , et qu'il n'envoie 
jamais d'ambassades pour user de réciprocité envers les 
nations dont il en reçoit. A ces considérations il faut 
ajouter la question du ko-iou, c'est-dire de la prosterna- 
tion, hommage que l'empereur croit être tenu d'exiger 
des étrangers , sous peine de perdre auprès de la race 
qu'il gouverne son prestige et sa force morale. 

« Quand un envoyé européen refuse de rendre cet 
hommage à l'empereur céleste, il irrite ce prince et les 
grands qui l'entourent, lesquels ne voient dans cette ré- 
sistance qu'un acte d'orgueil et de fierté d'autant plus 
déplacé, qu'à leur point de vue il contraste de la façon 
la plus étrange avec la bassesse qu'ils trouvent à solli- 
citer des concessions commerciales dans le but de gagner 
plus d'argent , ce que certainement ils ne feraient 
jamais, parce qu'ils croiraient non-seulement manquer 
de dignité, mais encore se soumettre à une humiliation. 
Voilà comme chaque peuple a sa manière de voir les 
choses! » 

Les événements qui ont eu lieu depuis 1857 prouvent 
que je ne me trompais pas, et que les nations euro- 
péennes auraient peu gagné à obtenir la permission d'en- 
tretenir des ambassades permanentes à Pékin. 

Pour que les ambassadeurs fussent utiles, pour qu'on 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 305 

les traitât avec considération, et qu'ils pussent voir les 
ministres du pays , et négocier pacifiquement avec eux il 
fallait faire ce qu'on a fait au mois d'octobre de 1860 ; il 
fallait renverser ce château d'orgueil dans lequel s'embas- 
tillaient les entêtés et ignorants mandarins de Pékin , et 
d'où ils regardaient les peuples d'Europe comme incivi- 
lisés et inférieurs à la Chine. Il fallait désillusionner ce 
superbe empereur qui persistait a s'intituler Fils du ciel 
et Roi des rois. Il fallait établir, par la force des faits , le 
principe d'égalité que la cour de Pékin a toujours consi- 
déré comme une prétention absurde et folle : ce qui a 
été la véritable cause de tous les différends arrivés. 
On avait cru que les difficultés venaient des autorités 
avec lesquelles nous avions affaire dans les ports ouverts 
au commerce, et que si nous parvenions a celles de 
Pékin, tout s'arrangerait a l'amiable. C'était une profonde 
erreur. Les difficultés venaient surtout de la cour; elle 
dégradait ceux des mandarins qui osaient dire quelque 
mot en faveur des Européens ou qui n'en parlaient pas 
avec mépris et horreur même. 

Depuis octobre 1860 les choses ont changé. Les princes 
et gouvernants de la cour ne voulaient pas reconnaître 
la faiblesse de la Chine et la supériorité militaire des 
Européens ; ils rejetaient toujours le blâme sur les fonc- 
tionnaires des provinces : les uns avaient été lâches, les 
autres faibles ou imbéciles ; ceux-ci avaient manqué de 
tact et de prudence , ceux-là s'étaient laissé corrompre 
par l'or étranger. Maintenant ces fiers partisans de la 
guerre ont vu les figures des Européens, ils ont été battus 
et dispersés par eux ; ils leur ont abandonné la capitale; 
ils leur ont laissé brûler tranquillement la fameuse de- 
meure de l'empereur. Il faudra bien que Sa Majesté et 
ceux qui l'entourent commencent a ouvrir les yeux a la 
vérité, et renoncent peu a peu à leurs anciennes préten- 
tions de supériorité sur toute la race humaine. Déjà le 
prince Koung, le frère de l'empereur, a reçu sur le pied 



S06 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

d'égalité les représentants des monarques de France et 
d'Angleterre, et leur a fait des visites ! Voila un progrès. 

Je répète donc que l'état des relations entre l'Europe 
et la Chine a singulièrement changé depuis la prise de 
Pékin, et que maintenant les légations européennes per- 
manentes pourront fonctionner et obtenir de la cour des 
décrets favorables pour le commerce ; ce qui eût été de 
toute impossibilité avant l'humiliation du monarque cé- 
leste. 

Je ne prétends pas dire, néanmoins, qu'il n'y aura point 
d'obstacles a vaincre. Les mandarins s'efforceront pen- 
dant longtemps de regagner le terrain perdu en fait de 
supériorité sur les étrangers, mais ceux-ci triompheront, 
surtout s'ils ont la sagesse de s'unir pour agir de commun 
accord. 

L'affaire la plus grave est celle du Ko-iou (la proster- 
nation), à l'occasion des audiences de l'empereur. Cette 
question a été très-débattue à différents points de vue. 
Plusieurs ambassadeurs chrétiens se sont soumis, par 
Tordre de leurs gouvernements, a cette cérémonie humi- 
liante du ko-iou, par le principe qu'il est juste et néces- 
saire de se conformer aux usages du pays où l'on va. Les 
ambassadeurs anglais, sans en excepter lord Elgin en 
1858 et 1860, ont eu pour instruction de plier le genou 
devant l'empereur, comme un sujet anglais devant Sa 
Majesté Britannique. Les envoyés de France et des 
États-Unis d'Amérique n'ont pas été autorisés à aller si 
loin. Aussi n'ont-ils pas exigé d'être admis à la présence 
de Sa Majesté Chinoise (*). 

Napoléon I", étant à Sainte-Hélène, reçut la visite de 
lord Amherst, ambassadeur anglais a la cour de Pékin, 
vers l'an 1816. A cette occasion, et en causant avec son 



(*) Voyez l'ouvrage de M. G. Pauthicr sur les relations politiques 
de la Chine avec les puissances occidentales. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 507 

médecin Omeara, l'empereur prisonnier dit que s'il avait 
envoyé un embassadeur a Pékin, il lui aurait ordonné 
de se conformer aux usages du pays et de faire le ko-tou 
exactement comme les grands mandarins de l'empire , 
mais rien de plus. Il ne trouva pas bien que lors Amherst 
se fût refusé a exécuter le prosternement, et il exprima 
que les Anglais perdraient l'amitié de la nation chinoise 
et peut-être de grands avaiitages commerciaux pour cet 
enfantillage. Ainsi le grand Napoléon traite à' enfantillage 
le point de savoir si les représentants des rois d'Europe 
doivent ou ne doivent pas faire le ko-touLau monarque 
asiatique. (N'ayant point étudié la question , il pensait, 
sans doute, qu'il n'y avait qu'à se prosterner pour tout 
obtenir), 

Il ne manque pourtant pas d'autorités en sens con- 
traire. Valère Maxime raconte que les Athéniens condam- 
nèrent à mort leur concitoyen Timagoras, dont le crime 
avait été de se prosterner devant Darius , roi des Perses, 

Deux hérauts de Darius avaient été tués a Sparte dans 
une émeute populaire . La république envoya à son succes- 
seur, Xerxès, deux Spartiates qui s'étaient volontairement 
offerts à se mettre dans les mains du despote persan et à 
mourir pour expier l'assassinat des deux hérauts. Hérodote 
raconte qu'à leur arrivée à Suze, les satellites de Xerxès 
voulurent obliger les deux Spartiates à se prosterner, en 
les menaçant de leurs lances. Les Spartiates déclarèrent 
qu'ils étaient venus pour mourir afin d'expier le crime 
qu'on avait commis à Sparte en tuant deux hérauts de 
Darius, et qu'ils étaient prêts à mourir, mais que quant 
à la prosternation, ils ne la feraient pas, dût-on leur briser 
la tète contre le sol^ les Spartiates n'étant pas dans l'ha- 
bitude d'adorer aucun homme. 

L'agenouillement est sans doute beaucoup plus pro- 
digué en Chine qu'en Europe, mais il y a le même sens. 
Quand on veut punir quelqu'un, on le fait mettre à ge- 
noux. On peut voir dans mon article sur le théâtre 



508 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

(page HO), une scène dans laquelle on ordonne a une 
demoiselle qui est tombée en faute de s'agenouiller et de 
demander pardon. L'empereur lui-même fait le ko-Pou à 
l'adresse du ciel dans les temples du ciel, de la terre, etc., 
c'est-a-dire qu'il adore le ciel au moyen des mêmes formes 
qu'il exige pour lui de ses sujets et des représentants des 
rois d'P]uropc. 

Est-il vrai que l'empereur perdrait son prestige envers 
le peuple et qu'il serait méprisé si, en recevant les repré- 
sentants européens, il les dispensait de la prosternation? 
Beaucoup d'Européens l'ont pensé, mais je ne le crois 
nullement. En Chine, la vénération pour l'antiquité est 
toute-puissante, et le respect qu'on professe pour les doc- 
trines de Confucius est encore plus grand : il ne peut être 
comparé qu'à celui que nous avons pour l'Évangile et à 
celui des musulmans pour le Koran. On trouvera dans ce 
livre un chapitre démontrant que la société entière chi- 
noise a été façonnée comme dans un moule par les ou- 
vrages de cet homme extraordinaire auquel on a élevé un 
temple dans chaque ville de Chine, et devant la statue 
duquell'empereur lui-même se prosterne. Il a été déclaré 
et il est reconnu officiellement le maître de la nation. 

Eh bien I Confucius n'a jamais recommandé le A:o-fo!Z 
devant l'empereur, et il ne l'exécuta jamais de sa vie. 
De son temps cet usage servile n'était pas connu. Il ne 
l'était pas non plus trois cent soixante-dix ans après sa 
mort. Selon le rituel des cérémonies de la dynastie 
Tcheou, on saluait l'empereur en faisant trois révéren- 
ces avec les mains relevées sur la tète ou pendantes vers 
la terre. A ce que croit une bonne autorité, M. Pauthier, 
l'usage du ko-tou fut introduit à la cour impériale par 
Tsin-chi-hoang-ti , le monarque despote qui fi-t brûler 
tous les livres de la Chine et quatre cents lettrés avec. 

Les ambassadeurs chrétiens devraientdonc exposerque 
le A:o-/oM n'est pas un usage antique, même pour les na- 
tionaux, et que, par conséquent, il n'est pas réellement 



l 



IJES AMBASSADES CHKKTIENM^S A PEkIN, .-voit 

chinois. Ils devraient insister sur ce que son introduc- 
tion a eu lieu dans les temps modernes, et que Confucius 
ne la pratiqua et ne la recommanda jamais. 

Or ces raisons sont d'yn grand po'ids pour la Chine , 
je puis l'affirmer. L'empereur pourrait aussi s'y appuyer 
parfaitement dans un décret où il ferait la gracieuseté de 
dispenser les ambassadeurs étrangers de la prosterna- 
tion , vu qu'elle n'est pas en usage dans leurs pays et 
qu'ils sont des hommes représentant la personne du mo- 
narque qui les envoie. 

Je ne vois pas que l'empereur fût le moins du monde 
perdu a cause de cela. C'est plutôt l'anarchie, le brigan- 
dage, la piraterie, la rébellion, la misère régnant dans 
l'empire, qui le déconsidèrent; ainsi que le triomphe 
des Européens entrant a Pékin. 

Il serait absurde de croire que chez un peuple comme 
celui de la Chine, plein de vues pratiques et de raison, 
un bon prince dût perdre son prestige pour s'être montré 
simple et courtois, a l'excès si l'on veut, envers de hauts 
personnages étrangers. 

Il y a encore une réflexion à faire : la population 
de la Chine est double de celle de toute l'Europe. La 
presse périodique y est complètement inconnue. La 
seule feuille imprimée qui ressemble à un journal est 
ce que nous appelons la Gazette de Pékin, distribuée 
aux employés du gouvernement : c'est tout simplement 
un recueil de pièces officielles. Il est donc hors de doute 
que si l'empereur recevait dans l'intérieur de son palais 
les ambassadeurs étrangers a la manière européenne, 
cela passerait complètement inaperçu de cet immense 
peuple. 

Des ambassadeurs portugais et hollandais se sont sou- 
mis à Pékin à la cérémonie du ko-tou et ils n'y ont rien 
gagné. L'expérience est donc faite. (Napoléon ["proba- 
blement ne la connaissait pas.) 

On a débattu aussi la question de savoir si le mot / ap- 



:>10 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

pliqué aux chrétiens, et qui est proscrit par un article du 
traité de Tien-tsin, signifie pour les Chinois barbare^ selon, 
la traduction que nous en faisons généralement, ou s'il 
signifie tout simplement homme étranger. Quelques sino- 
logues se sont prononcés pour cette dernière acception, et 
ils ont blâmé l'importance qui a été donnée à l'usage de 
cette parole, ainsi que les plaintes. qu'elle a provoquées 
de notre part. 

J'ai il citer contre cette opinion des textes chinois, 
lloung-jin, le ministre du prétendant Tae-ping, dans le 
livre qu'il a publié à Nankin et dont j'^ai donné un bref 
aperçu au chapitre II, parle des bons rapports qu'il est 
utile d'entretenir avec les étrangers, et dit expressément 
qu'il n'est pas juste de les désigner sous le nom de i, ap- 
pellation, ajoute-t-il, qu'il ne convient 'pas de donner même 
aux Siamois ou aux Louchoniens. 

Lors de la visite à Pékin de M. Ward, en 1859, l'empe- 
reur édicta un décret où il y avait ces lignes : « Le mi- 
nistre américain a déclaré qu'ail rendrait au souverain de 
la Chine les mêmes hommages qu'il rend au président 
des États-Unis. En disant ces paroles, M. Ward a com- 
paré la Chine au pays des moua et des i. » 

Il est donc incontestable que le mot i a pour les Chi- 
nois une signification offensive, et pourtant ils s'en sont 
servis constamment pour désigner les Européens et les 
Américains. 

Je sais d'ailleurs par expérience que quand les Chinois, 
dans leurs rapports avec les chrétiens, veulentêtre polis,, 
ils ne se servent pour les désigner que du nom fan-jin 
ou plutôt ouaï-koua-jin. Ce dernier mot veut dire litté- 
ralement gens (jin) de pays (koua) extérieur (ouaï). 

Revenant au ko-tou, je pense que ce sera le point sur 
lequel la cour impériale cédera le plus difficilement , et 
qu'alors, si des légations permanentes sont installées à 
Pékin, les agents seront probablement obli-gés, pour 
éviter des embarras, de se bornor a traiter avec les mi- 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 511 

nistres de la couronne, sans voir l'empereur lui-même. 
C'est du reste ce qui s'observait a Constantinople, il n'y a 
encore que peu d'années. Le temps fera le reste. 

Les mandarins, si fertiles en expédients , en ont déjà 
imaginé un qui n'est pas maladroit pour résoudre, au 
moins temporairement, cette difficulté. 

Un commissaire impérial était depuis 1842, a Canton, 
chargé de recevoir les représentants des gouvernements 
chrétiens et de traiter avec eux. Eh bien ! par décret du 
14 décembre 1860, l'empereur a institué une place de 
commissaire impérial résidant à Pékin, chargé de toutes 
les affaires concernant le commerce étranger ; et pour 
remplir cette charge il a nommé son frère, le prince 
Koung, qui a déjà traité personnellement, au mois de 
novembre 1860, avec les ambassadeurs de France, d'An- 
gleterre et de Russie. Naturellement il sera dit aux re- 
présentants européens qui dorénavent iront à Pékin, 
de s'adresser au prince Koung , et l'empereur lui-même 
continuera à refuser des audiences sous le prétexte de 
leur inutilité. De leur côté les Européens, qui s'inté- 
ressent aux affaires de Chine, ont beaucoup applaudi à 
cette nomination du prince Koung, que les journaux 
ont annoncée comme la création d'un ministère des affai- 
res étrangères a Pékin, à l'imitation de ce rouage officiel 
des gouvernements chrétiens. 

Les ambassadeurs ne devraient apporter à Pékin au- 
cune espèce de présents; on sera ainsi forcé de les re- 
connaître comme des représentants envoyés pour traiter 
d'affaires politiques et commerciales, et l'on ne pourra 
les considérer comme &qs porteurs de tributs [*). 

(') L'abbé Hue raconte, dans son ouvrage le Clirisiianiime en 
Chine, que saint Louis envoya des ambassadeurs au khan des Tar- 
tares-Mongols, et que celui-ci écrivit à d'autres princes que le roi 
de France venait de se soumettre à lui, et qu'ils devaient faire au 
plus lot de même, sans quoi il les passerait au fll de l'épée. L'abbé 



512 LA CHLNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

De toute manière les envoyés chrétiens devraient, 
pour être traités avec quelque considération, s'entourer 
d'un grand appareil , et user d'un langage très-ferme , 
afin de neutraliser les efforts que les mandarins ne 
manqueront pas de faire pour les rabaisser autant qu'il 
leur sera possible. 

Je répéterai ici ce que j'ai dit dans mon livre l Angle- 
terre, la Chine et Vlnde^ sur les ambassades chinoises en 
Europe. Les événements qui sesontaccomplisdepuis 1857, 
les documents indigènes qu'on a acquis et la fatale igno- 
rance des choses de l'Europe dont les mandarins ont fait 
preuve, sont venus ajouter de la force à mes opinions et 
à mes arguments d'alors. 

« Je vais toucher un point auquel je demande qu'on 
veuille bien apporter une attention toute particulière. 
Si ce que l'on désire est d'owmr la Chine^ d'obtenir que 
cette singulière puissance entre dans le cercle , dans le 
système des autres États civilisés , et d'établir avec elle 
de solides et pacifiques relations commerciales, si c'est 
là, dis-je, ce que l'on désire, on doit exiger que l'em- 
pereur de la Chine entretienne des ambassades compo- 
sées d'un nombreux personnel dans les principales capi- 
tales du monde. 

« Les individus qui feraient partie des ambassades 
chinoises à Londres, a Paris , à Washington, etc., seraient 
des lettrés et des personnages occupant dans leur pays 
une haute position ; ils apprendraient les langues de 
TEurope, ils envieraient les progrès de notre civilisation, 
et l'admiration remplacerait bientôt chez eux le mépris 
qu'ils ont maintenant pour nous. De retour dans leur 



Hue ajoute : « Saint Louis envoie un ambassadeur, donc il se re- 
connaît tributaire; ses présents sont un tribut par lequel il témoi- 
gne sa soumission aux Tartares : telle a toujours été la manière 
de raisonner à la cour des Fils du ciel, et les Mongols n'en avaient 
certainement pas d'autre. » 



DES AMBASSADES CHRETIENiNES A PÉKIN. 513 

patrie , ils parleraient des étrangers dans un sens favo- 
rable, ils publieraient des relations de leurs voyages, 
même des traductions d'une multitude de nos ouvrages 
dans tous les genres. 

« Non-seulement un grand nombre de mandarins hauts 
et bas, jeunes et vieux , seraient ainsi envoyés en Europe 
et en Amérique , mais encore une infinité de particuliers 
rfches , enthousiasmés par les relations qu'ils auraient 
entendues ou lues, ne manqueraient pas de visitera 
leurs frais des contrées qui seraient pour eux un nou- 
veau monde. Sans nul doute, ils apprécieraient beaucoup 
les choses d'Europe et sa bonne société; comme aussi ils 
seraient chez nous parfaitement accueillis , et bien des 
gens admireraient la pénétration, le bon ton et l'élégance 
des Chinois bien élevés. 

« 11 serait impossible de calculer combien ces relations 
personnelles produiraient d'heureux résultats et dissipe- 
raient de préjugés ; mais le principal avantage qu elles 
auraient serait de faire comprendre aux hauts fonction- 
naires chinois l'origine et l'objet des missions de propa- 
gande chrétienne, et les raisons d'économie sociale qui 
nous font prendre tant à cœur la protection et l'extension 
du commerce, comme aussi de les convamcre que nous 
ne songeons en aucune manière, pas même dans l'avenir 
le plus éloigné, à nous emparer de leur pays. 

« Assurément les Chinois, qui sont gens d'une intelli- 
gence vive et nette, et qui cherchent en tout la raison et 
l'utilité, remarqueraient en Europe bien des choses qui 
leur paraîtraient absurdes ou vaines. Ils s'étonneraient 
d'abord de trouver presque partout l'intolérance reli- 
gieuse; ils ne verraient pas avec moins de surprise les 
lois qui limitent le taux de l'intérêt de l'argent, lois si 
déraisonnables qu'il n'a jamais été possible d'en assurer 
l'exécution, et qui pourtant sont en vigueur en France et 
dans beaucoup d'autres pays qui se piquent de civilisa- 
tion, et où il se publie chaque jour des ouvrages d'écono- 

18 



314 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

mie politique (*); ils ne comprendraient pas l'utilité d'é- 
touffer un pauvre soldat sous un formidable bonnet a 
poil, qui le met à peu près dans l'impossibilité de faire 
ce à quoi il est destiné, c'est-a-dire la guerre ; ils trouve- 
raient bizarre, ce qui nous semble a nous gracieux, 
qu'une femme se serre la ceinture d'une manière exces- 
sive et s'élargisse artificiellement les hanches , de sorte 
qu'ainsi arrangée ; elle ressemble à n'importe quoi plutô't 
qu'à une femme ; ils ne trouveraient pas moins singulier 
de nous voir dans un brillant salon, pendant un bal ou une 
soirée, tenir à la main notre chapeau (dont l'unique usage 
est de couvrir la tète) et le garder avec un soin qui ne peut 
indiquer que la peur qu'on ne nous le vole; et aussi d'y 
trouver des diplomates armés d'une épée; ils seraient 
dégoûtés quand ils trouveraient à côté d'un magnifique 
magasin de bijoux ou de dentelles, un charcutier ou un 
boucher ayant de monstrueux morceaux de bœuf suspen- 
dus à la porte, et dont la désagréable odeur les choque- 
rait ; ils souriraient en voyant des cochers ou des laquais 
jeunes encore, a qui l'on a, par luxe et élégance, mis 
une perruque ou peint les cheveux au moyen d'un en- 
duit blanc; ils remarqueraient encore une infinité d'au- 
tres ridicules extravagants , qu'il serait superflu d'énu- 
mérerici. 

« Mais , en revanche, que de choses dignes d'êtres 
imitées exciteraient leur admiration, et combien ne nous 
trouveraient-ils pas supérieurs à eux dans tout ce qui a 
rapport aux sciences et aux arts ! 

u On peut assurer que toutes les entraves que nous 
rencontrons maintenant en Chine viennent de ce que nous 
y sommes mal connus et mal compris. C'est une chose 
déplorable que l'ignorance des habitants de cet empire , 

(*) Le gouvernement chinois n'a jamais eu l'idée d'intervenir 
dans la fixation du taux de l'intérêt de l'argent; il a toujours 
laissé ce soin à la libre volonté des parties intéressées. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 515 

grands et petits, à l'endroit de tout ce qui tient a l'Europe. 
11 y a bien peu de temps que le vice-roi de Canton, com- 
missaire impérial, dans une proclamation devenue fa- 
meuse, donnait très sérieusement comme un fait incon- 
testable que, sans le thé et la rhubarbe, nous ne pourrions 
exister. Un Chinois, propriétaire, examinant un jour les 
effets que j'avais apportés d'Europe, aperçut un livre, 
mais sans comprendre ce que c'était, car les livres chi- 
nois sont très-différents des nôtres : il demanda à mon 
maître de chinois ce qu'était cet objet, et, sur la réponse 
de celui-ci, il s'écria tout étonné : « Comment, les étran- 
gers ont donc aussi des livres? — Oui, et même quelques 
centaines. — Quelques centaines ! » s'écria mon nou- 
vel ami, ne pouvant revenir de son étonnement. Dans 
une autre circonstance, causant avec une personne 
distinguée du pays, et la conversation étant tombée 
sur les voleurs, mon interlocuteur me demanda si, en 
Europe , il y avait aussi des voleurs , et quel moyen 
on employait pour s'en débarrasser. « Il y a aussi des 
voleurs en Europe, lui répondis-je, et les magistrats, 
quand ils le peuvent, les arrêtent et les punissent con- 
formément aux lois. — Quoi ! s'écria-t-il tout surpris, 
il y a donc dans votre pays des magistrats et des 
lois! » Cela nous amena a entrer dans des détails qui me 
montrèrent que cet excellent homme était persuadé qu'en 
Europe nous vivions dans l'état de nature. Les cartes chi- 
noises représentent le Céleste Empire comme un grand 
carré, autour duquel quelques petites îles figurent l'An- 
gleterre, la France, etc.; voilà peut être pourquoi les 
Chinois appellent leur pays Tchoun-koua (le pays du 
milieu). 

« Voici quelques passages d'une conversation qui eut 
lieu, en octobre 1849, entre l'empereur et Pi-kuei, haut 
mandarin gouverneur de Canton en 1858. Cette conver- 
sation fut écrite par Pi-kuei lui-même ; et M. Meadows, 
interprète du gouvernement anglais en Chine, en obtint 



316 lA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

une copie et la publia, en expliquant comment elle était 
venue en ses mains. Pour éviter des longueurs, je me 
borne a dire que je la tiens pour parfaitement authenti- 
que et exacte. 



L'EMPEREUR. 

Vous fûtes recommandé par Siu-kwang-tsin (*) pour 
être employé dans les affaires concernant les barbares; 
Ki-ying (**) vous a-t-il jamais employé dans cette bran- 
che-la? 

PI-KUEI. 

Jamais, sire. 

L'EMPEREUR. 

Je vois que Siu-kwang-tsin ne s'est jamais servi d'au- 
cune des personnes employées par Ki-ying! Dans ces 
dernières années les affaires concernant les barbares ont 
causé à Ki-ying une frayeur presque mortelle. Les per- 
sonnes qui l'ont assisté dans ces transactions n'ont fait 
qu'en exagérer l'importance, de sorte que Ki-ying, tou- 
jours frappé du môme effroi et prêtant l'oreille à tous 
leurs propos, étendit ainsi la grande renommée des bar- 
bares. Il a toujours dit que Hwang-an-toung (***) était un 
homme capable. Non-seulement il l'assurait dans sa cor- 
respondance, mais cette année même, dans une audience, 
il me disait que Hwang-an-toung était le seul qui pût con- 
duire convenablement les affaires avec les barbares. Il 
me dit aussi que les dispositions du peuple étaient mau- 
vaises. Pourtant, avec quelle adresse ne se sont-ils pas 



(') Alors gouverneur général de Kwang-toung (Canton) et de 
Kouang-si. 

(") Le précédent gouverneur général. 

(**•) Hwang-an-toung est un Chinois qui occupa à Nankin un poste 
élevé lorsque le traité fut conclu. Il était le bras droit de Ki-ying, 
et fut le négociateur réel du traité. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 517 

conduits, Siu-kwang-tsin et ses auxiliaires! Ils ont, dans 
l'espace d'un mois, sans avoir porté un seul coup, mis 
sur pied un corps organisé de plus de 100,000 hommes, 
et réuni quelques centaines de mille de taels pour pour- 
voir aux dépenses nécessaires. Il est évident, puisque le 
peuple s'est si bien conduit, qu'il n'y a pas lieu de s'éton- 
ner que ces individus, Ilwang-an-toung et Chaouchan- 
ling (*), aient été signalés expressément comme de 
grands traîtres. En outre, à cette époque, des bandits 
indigènes troublaient aussi le pays. J'ai oublié sur quel 
point. 

PI-KUEl. 

A Tsing-yuen et Ying-tih. 

L'EMPEREUR. 

Exactement. Vous autres (Siu et son entourage) vous 
avez arrangé ces affaires. Les barbares, il me semble, 
dépendent entièrement de Kouang-toung (Canton) pour 
gagner leur vie. 

PI-KUEI. 

Le peuple de Kouang-toung voit très bien que les bar- 
bares ne pourraient réaliser aucun profit sans cette pro- 
vince, 

L'EMPEREUR. 

C'est très-juste. Quelles sont les autres personnes em- 
ployées aux affaires avec les barbares? 

PI-KUET. 

Les intendants expectants (surnuméraires) Heu-tseang- 
kwang et Wou-tsung-yaou (Howqua). 

L'EMPEREUR. 

Appartenez-vous à quelque bannière mandchoue ou 
mongole? A quelle bannière appartenez-vous? 

(*) Autre mandarin chinois et anxilir.irc capable de Ki-ying. 

18. 



518 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 
PI-KUEI. 
A la bannière jaune mongole. 

L'EMPEREUR. 

Par qui fùtes-vous recommandé pour obtenir des pro- 
motions dans le service? 

PI-KUEI. 

Par le gouverneur général IH-kung (qui a pris sa 
retraite en mars 1844). 

L'EMPEREUR. 

Les barbares anglais ont-ils subi quelque affaiblisse- 
ment dans leur puissance en ces derniers temps? 

PI-KUEI. 

Ils semblent être devenus plus faibles. 

L'EMPEREUR. 

Le nombre de leurs soldats a Hong-kong se monte-t-il 
a trois ou quatre mille? 

PI-KUEI. 

11 ne s'élève qu'à deux ou trois mille, et plus de la 
moitié de ce nombre n'est que nominal. La plus grande 
partie des soldats à l'uniforme vert (tirailleurs de Ceylan ?) 
ont été dispersés par suite du manque de fonds. Le com- 
merce n'est pas florissant à Ning-po et dans les autres 
ports voisins, 

L'EMPEREUR. 

J'ai ouï dire qu'il n'est pas prospère à Ning-po et à 
Amoy, ni à Chang-hai" non plus. Nous voyons par là que 
>a prospérité est toujours suivie d'une décadence. 

PI-KUEI. 

Les barbares anglais étaient dans un fâcheux état 
l'année dernière dans leur propre pays, où ils furent 
frappés d'une épidémie, et à Hong-kong, Tannée dernière, 
plus de mille individus sont morts par suite des exhalai- 
sons qu'avaient produites les chaleurs. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 310 

L'EMPEREUR. 

Dans toutes les affaires la décadence suit la prospérité» 
A quoi sert le pouvoir de l'homme ! 

PI-KUEI. 

La fortune divine de Votre Majesté en est la cause (de 
la décadence de la puissance des Anglais). 

L'EMPEREUR. 

Pensez-vous, d'après les apparences que présentent les 
choses à Kouang-toung (Canton), que les barbares anglais 
ou bien d'autres gens y causeront de nouveau des trou- 
bles ? 

PJ.KUEI. 

Non. L'Angleterre n'a pas de ressources, et lorsque les 
barbares anglais se révoltèrent en 1841, ils dépendaient 
alors entièrement du pouvoir des autres nations, qui, 
dans le but d'ouvrir des voies à leur commerce, les ont 
soutenue de leurs fonds. Pendant la présente année (ici 
suivent dans le manuscrit chinois deux mots qui ne font 
point un sens avec le texte. Ces mots sont « tiin te, » lit- 
téralement a lois et territoires, » Probablement les mots, 
employés étaient territoires soumis], les territoires sou- 
mis de l'Angleterre ne lui ont pas montré une obéissance 
spontanée. 

L'EMPEREUR. 
Il ressort évidemment de tout cela que les barbares 
n'ont en vue constamment que des spéculations commer- 
ciales, et qu'ils ne nourrissent pas de hauts projets ayant 
pour but des acquisitions territoriales (*). 



(*)Ces paroles de l'empereur résultent probablement de ce que 
lai dirent les ministres, en 1843, pour le déterminer à sanction- 
ner la cession deHong-kong; elles sont pour moi, entre autres, U 
preuve que ce dialogue est authentique. 



r>iO LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 
PI-KUEI. 
Au fond, ils appartiennent a la classe des brutes, il est 
impossible qu'ils entretiennent aucune idée élevée. 

L'EMPEREUR. 

Dans leur pays ils ont tantôt une femme, tantôt un 
homme pour souverain. Il est évident qu'ils ne sont pas 
dignes qu'on s'occupe d'eux. Ont-ils comme nous un 
temps fixé de service pour le chef de leurs soldats, 
Bonham? 

PI-KUEI. 

Quelques-uns (des gouverneurs de Hong-kong) sont 
remplacés au bout de deux ans, d'autres au bout de trois 
ans. Quoique ce soit le prince de ces barbares qui les 
envoie, ils sont en réalité recommandés par la corpora- 
tion de leurs marchands. 

L'EMPEREUR. 

Quels sont les objets dont les Français font le com- 
merce? 

Pl-KUEI. 

Les marchandises des barbares sont des camelots , des 
laines, des draps, des pendules, des montres, des toiles 
en coton et autres. Tous leurs pays en ont, bonnes ou 
mauvaises. 

L'EMPEREUR. 

Quel est le pays dont les marchandises soient le plus 
chères? 

PI-KUEL 

Tous les pays en ont de chères et de bon marché. Il n'y 
a pas de grandes différences entre leurs prix ( d'articles 
similaires). Seulement, quant a l'article camelots, 
ceux de France passent pour les meilleurs. 

L'EMPEREUR. 

La Chine n'a pas besoin de tissus étrangers de soie et 
dp roton , et surtout pour ceux de coton , quelle nécessité 



I 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 521 

en a-t-elle ? Par exemple , les enveloppes pour paquet (*) 
peuvent être faites de jaune foncé ou de jaune pâle (pour 
le palais), et hors du palais, les gens du peuple pourraient 
faire usage pour cela de nankin colorié ou bleu. Cela 
paraîtrait simple et sans affectation ; mais dernièrement 
il est devenu à la mode de porter des toiles de coton 
étranger à fleurs, lesquelles sont très-bizarres. D'autres 
personnes portent des chemises en toile de coton étran- 
ger. Eh bien! voyez, moi le plus haut des hommes, — mes 
chemises et mes vêtements intérieurs sont tous en toile 
de la Corée. — Je n'ai jamais fait usage de cotons étran- 
gers. 

PI-KUEI. 

Les tissus de coton étranger n'ont pas de corps ( litté- 
ralement d'o^); ils ne valent rien pour des vêtements. 

L'EMPEREUR. 

Et ils ne se lavent pas bien. 

PI-KUET. 

C'est vrai, sire. 

L'EMPEREUR. 

L'opium , je le suppose, se vend et s'achète ouvertement 
à Kouang-toung (Canton). 

PI-KUEI. 

Je n'oserais pas tromper Votre Majesté. Personne n'a 
l'audace de l'acheter ou de le vendre publiquement; mais 
la quantité achetée et vendue en secret ne laisse pas que 
d'être considérable. 

L'EMPEREUR. 

Il me semble que pour le commerce de cet article il 



(•) Les mouchoirs importés en Chine ne sont pas employés 
pour l'usage du nez, mais bien pour envelopper des objets qui 
seraient trop volumineux pour être mis dans la marche du vête- 
ment, et qu'un Européen mettrait dans la poche du sien. 



522 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

doit y avoir aussi une période de prospérité et une autre 
de déclin. Si je voulais infliger de sévères punitions , je 
pourrais me trouver dans le cas de punir aujourd'hui , 
de punir de nouveau demain, et tout le monde, sans un 
grand résultat. Si nous laissons s'écouler deux ou trois 
années, cinq ou six années, l'usage naturellement s'en 
perdra. 

PI KUEI. 

Certainement, sire. 

L'EMPEREUR. 
Pensez-vous que l'opium soit plus cher maintenant que 
dans le passé? (E?i.yoMna/i^) Vous n'en fumez pas, n'est-ce 
pas? Probablement vous ne pouvez me répondre à ce 
sujet. 

PI-KUEl. 

Les notables du pays et les lettrés auxquels j'ai fait des 
questions là-dessus, m'ont dit que l'opium est à très-bas 
prix dans ce moment-ci. 

L'EMPEREUR. 

En vérité! Pourquoi est-il si bon marché? 

PI-KUEI. 

Parce que la qualité n'est plus la même que celle 
d'autrefois. 

L'EMPEREUR. 

Ceciestencore un exempiedeprospéritéetde décadence. 
Comment les cieux et la terre toléreraient-ils longtemps 
une substance aussi destructive de la vie ? Ainsi, dans la 
consommation du tabac, la feuille de celui de Kouang- 
toung étant forte en goût et la feuille de celui de Sing-tsze 
étant faible, ceux qui se sont accoutumés à l'usage de la 
première n'aiment pas naturellement la seconde. Pen- 
sez-vous qu'à l'avenir les barbares anglais à Hong-kong 
se tiendront tranquilles? 



DES AMBASSADES CHRÉTIENP^ES A PÉKIN. 323 

Pl-KUËI. 

Les barbares anglais ont fait de grandes dépenses pour 
la construction de maisons , en vue d'en faire leur rési- 
dence permanente et d'y vivre en paix. D'an autre côté, 
le peuple de llong-kong et tout son voisinage a pris de- 
puis longtemps ces barbares en aversion , et les bandits 
locaux (pirates) attendent depuis longtemps aussi, avec 
une ardente convoitise, pour s'emparer de ces habitations. 
Les barbares sont, pour cette raison, constamment dans 
la crainte de perdre leur établissement. 

L'EMPEREUR. 

ils ont ainsi ajouté a leurs soucis en se créant une 
préoccupation intérieure. Après tout, quoi qu'il en arrive, 
ils ont toujours leur propre pays pour refuge (littérale- 
ment nidf tanière^ mots usités fréquemment pour dé- 
signer les capitales des souverains étrangers). 

PI-KUEI. 
Oui , sire. 

L'EMPEREUR. 

Y a-t-il entre le gouverneur général et le gouverneur 
de Canton quelque désaccord? 

Pl-KUEI. 
Votre esclave supplie Votre Majesté d'avoir son sacré 
esprit tranquille. Le gouverneur général et le gouverneur 
non-seulement remplissent leurs fonctions avec une 
parfaite bonne foi , mais aussi avec un constant et mu- 
tuel accord. 

L'EMPEREUR. 

Ceci est bien. Ce que l'on doit désirer c'est l'accord. 
Souvent le gouverneur général et le gouverneur dans la 
même province sont mal ensemble. 

PI-KUEL 

Votre esclave, pendant le grand nombre d'années 
qu'il a passées aKouang-toung,n'a jamais vu régner une 



524 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

plus grande entente entre le gouverneur général et le 
gouverneur. 

L'EMPEREUR. 

Us sont tous les deux au meilleur temps de leur âge , 
précisément à l'époque de la vie la plus propre pour le 
travail ; ils doivent employer au mieux leurs facultés 
physiques et morales. 11 est bien aussi que vous et le 
juge criminel, qui êtes leurs subordonnés immédiats, si 
vous apprenez quelque chose dont vous craindriez qu'ils 
ne soient pas bien informés, vous leur en fassiez part. 
Connaissez-vous le juge nouvellement institué, Ke-shuh- 
tsaou? 

Pl-KUEl. 

Non, sire. 

L'EMPEREUR. 

C'est un très-honnète homme, très-sincère et sans 
affectation, comme vous le verrez quand vous aurez 
passé une demi-année près de lui. Vous pouvez aller 
maintenant préparer votre départ. » 

Parmi les documents qu'on a trouvés aux archives de 
Yé, lors de la prise de Canton , un autre compte rendu 
de ce genre a été découvert : c'est un dialogue entre 
l'intendant de Canton, Ki-shou-tsan,etrempereur actuel. 
Ce dialogue prouve que Iliên-fung n'est pas beaucoup 
plus intelligent que son père Tao-kouang. Je vais donner 
un morceau de la partie qui parle des étrangers. 

L'EMPEREUR. 

« Les barbares anglais sont-ils tranquilles pour le mo- 
ment, ou le contraire ? 

KI-SBU-TSAN. 

Ils sont tranquilles jusqu'ici. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 32 

L'EMPEREUR. 

Leur commerce ne causera-t-il pas des embarras un 
jour? 

K[-SHU-TSAN. 

• La nature des barbares donne lieu à bien des soupçons. 
Ils nous ont adressé il y a deux ou trois mois une com- 
munication qui soulevait (*) plusieurs questions, dans un 
langage menaçant. Siu et Yé comprennent parfaitement 
leurs ruses, et comme on ne peut se tirer d'affaire avec 
eux qu'en étant décidé et résolu , ils n'emploient pas 
plus de paroles dans leurs réponses qu'il n'en faut pour 
répliquer (**) a ce que disent les barbares , qui n'ont 
plus rien a suggérer. 

L'EMPEREUR. 

Savez-vous a propos de quoi ils écrivaient? 

KI-SHU-TSAN. 

Dans les rapports avec les barbares, Siu et Yé re- 
gardent le secret comme très-important. 

L'EMPEREUR. 

Comment savez-vous ce qui se passe dans leur pays? 

KI-SHU-TSAN. 

Dans les pays étrangers [liit. dans les mers extérieures) 
il y a des journaux qui rapportent en détail les affaires 
de chaque nation , et nous pouvons nous les procurer. 
D'ailleurs , comme les barbares ne peuvent se passer de 
nos gens en guise d'interprètes , Siu et Yé s'arrangent 
pour apprendre secrètement tous les détails de leurs 
affaires, chaque mois, par leurs employés. Nous arrivons 
ainsi à savoir tout ce qui les regarde. 

C*) Des questions qu'ils n'avaient pas le droit d'élever, littérale- 
ment, des branches qui ne tenaient pas aux nœuds de l'arbre, 
figure empruntée au bambou. 

(*•) Pour répondre, contredire, nier. 

19 



326 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 
L'EMPEREUR. 

Comment se fait-il que des gens au service des bar- 
bares nous fournissent cependant des renseignements? 
KI-SHU-TSAN. 

Il suffit de dépenser quelques centaines de dollars de 
plus par an pour leur donner des récompenses. A ce 
prix, ils sont bien aises de nous servir. D'ailleurs, si les 
nouvelles que nous recevons sur un point ne nous pa- 
raissent pas satisfaisantes , il en arrive d'autres côtés , et 
si les renseignements qui viennent de diverses sources 
concordent ensemble , ils méritent pleine confiance. 

L'EMPEREUR. 

Les journaux sont-ils dans leurs caractères barbares , 
ou en caractères chinois? 

Kl-SHU-TSAN. 

Ce sont des traductions en chinois (*). 

L'EMPEREUR. 

Avez-vous vu ces j ournaux ? 

KI-SHU-TSAN. 

bahs la campagne de TsingTyuen , l'hiver dernier, 
Yé (**) en reçut quelques-uns et me les a montrés; 
L'EMPEREUR. 

ijue disaient-ils ? 

KI-SHU-TSAN. 

Votre serviteur se rappelle un exemple. Les Anglais 
étaient en guerre avec le Bengale (***) ; un vaisseau de 
guerre du Èengale voulait passer à travers le territoire 



C) Les journaux qil'il avait vus, comme on le comprendra 
tout à l'heure. 

(**) Yé était alors gouverneur de Kouang-loung, et fut absent de 
Canton pendant quatre mois , cherchant à réduire les rebelles à 
Tsing-Yuen et Ning-Teh. 

(•''*) Il veut probablement dire le Birman. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 527 

d'Angleterre pour attaquer {lUt. pour se disputer avec) 
quelque autre nation, les autorités anglaises [*) lui re- 
fusèrent le passage. Les deux partis ouvrirent le feu, il 
y eut un vaisseau anglais coulé, et un grand nombre de 
bonnes tètes 'les directeurs) furent tués. Le souverain de 
leur pays assembla les personnages principaux [litt. les 
yeux de la tète) dans la chambre oii l'on discute les affaires 
c'est-a-dire le parlement). On y proposa (les uns) de par- 
ler raison (ou de disputer l'affaire avec) au Bengale, mais 
les autres proposèrent de lever une armée et d'exiger une 
satisfaction. Yé a également raconté a votre serviteur 
que dans les lettres que le souverain de l'État adressait a 
Bonham, il lui recommandait toujours de faire le com- 
merce avec la Chine a l'amiable, et de ne pas se mêler de 
ce qui ne le regardait pas. On dit aussi qu'en récompense 
de son administration des affaires commerciales, Bonham 
a reçu du souverain de l'État une décoration qui s'appelle 
0-ta-pa (ordre du Bain) , quelque chose qui ressemble a 
l'ancienne bourse du poisson d'or (**). Bonham en est 
satisfait, il s'en pare avec orgueil; cela l'empêche de faire 
de nouvelles difficultés. 

L'EMPEREUR. 

Comment les barbares représentaient-ils leurs griefs 
prétendus dans la lettre qu'ils écrivaient? 

KI-SUU-TSAN. 

Quand votre serviteur est revenu a Canton après la 
campagne de Tsing-yuen pour remettre sa charge , Siu 
et Yé lui ont dit qu'à la troisième lune (***) , Bonham 
avait écrit pour dire qu'il n'y avait pas grand marché 



f) LUI. les barbares anglais qui dirigent les affaires. 

(**) Ornement ou décoration, d'ancienne date. 

(***) Il fait allusion aux lettres de sir George Bonham , agissant 
d'après des instructions du 19 avril 1851 du ministère des affaires 
étrangères, pour proposer l'échange des potts. 



028 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

pour les denrées dans deux des cinq ports, à savoir : 
Tcheh-kiang et Fouh-kicn,et qu'il demandait à échanger 
les deux ports en question contre deux autres. Ilang- 
chou et Sou-chaou pourraient convenir; mais si cela ne 
se pouvait pas, Tchin-kiang pouvait suffire. Si Tchin-kiang 
était également impossible , ses vaisseaux de guerre se- 
raient obligés d'aller a Tien-tsin. Siu et Yé répondirent 
que, le commerce dans les cinq ports ayant été depuis 
longtemps réglé parle traité, on ne pouvait y faire aucun 
changement, d'ailleurs qu'on vendait tous les ans en Chine 
une certaine quantité de marchandises, toujours la même, 
et que le montant ne dépendait pas du nombre des ports. 
Prenez le commerce, disaient-ils, tel qu'il existait avant 
l'ouverture des cinq ports, et tel qu'il est depuis cet évé- 
nement, et, en calculant les profits et les pertes des dif- 
férentes parties, vous vous convaincrez de ce fait. Si vos 
vaisseaux de guerre cherchent a aller a Tien-tsin, lorsque 
la bonne intelligence existe entre nos deux nations, c'est 
vous qui aurez commencé la querelle, nous ne serons pas 
a blâmer. Depuis qu'on a envoyé cette réponse, on n'a 
point reçu de lettre d'eux. 

L'EMPEREUR. 

Qui est chargé des affaires des barbares outre Bonham? 

' KI-SHU-TSAN. 

On a dit à votre serviteur que Bonham était gouver- 
neur en chef {lut. chef général des troupes). Il y a encore 
Gutzlaff et Meadows. Gutzlaflf était un conspirateur habile 
lorsqu'il était autrefois en Chine. Cette fois, on dit que le 
chef de l'État lui a ordonné de concentrer son attention 
sur les affaires commerciales, et ne lui permet pas de se 
mêler (de politique) (*). 



(*) M. Gutzlaff, alors secrétaire chinois , revint en Chine au mois 
de janvier 1851 et mourut au mois d'août. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 529 

L'EMPEREUR. 

Les autres nations commerciales sont -elles en bons 
rapports avec les barbares anglais? 

Kl-SHU-TSAN. 

Quand les barbares anglais nous ont donné de l'em- 
barras, il y a quelque temps (1839-1842) , différentes na- 
tions leur sont venues en aide. On dit que les Anglais ont 
dû plus tard des vaisseaux aux autres nations, et qu'elles 
n'ont pas pu s'en faire payer la valeur; de la des difficul- 
tés. Les autres races sont aussi jalouses de ce que les 
barbares anglais en sont venus a leurs fins (auprès de la 
Chine), et ainsi, bien qu'a l'extérieur ils semblent faire le 
commerce amicalement, chaque parti considère au fond 
son propre intérêt, et l'entente cordiale est imp'ossible. 

L'EMPEREUR. 

Les Français sont-ils tranquilles à Kouang-toung? 

KI-SHU-TSAN. 

Les Français continuent à ne point donner d'embarras à 

Kouang-toung. Mais on dit qu'a l'exception du commerce, 
ils tiennent par-dessus tout à enseigner leurs doctrines. 

L'EMPEREUR. 

Quels sont en général les gens qui pratiquent leurs 
doctrines? Y compte-t-on des licenciés et des gradués? 

KI-SHU-TSAN. 

C'est le commun [litt. le petit) peuple, qui n'a pas de 
sens. Tout ce qu'ils comprennent de la question, c'est 
que, par la pratique de la vertu (*), ils peuvent espérer le 
bonheur, en sorte qu'il y a bien des chances pour eux 
d'être mystifiés. Les licenciés et les gradués qui ont lu 



(*) La doctrine de Confucius n'enseigne pas aux hommes à être 
vertueux uniquement dans l'attente d'une récompense; c'est le 
Bouddhisme corrompu et d'autres superstitions qui enseignent au 
peuple à chercher à se rendre la fortune prospère. 



330 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

davantage et qui savent la philosophie se respectent, et 
on ne peut les séduire. Votre serviteur n'a jamais entendu 
dire que de pareilles gens aient embrassé leur doctrine. 

L'EMPEREUR., 

Y a-t-il eu des poursuites pour la profession de la doc- 
trine à Kouang-toung aussi bien (qu'à Kwang-si) ? 

Kl-SHU-TSAN. 

Votre serviteur a entendu dire qu'il y en a eu il y a 
quelque temps. 

L'EMPEREUR. 

Est-ce qu'on ne prêche pas aussi à Shan-si la doctrine 
du Seigneur du ciel? 

Kl SHU-TSAN. 

. Oui 

L'EMPEREUR. 

Et que disaient leurs livres? 

KI-SHU-TSAN. 
Votre serviteur a vu, qu'outre d'autres livres, il y en 
avait quelques-uns copiés en caractères chinois, qui par- 
laient tous de Jésus. Jésus était celui qui a été cloué à 
une croix. Ils engageaient les gens a être vertueux, à pu- 
rifier leur cœur et à faire de bonnes actions, mais il y a 
une grande unanimité (un accord d'opinions) parmi ceux 
qui professent la doctrine, et bien qu'il n'y ait pas grand 
mal, dans des circonstances ordinaires, a ce que des gens 
sans intelligence jeûnent dans l'espoir d'obtenir la féli- 
cité, cependant si, dans le cours des temps, il paraissait 
parmi eux un seul homme remarquable, il donnerait cer- 
tainement de l'embarras en excitant et en séduisant (le 
public). 

L'EMPEREUR. 

Avez'vous vu les bâtiments des barbares a Hong-kong? 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 331 

Kl-SHU-TSAN. 

Votre serviteur ne les a pas vus. Il a vu les factoreries 
étrangères sur la rivière de Canton, mais il n'y est jamais 
entré. 

L'EMPEREUR. 

Avez-vous vu des barbares ou les vaisseaux des bar- 
bares ? 

KI-SHU-TSAN. 
Voire serviteur a vu une fois un bateau a vapeur au 
pavillon fleuri (américain) sur la rivière de Canton. Il y 
avait des barbares a bord du vaisseau , tous vêtus de 
blanc, hommes et femmes; mais il était trop loin du vais- 
seau de votre serviteur pour qu'il pût les bien voir. 

L'EiMPEREUR. 

Quelle est la nation du pavillon fleuri ? 

KI-SHU-TSAN, 

Les Américains. Le commerce de cette nation est très- 
grand ; elle est riche et puissante, et pourtant elle n'est 
pas tourmentante. 

L'EMPEREUR. 

Comment se fait-il que les Américains soient riches et 
puissants, et qu'ils ne soient pas tourmentants? 

KI-SHU-TSAN. 

Comme règle générale, les barbares du dehors font le 
commerce parce que leur nature est avide. Si l'un d'eux 
trouble la paix (donne de l'embarras) la prospérité du 
commerce de l'autre en souffre. Ainsi, pour le moment, 
les Anglais sont à la mendicité (*), mais s'ils troublaient 
la paix, ce n'est pas leur commerce seul qui en souffri- 
rait; aussi toutes les autres nations s'opposent-elles à 
toute violence de leur part. S'ils commençaient a se re- 
muer, les Américains seraient assurément les derniers 
qui leur viendraient en aide. 

f ) Et par conséquent peu disposés à faire la guerre. 



5S2 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

L'EMPEREUn. 

Pourquoi les Américains ne les aideraient-ils pas? 

KI-SHU-TSAN. 

Votre serviteur a entendu dire que les Américains 
avaient des relations d'affaires d'une grande importance 
avec Wu-sung-yau (Ilow-qua), naguère négociant à 
Quang-toung,mème que Wu leur fournissait de l'argent. 
Les Américains rapportent secrètement à la famille de 
Wu tous les mouvements des barbares anglais, et Wu- 
sung-yau fait Ik-dessus son rapport particulier a Siu et 
à Yé, qui prennent leurs précautions en conséquence. 
C'est ainsi que, l'année dernière, c'est par une communi- 
cation des Américains que nous avons appris qu'un vais- 
seau de guerre des barbares anglais venait à Tien-tsin 
(le Peïho). Cela ne prouve pas une amitié bien sincère 
des Américains pour nous ; mais ils ont un grand amour 
du gain, et ils craignent de voir leur commerce troublé 
par les procédés des Anglais (*). » 

Mais voici un document qui est est encore plus extraor- 
dinaire que les précédents. C'est un mémoire du vice-roi 
Yé a l'empereur, dans lequel il paraît vouloir donner des 
nouvelles de l'insurrection de l'Inde en 1857. Il semble 
impossible qu'un personnage si haut placé accueillît des 
rumeurs aussi absurdes , et fût dans une telle igno- 
rance des affaires des étrangers, avec lesquels il était en 
rapport continuel. 

« Yé présente ce mémoire pour dire que les barbares 
anglais, inquiétés chez eux et pressés tous les jours avec 
plus d'instances par les autres nations (^'^j, ne tenteront 

(*) Ce document et celui qui suit ont été mis en français tels 
que je les donne, par le traducteur de La Chine et le Japon de 
M. L. Oliphant. 

('•) II peut vouloir dire : pressés par leurs sollicitations, ou 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 533 

probablement rien de plus. On dit qu'ils ont eu plusieurs 
conférences au sujet de l'ouverture du commerce, et 
qu'ils désirent vivement qu'on leur suggère quelque 
moyen d'y parvenir; en conséquence, le chef anglais 
n'est pas encore revenu a Canton. 

« Il envoie par un courrier, au taux de six cents li par 
jour, un mémoire respectueux sur les incidents, et, le- 
vant les yeux, il implore un regard sacré. 

« Le 6 de la neuvième lune (23 octobre 1857), votre ser- 
viteur a l'honneur d'envoyer à Votre Majesté différents 
détails sur son administration des affaires des barbares 
pendant la septième et la huitième lune (août et sep- 
tembre) comme il est rapporté. 

« Depuis l'engagement du 40 delà cinquième lune (pre- 
mier juin (*), il y a plus de six mois, les barbares Anglais 
n'ont pas fait de bruit sur la rivière de Canton. Il faut 
savoir pourtant que, dans la défaite subie par Elgin à 
Mang-ga-ta (**) dans la septième lune, il a été poursuivi 
parles troupes des barbares de Mang-ga-ta (Bengale) jus- 
qu'au bord de la mer. Un certain nombre de vaisseaux 
de guerre français, qui passaient parla, tirèrent plusieurs 
coups de canon de suite, et, les troupes des barbares du 
Bengale ayant reculé, le chef Elgin put s'échapper. Le 
chef Elgin fat très-reconnaissant envers les forces fran- 



pressés d'argent. Les lettres de ses correspondants de Hong-kong 
qu'on a saisies prouvent qu'ils lui représentaient les Anglais 
comme fort endettés envers la Russie et dans de grands em- 
barras pour satisfaire à ses réclamations. 

(*) L'affaire du i" juin est la destruction de la flotte de Heoang 
dans la crique de Fatschan, qu'on avait probablement donnée à 
Pékin pour une victoire. Le début de la phrase suivante prouve 
que le retour de lord Elgin avait déjà été annoncé, mais sans 
détails. 

{**) Mang-ga-ta est évidemment un compromis entre Mang-ga-la 
(le Bengale) et Calcutta. 

19. 



534 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

çaises qui lui avaient sauvé la vie, et, à l'arrivée du mi- 
nistre de France, Lo-so-lun (*), qui était arrivé à Quan- 
toung au commencement de la neuvième lune, il (le chef 
Elgin) fêta le chef Gros à Ilong-kong [liit. le fêta joyeuse- 
ment, et le pria de boire du vin), et le consulta sur l'état 
des affaires en Chine. 

« Le chef Gros dit : Je n'ai pas été témoin oculaire des 
affaires de l'année passée, mais les bruits répandus parmi 
les gens de différentes nations qui étaient alors ici m'ont 
mis au courant de toute la question. Voyez (**), quand 
les forts ont été pris, le gouvernement chinois n'a pas 
usé de représailles ; quand les maisons de la population 
ont été brûlées, il a encore refusé de se battre. Cependant 
la suppression totale de l'insurrection de Quan-toung, il y 
a trois ans, prouve que la puissance militaire de la Chine 
n'est pas à dédaigner. Ne fera-t-elle aucun cas des insultes 
qu'elle a reçues? (Non), elle a certainement quelque po- 
litique profonde qui lui permettra de prendre les devants, 
et, avant que nous ayons pu choisir notre terrain, elle 
nous enlèvera tout moyen de l'accuser, et elle obligera 
les étrangers a convenir qu'ils sont complètement dans 
leur tort (***). La dernière fois que votre nation a ouvert le 
feu, il n'a duré que quelques jours, et des gens se sont 
mis en avant (comme médiateurs), mais cette fois vous 
avez fait tout ce que vous avez pu pendant trois mois. 
(Vous avez tiré) quatre mille décharges générales et plus 



(*) Le nom de l'ambassadeur français est donné aillleurs comme 
Yo-lo-so gros. Son titre de baron passe évidemment pour être son 
nom qu'on place à la façon chinoise après son prénom; iwn repré- 
sente sans doute 'pa-lun et veut dire baron. 

(**) L'expression chinoise ici employée peut se traduire « par 
exemple. » Le baron Gros représente ici la politique de Yé telle 
qu'il la comprend 

("*•) Ceci se rapporte probablement à l'attaque de sir Hugh Gough 
sur Canton. 



DES AMBASSADES CHRETIENNES A PÉKIN. 355 

de Yos grands canons, et vous avez lancé trois mille fu- 
sées. Il est évident que les hommes en autorité a Canton 
ont leur parti pris (ou voient leur chemin). Ils compren- 
nent le caractère de toutes les classes des grands et des 
petits dans nos pays étrangers. Voilà pourquoi ils ont été 
si fermes et si résolus. Lorsque j'ai quitté mon pays, mon 
souverain m'a donné avec une sérieuse (*) bienveillance 
les instructions suivantes : 

« Il y a une querelle avec les Anglais a Qouan-toung. 
Quand vous y serez, bornez-vous a observer le traité et a 
faire des communications pacifiques. Ne profitez pas de 
l'occasion pour vous livrer a des actes d'agression ou de 
spoliation. Ne faites pas détester les Français en Chine 
comme une troupe de misérables hostiles qui violent 
leurs engagements. Les circonstances sont également si 
différentes de celles de la dernière guerre des Anglais 
avec la Chine, qu'il est essentiel que vous jugiez par 
vous-même {**) quelle est la marche à suivre. Il n'y a, à 
mon avis, aucune analogie entre la situation présente et 
l'affaire de l'opium il y a dix ans ; ils avaient alors quel- 
que raison de se plaindre. » 

« 11 paraît que dans le pays des cinq Indes que les bar- 
bares anglais se sont approprié, ils ont établi quatre di- 
visions par tribu : trois le long de la côte et une dans 
l'intérieur. L'une des divisions de la côte est le Maug-ga- 
la (le Bengale), la contrée a l'extrême orient; l'autre est 
le Ma-ta-la-sa (Madras), au sud-ouest du Bengale, et l'autre 
est le Mang-mai (Bombay), sur la limite occidentale de 
l'Inde. Celle de l'intérieur est l'A-ka-la (Agra), à moitié 
chemin entre l'orient et l'occident. Vers la fin de l'été 
dernier, on dit que douze ports du Bengale qui s'étaient 



(*) Style que les mandarins emploient en parlant au peuple. 
(**) C'est-à-dire, vous ne devez pas adopter la politique de l'An- 
gleterre ou d'une autre nation que la vôtre. 



556 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

révoltés ont été perdus. Depuis la huitième lune, les ports 
de Bombay ont été repris (sur les Anglais) par les chefs 
(Indous), et depuis le retour d'Elgin, après sa déconve- 
nue, les barbares Anglais ont subi une série de défaites 
sérieuses. Les chefs indous ont creusé une mine d'une 
rive à l'autre de la rivière, et, grâce à des machines in- 
fernales [litt. tonnerres d'eau), ils ont fait sauter plusieurs 
vaisseaux de guerre et ont tué plus de mille hommes a 
terre ; ils ont attiré (les Anglais) au loin dans l'intérieur 
et en ont massacré sept mille; ils ont tué un militaire 
distingué, nommé Pu-at-wei-ka-lut (*) et bien d'autres. 

« Elgin passe jour après jour à Hong-kong à frapper 
des pieds et à soupirer ; son anxiété s'accroît, parce qu'il 
ne reçoit pas de dépêches de son gouvernement. » 

Le vice-roi Yé était-il dupe lui-même de fausses infor- 
mations, ou écrivait-il de la sorte à Pékin pour faire plai- 
sir à l'empereur? Il est probable que c'était l'un et l'autre. 
Voici ce que dit a ce sujet, avec sa justesse habituelle, 
M. Ch. Lavollée : « Si le cabinet de Pékin est^nstruit des 
principaux événements qui se passent dans les ports, il 
ne peut guère les apprécier exactement d'après les 
comptes rendus que lui adressent les mandarins. Il est 
perpétuellement trompé, mystifié, et pour lui comme 
pour nous, c'est un grand malheur. L'ignorance vraiment 
incroyable des Chinois sur tout ce qui se rattache aux 
nations étrangères, le respect des préjugés traditionnels, 
la crainte des disgrâces, empêchent les autorités provin- 
ciales de dire la vérité et de transmettre au gouvernement 
les fâcheuses nouvelles : d'où il résulte qu'à Pékin on 
continue à regarder les Européens comme une race in- 
férieure en civilisation, turbulente, astucieuse, avide, 
qu'il faut tenir a distance. » 



n Peut-être le général Havelock. 



DES AMBASSADES CHRÉTIENNES A PÉKIN. 337 

Les mandarins donnent de faux renseignements à la 
cour, c'est certain ; mais ils ont eux-mêmes trop souvent 
des idées erronées a propos de tout ce qui est étranger. 
Ce même le, qui fut vice-roi de Canton pendant plusieurs 
années, étant prisonnier et en route pour Calcutta, se 
faisait traduire, par l'interprète que le gouvernement an- 
glais lui avait donné, les discussions du parlement de 
Londres. Ce sujet l'intéressait vivement, et il fatiguait 
l'interprète en lui demandant de traduire toujours. Il 
avoua qu'il n'avait jamais compris jusqu'alors ce que c'é- 
tait que ces discussions, quoiqu'il en eût lu dans les tra- 
ductions de journaux anglais qu'on avait faites pour lui. 

Je le répète donc : il est de la plus haute importance, 
pour établir et consolider un vaste commerce pacifique 
avec la Chine, dobliger son gouvernement à entretenir 
en Europe et en Amérique des ambassades permanentes. 
Il y a pour exiger ceci un motif très-plausible : dans cet 
empire, comme dans tout l'Orient, une ambassade a tou- 
jours été regardée comme un honneur pour le souverain 
à qui on l'envoie ; ainsi, puisqu'une ambassade de Napo- 
léon III est a Pékin, la cour des Tuileries n'aurait qu'à se 
montrer blessée de ce que l'empereur de Chine n'en en- 
voie pas une à Paris, et exiger cet acte de réciprocité ; ce 
qui établirait tout d'abord aux yeux des hauts fonction- 
naires chinois,' entre la France et la Chine, un principe 
d'égalité, qui serait par lui-même éminemment utile. 
Aussi doit-on s'attendre à ce que l'empereur de Chine 
fera des efforts pour ne pas souscrire a ce principe d'é- 
galité, et pour éviter l'humiliation d'envoyer des ambas- 
sadeurs aux souverains étrangers. 

Cette concession eût été facilement obtenue en 1860, 
lors de la convention de Pékin. 



CHAPITRE SIXIÈME 



ANTAGONISME ENTRE LA POLITIQUE MANDCHOUE 
ET LA POLITIQUE CHRÉTIENNE. 



Voici ce que j'ai dit dans mon livre : L'Angleterre, la 
Chine et Vlnde : « Le système d'exclusion adopté par le 
« gouvernement chinois provient uniquement de la crainte 
« que lui inspire l'ambition des Européens pour les acqui- 
« sitions de territoire ; s'il pouvait s'assurer que nous 
«n'avons d'autre objet que le commerce, nous serions 
« bien reçus partout {*). » 

« Ce qui s'est passé pendant ces dernières années, loin 
d'inspirer d'autres idées au gouvernement impérial, a dû 
le confirmer dans celles qu'il avait déjà, et lui persuader 
qu'elles n'étaient que trop justes. En effet, il s'est vu con- 



f ) The Chinese and their Rebellions par M. Methurst. 



5i0 LA CHIiNE ET LES PUISSANCES CHRETIENNES. 

traint de céder une partie de son territoire (Hong-kong) ; 
le commerce étranger est devenu pour lui une calamité 
dont il ne lui est pas possible de se délivrer, et il le sup- 
primerait peut-être si la chose était en son pouvoir. 11 
déplore la tolérance des hommes qui ont autrefois gou- 
verné la Chine, et qui nous ont permis d'y mettre le pied. 
Ainsi, la peur qu'a toujours eue de nous ce gouverne- 
ment si ombrageux n'a fait que s'accroître, et son désir 
de nous fermer l'empire est aujourd'hui plus vif que 
jamais. En même temps, l'esprit de l'Europe marche dans 
un sens diamétralement opposé; elle veut absolument 
que la Chine soit ouverte. De ces deux pensées si con- 
traires, de cet antagonisme de systèmes, il doit néces- 
sairement résulter une lutte continuelle, jusqu'à ce que 
l'un de ces deux principes demeure vaincu et l'autre 
triomphant (*) . Depuis le jour où la paix fut signée en 1843 , 

(*) Les traités Pottinger ont fait une profonde blessure à l'or- 
gueil du gouvernement chinois, mais n'ont pas modifié ses 
principes politiques. Ce gouvernement s'y est soumis comme à 
une dure nécessité. Le but qui a présidé à nos négociations a été 
la destruction des barrières qui empêchaient les communications avec 
le vaste empire de la Chine , et l'établissement et l'extension gra- 
duelle de relations de commerce amicales avec ses innombrables 
habitants. Dans ces traités nous avons cherché à mettre nos mar- 
chands en état de tirer parti des immenses ressources et de la 
puissance extraordinaire de production et de consommation de 
la Chine, et d'offrir en retour au peuple chinois tous les avanta- 
ges d'un commerce honorable et lucratif. Mais ces vues n'ont 
jamais pu obtenir l'appui ni l'assentiment des autorités chinoises. 
Elles ont pour politique maintenant, comme elles font toujours 
eu, non d'attirer les étrangers, non de faciliter leur accès, mais 
au contraire de l'empêcher et de s'y opposer avec persistance. . . 

H faut donc toujours se rappeler, en traitant de l'état de nos 
relations avec ce pays , que le gouvernement de la Grande-Bre- 
tagne et celui de la Chine visent à des buts diamétralement 
opposés. 

{Dépêche de sir J. Bgwring à lord Clarendon, 19 avril 1852.) 



ANTAGONISME POLITIQUE. 341 

il était évident qu'une autre guerre devait surgir. Mainte- 
nant aussi, on conclura plus ou moins promptement un 
autre traité plus ou moins avantageux; mais ne nous 
faisons pas illusion : cette nouvelle paix ne sera qu'une 
seconde trêve. Si le gouvernement de la Chine conserve 
son caractère actuel, et surtout si V argent sort de nouveau 
de Chine par Veffet du commerce extérieur^ comme il en 
est sorti durant la première moitié de ce siècle, il est in- 
dubitable que le gouvernement chinois aura pour les 
étrangers une haine chaque jour plus profonde, haine 
qui croîtra en raison des concessions que ce gouverne- 
ment se verra contraint de faire. En effet, se départir de 
son système favori d'administration pour en adopter un 
autre que lui impose par la force des armes une puissance 
étrangère, n'est-ce pas, pour la Chine, subir la pression de 
cette puissance, et en quelque sorte porter le joug? Et ce 
joug, n'est-il pas naturel qu'elle aspire a le secouer? 

a Voilà pourquoi j'ai dit que les hostilités actuelles à 
Canton (*) sont une affaire d'une portée plus haute qu'on 
ne le pense communément ; ce n'est pas seulement une 
guerre, mais un anneau auquel doit se rattacher toute 
une chaîne de guerres. 

a Voulez-vous savoir de quelle manière les mandarins 
comprennent généralement la question des relations avec 
les étrangers? Voici a peu près leur raisonnement : 

« Nous, ô Européens, nous n'allons pas vous inquiéter 
chez vous, nous n'exigeons pas que vous changiez vos 
lois et vos usages, nous ne prétendons pas vous faire 
abandonner vos croyanceset vos doctrines pour que vous 
adoptiez les nôtres, nous n'envoyons pas dans vos ports 
des vaisseaux armés de canons. Si quelque habitant de 
cet empire juge à propos d'aller dans vos contrées, il est 
soumis en tout aux lois du pays, et s'il y contrevient en 
quoi que ce soit, vous le punissez et le traitez comme 

n Ceci se rapporte à l'aflairedelaLorcha irroi-,à la fin de 185C. 



5i2 LA CHLNE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

bon vous semble. Pourquoi n'agissez-vous pas de même 
il notre égard, et ne nous laissez-vous pas en paix? Com- 
bien a été différente la conduite que vous avez tenue chez 
nous depuis le commencement! A peine débarqués à 
Canton, les Portugais y occasionnèrent des troubles. On 
leur permit de s'établir a Ning-po ; mais ils firent si bien 
qu'on fut obligé de les en chasser. On leur assigna. ensuite 
comme mouillage l'endroit où est aujourd'hui Macao. 
Sur ce qu'ils représentèrent qu'ils avaient besoin de faire 
sécher leurs marchandises, qui avaient été mouillées par 
l'effet des tempêtes, on leur permit de construire des 
baraques; et puis, pour ne pas les contraindre de rem- 
barquer ou de vendre a bas prix les articles qui n'avaient 
pas encore trouvé d'acheteurs, on les autorisa à convertir 
leurs baraques en magasins. Quelques-uns fixèrent leur 
résidence dans l'établissement et obtinrent peu à peu la 
permission d'y bâtir des églises. Plus tard, se trouvant 
en guerre avec d'autres étrangers, ils sollicitèrent et 
obtinrent l'autorisation d'avoir des troupes et de fortifier 
les entrées du port, afin de le mettre en état de défense. 
Jamais nos empereurs ne se sont opposés à ce que les 
Portugais fussent régis par leurs autorités nationales et 
selon les lois de leur pays. Grâce à toutes ces marques de 
bonté et de condescendance delà part de nos souverains, 
ils ont, durant des siècles, réalisé d'immenses bénéfices. 
Et comment ont-ils reconnu tant de faveurs? En atta- 
quant notre autorité, en se mettant en révolte ouverte, 
en se refusant à la continuation du payement annuel du 
loyer auquel ils avaient toujours été habitués (*) ; et pour 
terminer, en s'emparant du territoire de Macao, dont ils 
se sont déclarés exclusivement propriétaires, comme si 
son véritable maître leur en avait fait don ou le leur avait 
vendu. 



(*) Le gouvernement de Macao a payé aux Chinois, jusqu'à l'an 
1849 , la somme annuelle de 500 taels d'argent (environ 3,000 fr.)- 



ANTAGONISME POLITIQUE. 343 

a Voyez maintenant les Anglais. Après s'être emparés, 
par la force ou la ruse, de toute l'Inde et des détroits 
de Malacca, ils arrivent a Canton et y font leur première 
apparition en tirant des coups de canon. Cependant on 
leur permit de faire le commerce et d'exporter le thé et 
la rhubarbe, si nécessaires à leur santé ; de leur côté, ils 
apportèrent de leur pays l'opium, au moyen duquel ils 
enlevèrent des milliers de millions. Quand notre gou- 
vernement, reconnaissant combien cette drogue est 
pernicieuse de toutes les manières, a voulu en faire 
cesser l'usage, ils sont arrivés avec des navires a vapeur 
et des soldats, ils ont causé de grands désastres et tué 
une infinité de personnes, pour nous obliger a continuer 
de fumer l'opium et de leur donner notre argent. Ils pré- 
tendent, il est vrai, qu'ils n'ont point fait la guerre pour 
ce motif, mais bien pour obtenir satisfaction de l'insulte 
que reçut le capitaine Elliot, quand il fut prisonnier dans 
sa maison durant trois jours ; ils ajoutent qu'ils ne protè- 
gent pas la contrebande de l'opium, et que c'est a nous de 
la faire cesser. Mais, s'il en est ainsi,pourquoi ont-ils exigé 
le payement de 20,000 caisses que Lin-tsi-su parvint à 
saisir et fît brûler? Ces étrangers, en barbares qu'ils sont, 
prennent plaisir aux combats et s'y exercent; ils sont par 
conséquent supérieurs a nous dans l'art de détruire les 
hommes. La nation chinoise, étant plus civilisée, a, par 
principe, la guerre en horreur, et y est, par suite, moins ha- 
bile. Les Anglais ont profité de cela pour nous demander 
des sommes énormes (*) et pour s'établir sur notre sol en 
s'emparant de Hong-kong, dont ils ont fait une station 
pour leurs vaisseaux et leurs soldats, et un dépôt com- 
mode pour leur opium. 

a Les Hollandais, après avoir conquis Java, s'emparè- 
rent aussi de notre île de Formose, où ils se fortifièrent, 

(*) 27,000,000 de piastres en 1843, comme indemnité pour les 
frais de la guerre, etc. 



r.U LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

et, après en avoir été chassés, ils envoyèrent par trois fois 
des expéditions armées pour la recouvrer. 

a Les Espagnols et les Français, qui ont aussi des pays 
soumis à leur pouvoir dans les Indes et aux Philippines, 
nous envoient des agents qui, sous prétexte de religion, 
s'efforcent de séduire de pauvres Chinois pour les attirer 
a leurs doctrines. Leur but est de se procurer ainsi des 
espions et de se faire des partisans dans le pays. Les 
Français surtout s'obstinent à vouloir que nous autori- 
sions leur prosélytisme, et si nous ne sommes pas dociles 
ils nous tourmentent par de dures réclamations et des 
menaces. Ils protestent qu'en cela ils n'ont pas d'autre 
objet que notre propre bien ; mais c'est là une chose trop 
ridicule pour pouvoir être dite sérieusement. 

« Vous tous, Européens, vous parlez beaucoup de phi- 
lanthropie, de justice et de raison, et vous assurez que 
votre religion est sublime et vraie : mais, en même temps, 
pour avoir de l'argent, vous affrontez tous les dangers, 
vous passez par-dessus toutes les considérations, et 
chaque fois qu'on vous laisse faire, vous vous emparez, 
comme des pirates, des peuples qui ne sont pas assez forts 
pour se défendre, et vous les enlevez h, leurs souverains 
naturels et légitimes. Peut-être vous glorifiez-vous de ces 
actes de barbarie comme si c'étaient de grandes et nobles 
actions, et élevez-vous même des temples aux auteurs 
de ces brigandages (*). » 

Nous pourrions, il est vrai, répondre aux mandarins, 
ou du moins à l'empereur de la Chine et aux grands de 



(') Le gouvernement chinois fait construire en mémoire des 
grands hommes de son pays, des édifices où l'on place une statue 
destinée à rappeler le souvenir de celui à qui l'édifice est consa- 
cré. Il fait élever aussi des arcs et des tombeaux d'honneur, et 
décerne; aux familles, des tablettes portant des inscriptions hono- 
rifiques. 



ANTAGONISME POLITIQUE. 545 

sa cour : « Vous aussi vous êtes des dominateurs étrangers 
du pays que vous gouvernez sans aucun droit. Les sou- 
verains légitimes de l'empire vous ayant demandé du 
secours dans un moment de trouble public, vous vîntes 
en qualité d'amis et d'alliés, et vous profitâtes de l'occa- 
sion pour usurper l'empire et en demeurer les maîtres. 
Dans les documents officiels vous faites un grand étalage 
de votre amour pour le peuple et de votre respect pour 
ses volontés et ses sentiments. S'il en est ainsi, pourquoi 
voulez-vous à tout prix le faire renoncer à l'habitude, 
pour lui si agréable, de fumer de l'opium? Puisqu'il 
l'achète et qu'il s'en sert malgré tant de difficultés et en 
dépit de toutes vos défenses, n'est-il pas évident qu'il 
l'aime et qu'il l'aime passionnément? Vous dites aussi 
que c'est par considération pour le peuple que vous vous 
opposez a ce que nous visitions l'intérieur de l'empire. 
Mais c'est là un prétexte qui mérite a peine d'être réfuté. 
Les Chinois n'ont aucune sorte de répugnance ni de pré- 
jugé qui les éloigne de nous. Différents en cela des 
Hindous, des Musulmans et d'autres étrangers, ils s'asso- 
cient à nous sans la moindre difficulté, ils mangent 
gaiement avec nous, vivent très-bien en notre compagnie, 
et ne trouvent nullement mauvais que nous ayons des 
relations d'amour avec des femmes de leur nation et que 
nous les épousions. Plusieurs Européens, missionnaires 
et non missionnaires, ont, pendant ces dernières années, 
pénétré dans l'intérieur de l'empire (*), et, bien qu'ils 
aient été souvent reconnus, ils n'ont éprouvé aucun désa- 
grément de la part des populations, si ce n'est d'être pour 
elles des sujets de curiosité. Anciennement, tout étranger 
qui arrivait en Chine circulait sans rencontrer le moindre 
obstacle partout où bon lui semblait, sans excepter même 
le lieu de la résidence de l'empereur. Ce n'est donc pas 
le peuple chinois, non, ce n'est pas lui qui veut mettre 

(*) Les voyageurs anglais M. Dallas, M. Fortune, etc, etc. 



516 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

des entraves au commerce, et qui s'oppose a ce que nous 
allions librement dans tout Tcmpire ; c'est vous seuls, 
ô Mandchoux, qui faites tout cela, parce que vous craignez, 
quoique sans fondement, qu'éclairé par nous, le peuple 
n'ouvre les yeux, ne recouvre son indépendance, et ne 
vous chasse du trône que vous occupez sans droit. Ainsi 
donc, quelle est la volonté que nous devons respecter, 
celle du peuple, ou celle de ses oppresseurs étrangers? 

« Si nous venons faire le commerce dans vos ports, 
n'ètes-vous pas parfaitement libres d'aller en faire autant 
dans les nôtres ? Ne pouvez-vous pas en outre (chose qui 
ne nous est pas permise en Chine) entrer dans nos pays, 
les parcourir dans tous les sens et y résider, certains d'y 
être partout protégés, au moins autant que les naturels 
du pays eux-mêmes? Si, pendant quelques années de ce 
siècle, de l'argent a été exporté de Chine, la quantité de 
métaux précieux que nous y avons importée durant les 
deux ou trois siècles précédents dépasse tous les calculs ; 
cet empire a été labîme où sont venues s'engloutir les ri- 
chesses du monde entier. Maintenant même nous y impor- 
tons de l'argent pour une centaine de millions de francs 
annuellement; et des milliers de Chinois qui mourraient 
chez vous de faim, ou causeraient d'affreux désordres en 
volant et tuant sur terre et sur mer, vont dans nos colo- 
nies où ils sont très-bien reçus, et puis s'en reviennent 
avec le fruit de leurs économies. Nous tenons nos pays 
ouverts a tous les hommes, et nos mers a tous les vais- 
seaux. Le principe du mare liberum est universellement 
reconnu et respecté, et pourtant, par condescendance 
pour vous, nous avons défendu à nos embarcations de 
dépasser le trente-deuxième degré dans votre mer Jaune, 
qui, après tout, ne laisse pas que de faire partie de cette 
mer libre^ de cette mer commune que le ciel a faite pour 
tous (*). Les missionnaires ont dressé pour vous la seule 

(■) Jusqu'en 185S il a été détendu aux navires anglais , sous 



ANTAGONISME POLITIQUE. 5i? 

véritable carte géographique que vous ayez de votre em- 
pire ; ils vous ont fait un calendrier, ils vous ont appris 
a fondre des pièces d'artillerie ; le peu que vous savez en 
physique, en mathématiques, en astronomie, c'est a eux 
que vous le devez. Les Portugais, depuis les premiers 
temps de leur établissement a Macao jusqu'à nos jours, 
vous ont puissamment aidés à vous débarrasser des pi- 
rates qui infestent constamment vos côtes, et contre les- 
quels le gouvernement chinois est toujours impuissant. 
« Les Anglais, pendant ces dix dernières années, ont 
détruit plusieurs centaines d'embarcations armées de ces 
écumeurs de mer, et sans leurs navires a vapeur, votre 
marine marchande, peut-être même votfe marine impé- 
riale auraient été complètement détruites, et vos côtes 
horriblement ravagées; et qui sait si présentement les 
forces de ces féroces pirates ne se seraient pas accrues au 
point que, se combinant avec les rebelles de l'intérieur, 
elles eussent soumis tout l'empire ? Votre reconnaissance 
pour ces services désintéressés, qui nous coûtent notre 
argent et notre sang, consiste a nous appeler barbares et 
a nous insulter autant que vous l'osez, lorsque nous met- 
tons le pied sur votre territoire. « 

La vérité, c'est que les peuples chinois et chrétiens ne 
se connaissent ni ne s'entendent pas mutuellement. Je 
lis, par exemple, tous les jours dans les journaux les 
plus sérieux d'Angleterre, que les Chinois sont faux, vo- 
leurs, lâches, traîtres et sanguinaires ; qu'ils n'observent 
pas la foi des traités ; qu'ils offrent de l'argent pour les 
tètes des ennemis qu'ils ont provoqués à la guerre par leur 
injustice ou leur entêtement; qu'ils saisissent les parle- 
mentaires pour les mettre à la torture ou à mort; et 

peine de confiscation du vaisseau , deux ans d'emprisonnement 
pour le capitaine et une amende de 10,000 piastres ferles, de 
passer au delà de la bouche du Yang-se*kiang; 



:,i8 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

qu'en définitive ils ne sont que de la canaille. Qu'il me 
soit permis d'exposer quelques considérations sur ces 
points. 

Les mandarins, il est vrai, ont encouragé les empoi- 
sonnements et les assassinats pour se défaire de leurs 
ennemis les Anglais, dont ils ont même mis les têtes à 
prix. Sans prétendre justifier ces actes de barbarie, je 
voudrais cependant qu'on les considérât sous leur véri- 
table aspect. 

Si deux individus armés, l'un d'une épée et l'autre d'un 
bâton, engagent une lutte et que le premier blesse ou 
tue le second, on regardera cette action comme une bas- 
sesse et un assassinat. Si tous les deux sont armés d'une 
épée, mais que l'un attende l'autre pendant la nuit au 
détour d'une rue, l'attaque par derrière et le tue, on trai- 
tera aussi cette action de guet-apens et de lâcheté. Eh 
bien, en guerre, ces choses-là non-seulement sont per- 
mises et honorables, mais encore les surprises et les stra- 
tagèmes sont des traits d'habileté qui contribuent à for- 
mer la réputation d'un général. En 1842, lorsque les An- 
glais allèrent une seconde fois s'emparer de Chuzan, 
trouvant la baie de Tin-ghae bien défendue, ils tournè- 
rent l'île et débarquèrent derrière les fortifications. Les 
Chinois, surpris et déconcertés, se plaignirent de ce que 
les Anglais ne les avaient pas attaqués par devant; ces 
derniers en rirent beaucoup. Ils se plaignaient aussi de 
ce que les Anglais venaient les combattre avec des bâti- 
ments a vapeur et d'excellents fusils, tandis qu'eux n'a- 
vaient a leur opposer que de lourdes jonques et des 
mousquets a mèche : c'est-a-dire de ce qu'on les attaquait 
avec une bonne épée, tandis qu'eux pour se défendre 
n'avaient qu'un bâton. Les choses étant ainsi, aura-t-on 
lieu de s'étonner s'ils se croient en droit d'employer toute 
sorte de moyens pour se défaire de leurs ennemis étran- 
gers? Judith, Dalila et les autres héroïnes de leur genre 
ne firent autre chose que de commettre des trahisons et 



AiNTAGONISME POLITIQUE. Ôi9 

des assassinats ; et les auteurs qui s'occupent du droit des 
gens en sont encore à disputer sur le point de savoir s'il 
est permis d'employer de pareils moyens contre des ty- 
rans. Ce n'est pas tout. Il serait très-facile de rassembler 
un grand nombre d'exemples tirés de nos histoires pour 
prouver que les Chinois , dans ces actes qu'on leur re- 
proche si amèrement, n'ont rien fait de nouveau. Je ne 
citerai qu'un seul fait, pris d'une chronique des Philip- 
pines que j'ai sous la main par hasard. 

En 1762, les Anglais surprirent Manille avec une expé- 
dition sortie de l'Inde. Le gouverneur général des Philip- 
pines étant mort depuis peu, c'était l'archevêque, vieil- 
lard incapable, qui commandait la colonie espagnole. 
Prévoyant que la place de Manille ne pourrait résister 
aux forces britanniques, l'archevêque commandant et les 
autres autorités décidèrent qu'un magistrat de la cour de 
justice sortirait de la ville avant que celle-ci tombât au 
pouvoir des Anglais, afin d'ériger au dehors un gouver- 
nement au nom du roi d'Espagne et de maintenir son 
autorité sur l'archipel. En effet, les Anglais s'étant empa- 
rés de Manille après une faible résistance, ce magistrat, 
nommé don Simon de Anda, s'installa dans une province 
de l'intérieur, et, se déclarant gouverneur général des 
îles par ordre et commission des autorités de Manille, il 
commençaa organiser une armée contre les envahisseurs. 

Dans ces circonstances critiques les naturels du pays 
s'insurgèrent en quelques endroits contre les Espagnols. 
Un d'eux, nommé Silang, souleva la province d'Ilocos- 
sur, et enferma l'évêque et tous les prêtres dans un 
couvent. Ils étaient résignés à la mort et l'attendaient 
d'un moment a l'autre, lorsqu'un métis vint leur pro- 
poser de tuer le chef Silang, si toutefois ils voulaient bien 
l'y autoriser et lui donner leur bénédiction. L'évêque et 
les prêtres la lui donnèrent, et le métis alla droit à Silang 
et le tua. Les prisonniers sortirent alors de leur captivité, 
et la rébellion fut étouffée. 

20 



350 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

Cependant don Sin^on de Anda donnait singulièrement 
à faire aux généraux anglais qui commandaient à Ma- 
nille. Ce brave magistrat était un vieillard de soixanto- 
deux ans; mais la responsabilité qui pesait sur sa tète lui 
avait fait retrouver toute l'énergie de sa jeunesse. Il par- 
vint à former une armée régulière, fit fondre des canons 
avec les cloches des églises, et assiégea les Anglais dans 
les murs de la capitale. Le gouverneur britannique et 
trois autres chefs, qui formaient conjointement avec lui 
le conseil du gouvernement, lancèrent, dans les premiers 
jours de janvier (1763), un manifeste dans lequel ils pro- 
mettaient cinq mille piastres pour la personne d'Anda. 
Les motifs qu'ils alléguaient en excuse de cette mesure 
étaient que le magistrat Anda ne s'était pas soumis en 
vertu de la capitulation stipulée entre les généraux an- 
glais et l'archevêque de Manille , qu'il excitait les indi- 
gènes à se soulever contre Sa Majesté Britannique et à 
tuer ses sujets, et qu'il empêchait l'introduction de vivres 
à Manille. — Un autre magistrat de la cour royale de jus- 
tice de Manille, collègue d'Anda, nommé Villacorta, fut 
arrêté par les Anglais. Ceux-ci avaient intercepté une 
lettre qu'il adressait à Anda, et en vertu de laquelle Villa- 
corta fut condamné a être pendu et écartelé, après quoi 
ses membres seraient exposés en divers endroits. Cepen- 
dant, au moment d'exécuter cet arrêt, on le suspendit 
pour signifier a Anda qu'on accorderait la vie a son ami, 
si, de son côté, il consentait a déposer les armes et a re- 
connaître le gouvernement britannique. L'archevêque 
espagnol lui-même écrivit a ce sujet longuement a Anda 
pour le persuader d'accéder aux propositions du gouver- 
neur anglais; Le Vaillant et intègre magistrat lui répondit 
par une lettre motivée , dans laquelle faisant allusion a 
la mise a prix de sa tête, il se sert des mots suivants : 
« l'ennemi a reconnu que... un projet aussi dépravé... 
était le plus opportun, bien que le plus injuste et le plus 
honteux. » Au sujet du danger où se trouvait son collègue 



ANTAGONISME POLITIQUE. 351 

Villacorta d'être exécuté par les Anglais, il s'exprimait 
ainsi : 

« Je suis très-affligé du péril que Votre Grandeur sup- 
pose menacer M. Villacorta; il est certain que si je pou- 
vais le sauver, je le ferais immédiatement, sans égard 
pour ma convenance et mes intérêts : c'est là que s'arrêtent 
les pouvoirs d'un véritable ami ; mais je m'aperçois, par 
fa lettre de Votre Grandeur et par d'autres qu'on a écrites 
à ce sujet, que les Anglais ont l'intention, en opprimant 
Villacorta, de me forcer à une pacification fallacieuse, et 
de profiter de ce moyen pour nous faire la guerre la plus 
cruelle. Us devraient être persuadés que je suis inca- 
pable de mettre le service de mon souverain et les devoirs 
d'un sujet fidèle au-dessous des convenances particulières, 
non-seulement d'un ami, mais de plusieurs et même de 
mon père et de ma mère. Je regretterai éternellement 
son malheur, s'il vient à avoir lieu, mais ce regret 
redouble mon courage et inspire aux sujets de Sa Majesté 
une ardeur nouvelle pour obtenir entière satisfaction de 
l'ennemi. » 

Quelques semaines après avoir écrit cette lettre, Anda 
rendit le décret suivant: «Nous, président de la cour 
« royale de justice, gouverneur des îles Philippines pour 
a Sa Majesté Catholique, etc., attendu que la cour royale 
« supérieure de justice est grièvement oôensée de la 
« rage et de l'aveuglement de certains hommes qui, 
« oubliant les devoirs de l'humanité, ont osé condam- 
« ner comme rebelle à LL. MM. les rois d'Espagne et 
« d'Angleterre celui qui, en bon et fidèle sujet de Sa 
« Majesté Catholique et en vertu des lois, conserve entre 
« ses mains sa cour royale, son gouvernement et sa capi- 
« tainerie générale ; attendu que par édit public, on 
u promet un prix a celui qui me livrera mort ou vivant, 
-( et on y ordonne de placer au pied de la potence les 
u armes prises k Bulacan ; — attendu que de tels pro- 
.' cédés ne sont ni corrigés ni amendés, et que l'esprit 



552 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

« d'orgueil et d'arrogance ne fait qu'augmenter, comme 
(( le prouve l'édit publié a Manille, le 17 courant, où les 
« troupes de Sa Majesté Catholique sont lâchement 
« calomniées, traitées de misérables rebelles et accusées 
« de vouloir tuer les officiers et soldats anglais, et de fuir 
« devant eux lorsque ceux-ci sortent a leur rencontre; 
« attendu que tout ce qui est dit dans cet édit est une série 
« de faussetés : faisons savoir par le présent décret, en 
« date de ce jour, à tous les Espagnols et aux vrais 
« Anglais, que les sieurs Drack, Smith et Broche, signa- 
« taires de l'édit ci-dessus, ne doivent pas être considérés 
« comme des sujets anglais, mais comme des tyrans et 
a des ennemis communs, indignes delà société humaine. 
^( Par conséquent nous ordonnons qu'ils soient arrêtés et 
« nous offrons dix mille piastres, pour chacun d'eux, à 
« celui qui les livrera morts ou vifs. Nous reproduisons 
« en même temps l'ordre tant de fois répété de traiter les 
« sujets de Sa Majesté Britannique avec tous les égards 
« compatibles avec le droit de la guerre, comme on a fait 
«jusqu'ici envers les prisonniers et les déserteurs. Fait 
« à Bacolor, le 49 mai 1763. w 

( L'édit qui avait causé a Anda une si vive irritation 
portait, outre les signatures des trois chefs qu'il nomme, 
celle de Samuel Johnson. J'ignore pourquoi il ne fit pas 
mention de ce dernier dans le décret que je viens de 
transcrire.) 

Voilà donc que bon nombre de prêtres, un évêque en 
tête, donnent leur autorisation et bénédiction a un indi- 
vidu, afin qu'il aille commettre un assassinat; voilà que 
quatre chefs anglais offrent 25,000 francs pour un vieillard 
respectable et héroïque qui défend sa patrie ; voilà que 
le digne gouverneur général espagnol des Philippines 
offre une somme double pour chacun de ces quatre chefs 
britanniques! 

On m'objectera peut-être que je parle de temps anciens. 



ANTAGONISME POLITIQUE. 553 

Eh bien , en 1857, les Indous se sont soulevés pour recou- 
vrer leur indépendance et chasser les Anglais de l'Inde. 
Qu'ont fait ces civilisés européens? Ils ont affiché des 
proclamations en offrant des sommes d'argent pour les 
chefs et pour les soldats rebelles, et quand on les a tenus, 
on les a pendus et mis aux bouches des canons. 

Revenons à nos Chinois. Il y a des personnes qui sont 
toujours prêtes a les appeler sauvages et barbares, parce 
qu'elles lisent dans les journaux que dans cet empire on 
fait de nombreuses et cruelles exécutions. J'ai déjà dit 
quelque part que les deux derniers souverains ont été in- 
capables, d'où il est résulté que le pays se trouve pauvre 
et désorganisé. Les routes et les rivières sont infestées 
de voleurs, de rebelles et de pirates, et les gouverneurs 
des provinces, qui désirent naturellement protéger les 
honnêtes gens et maintenir l'ordre, ont employé la ri- 
gueur comme le moyen le plus court et même comme le 
seul efficace. Assurément ils feraient mieux de se confor- 
mer a la maxime favorite de Beccaria : « Mieux vaut pré- 
venir les délits que de les punir; » mais si nous voulons 
parler avec impartialité, pourra-t-on accuser particuliè- 
rement aucun des mandarins d'un empire aussi vaste de 
l'état de désordre où il se trouve ? De quel autre moyen 
que la rigueur peut essayer le gouverneur d'un district 
ou d'une province pour délivrer son territoire des voleurs 
ou des pirates? Je répète que les circonstances actuelles 
du Céleste Empire étant tout à fait anormales, il serait 
fort illogique de juger par elles la société chinoise, dont 
l'esprit, au contraire, est la paix, la bienveillance et l'hor- 
reur du sang. A la fin du siècle dernier, lorsqu'à Paris, 
sous le régime de la terreur, les têtes tombaient par cen- 
taines, un habitant de l'Asie eùt-il pu avec justice accu- 
ser les Français d'être barbares et sanguinaires par na- 
ture et par principes ? 

La rébellion et l'anarchie qui ravagent l'empire ont 
obligé le gouvernement à donner des pouvoirs extraor- 

20. 



354 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

dinaires aux chefs des provinces; mais en temps normal 
aucune peine de mort n'est exécutée sans la confirmation 
de la cour. 



a II n'existe peut-être aucun pays en Europe où la jus- 
tice prenne plus de précautions pour ne frapper que des 
coupables, surtout quand il s'agit de la peine capitale. 
Dans toutes ces circonstances, à peu d'exceptions près, 
les membres du ministère ou tribunal de la justice se 
réunissent en cour criminelle suprême avec les membres 
des deux autres cours criminelles : la Cour des censeurs 
impériaux ou Grands informateurs (Tou-tcha-youèn)^ et la 
haute Cour judiciaire ou de cassation {tà-li-ssè), et ils for- 
ment ce qu'on appelle la Cour des trois pouvoirs judiciaires 
isân-fâ-ssè). Cette cour examine de nouveau le procès en 
présence des accusés et des accusateurs, et souvent elle 
révoque la sentence. De plus, pour constituer les grandes 
assises d'automne^ c'est-à-dire pour former le grand Tri- 
bunal qui se prononce définitivement sur toutes les sen- 
tences capitales portées par les tribunaux de province, 
un membre du ministère de la justice et huit autres 
membres pris dans chacun des cinq autres grands mi- 
nistères, et dans les trois grandes cours souveraines : la 
Cour des censeurs, la Cour de cassation et la Cour des ré- 
férendaires près du Conseil privée se réunissent pour dé- 
libérer sur les sentences capitales prononcées pendant 
l'année, et vérifier si les peines ont été justement appli- 
quées. Aucune sentence capitale n'est exécutée sans avoir 
été examinée par cette cour suprême (*). » 

Les Chinois, crie-t-on, ne gardent pas la foi des traités. 
Supposez qu'un homme, demeurant tranquillement chez 
lui, voie ses portes enfoncées par des brigands qui, le 



C) Chine moderne^ par M. G. Paulhier. 



ANTAGONISME POLITIQUE. 355 

poignard à la main, l'obligent à signer un billet pour 
payer une grosse somme a une certaine date. Les bri- 
gands une fois partis, se croira-t-il obligé, tout honnête 
qu'il puisse être de tenir parole aux brigands et de faire 
honneur a sa signature? Voilà justement le point de vue 
sous lequel les mandarins considèrent un traité avec les 
Européens. 

Ils sont chez eux; les Anglais, par exemple, vont les 
trouver sans être appelés ; ils veulent leur vendre beau- 
coup d'opium et des cotonnades, parce que cela leur con- 
vient; ils exigent a cet effet que le gouvernement ouvre 
plusieurs ports au commerce et même tout le pays; ils 
demandent d'avoir un accès officiel dans la capitale; ils 
veulent enfin que ce gouvernement déroge à ses princi- 
pes d'administration, à ses habitudes les plus sacrées, 
pour complaire aux étrangers. S'il ne plie pas, on lui 
dépêche des bataillons qui déroutent les troupes indi- 
gènes. Les mandarins, la baïonnette sur la poitrine, sont 
forcés de signer le traité qu'on leur présente. Dans ce 
document il n'y a pas une seule clause de réciprocité en 
faveur de la Chine. Les mandarins ne demandent rien de 
nous, si ce n'est de les laisser tranquilles. Pour eux, 
au lieu de mettre dans le traité, articles 1, 2, 3, etc., il 
sertiit plus exact de mettre concession n° 1, concession 
n° 2, concession n° 3. Qu'arrive-t-il? Une fois les soldats 
et les bateaux a vapeur partis, ils cherchent à éluder 
l'exécution du traité. Il n'y a là rien que de très-natu- 
rel (*). 

« Ils ont enfin emprisonné et torturé jusqu'à la mort 



(*) Qu'ils ne se considèrent pas comme engagés à observer tous 
les articles d'un traité avec nous, c'est ce que nous pouvons croire 
facilement , puisqu'en réalité aucun de nos jurisconsultes ne re- 
garde un homme comme lié par tout engagement qu'on lui a fait 
signer l'épée sur la gorge. La loi le tient libre de manquer à une 
telle promesse. {China mail, journal de Hong-kong, février 1861.) 



556 LA CHITSE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

des parlementaires en 1860. d Ces faits n'ont pas d'excuse, 
les livres chinois sur la science de la guerre reconnais- 
sent le respect qu'on doit aux parlementaires, et ce prin- 
cipe a été pratiqué en Chine de tout temps. 

Cependant, au point de vue des mandarins, les Anglo- 
Français ne valaient pas mieux que des sujets révoltés 
ou des pirates : on n'ignore pas que l'Empereur céleste (*) 
se considère comme monarque universel, et que par con- 
séquent il qualifie de rebelles les Européens qui lui font 
la guerre. 

« Quelque sévères qu'aient été les leçons infligées a ce 
gouvernement depuis dix-neuf ans, elles n'ont pas encore 
été suffisantes pour le faire renoncer à ses arrogantes 
prétentions de suzeraineté universelle , pour l'amener 
à reconnaître dans les grandes puissances occidentales 
des égaux avec lesquels il devait consentir à traiter de 
souverain a souverain, et non des barbares qu'il s'agis- 
sait d'écarter de ses côtes par ruse ou par force, qu'il en 
est encore a repousser avec un orgueil obstiné toutes rela- 
tions politiques avec les autres nations {**). » 

Ce n'est pas à dire que nous devions nous soumettre à 
ces prétentions, et que l'emprisonnement et la mort des 
parlementaires ne demandassent pas un sévère châti- 
ment. 

Cet attentat fut l'effet de la rage impuissante des chefs 
lartares, peut-être de l'empereur lui-même ; il est à dé- 
plorer qu'on n'ait pu saisir ceux qui l'ordonnèrent. 

Mais, enfin, me demandera-t-on, que faut-il faire? — 
Mon avis, il y a quelques années, aurait été de former 



(*) Par ces expressions : empereur céleste, royaume céleste, etc. 
les Chinois entendent empereur ou royaume par la faveur du ciel 
ou par la grâce de Dieu. 

(**) Dépêche du représentant de France en Chine au ministre 
des airaires étrangères à Paris, datée 30 juin 1859. 



ANTAGONISME POLITIQUE. 557 

un entrepôt à Chuzan, en échangeant cet archipel contre 
Hong-kong, et en laissant le gouvernement impérial fer- 
mer au commerce étranger tous les ports de la terre 
ferme. Mais au point où nous en sommes, il n'y a pas à 
discuter; il faut aller en avant et continuer l'œuvre qui 
a été commencée au mois d'octobre 1860. 

Les lois du droit des gens sont à la vérité contre nous, 
chrétiens, puisque nous imposons par la force au gou- 
vernement chinois le despotisme de notre volonté; mais 
il est vrai aussi que le peuple ne nous repousse pas le 
moins du monde, et que c'est seulement une race étran- 
gère usurpatrice qui veut nous défendre la libre entrée 
dans l'empire. Il est en même temps indubitable que le 
commerce étranger a été et continue à être un grand 
bienfait pour la Chine. Les sommes d'argent que nous y 
avons introduites sont immenses. 

Je ne suis pas de ceux qui croient que nous avons le 
droit d'influencer et même d'absorber des nations sous 
prétexte de leur porter la civilisation. (Je le croirais peut- 
être, si la civilisation était le bonheur : 4 ou 5,000 sui- 
cides par an dans les seules villes de Londres et de Paris 
me prouvent que la civilisation et le bonheur sont deux 
choses différentes.) Je désire que l'indépendancedes États, 
petits ou faibles, soit respectée; mais quanta la Chine, 
il me paraît évident que le gouvernement et la nation 
sont deux corps différents. 

La répulsion pour les Européens n'est jamais entrée 
dans l'esprit des populations. Elle n'a pas été recomman- 
dée par leurs anciens philosophes, dont l'autorité est sa- 
crée pour ces asiatiques. Confucius, au contraire, énu- 
mère ainsi les devoirs d'un bon souverain (*) : « Travailler 
constamment au perfectionnement de soi-même; révé- 
rer les sages; traiter et chérir le peuple comme un fils; 



(*) Voyez Chine moderne, par G. Pautbier. 



358 LA CHINE ET LES PUISSANCES CHRÉTIENNES. 

attirer près de sa personne les savants, les artistes et les 
artisans de mérite ; et traiter avec cordialité les hommes 
qui viennent de loin (les étrangers). » 

Il n'y a que les Mandchoux qui aient fermé la Chine 
aux étrangers; les Chinois jamais. 

J'avoue que la sotte prétention de l'empereur et de son 
entourage à la suprématie universelle est une infatua- 
tion faite pour indigner; quant à moi, je vote pour que 
ces personnages soient, bon gré mal gré, désillusionnés, 
et^qu'on les force de nous traiter sur le pied d'une par- 
faite égalité. 

Quel résultat produira la destruction des barrières 
dont VEmpire du milieu a été entouré jusqu'à ce jour? 
Une chose au moins bien sûre : le monde deviendra 
plus grand. 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



Paris.— Imprimé par E. Thunot et C*, me Racine,, 26.